The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by 
Roger de Bussy-Rabutin

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Title: Histoire amoureuse des Gaules, tome I
       suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle

Author: Roger de Bussy-Rabutin

Annotator: Paul Boiteau

Release Date: June 6, 2009 [EBook #29049]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HISTOIRE

AMOUREUSE

DES GAULES

PAR BUSSY RABUTIN

revue et annote

PAR M. PAUL BOITEAU

_Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle_

recueillis et annots

PAR M. C.-L. LIVET


Tome I

BUSSY RABUTIN, ANNOT PAR P. BOITEAU


 PARIS

Chez P. Jannet, Libraire

MDCCCLVI




PRFACE.

Sur une belle page blanche, au frontispice de ce livre, en lettres
architecturales, je voulois tracer une ddicace ou une inscription
funbre

    DIS. MANIBVS.
    MVLIERCVLARVM.
    QVAS. CORRIPVIT.
    AMOR.

mais j'ai peur qu'on n'attaque la qualit ou la moralit de mon style
pigraphique. Je voudrois du moins, puisque je viens de vivre assez
longtemps avec elles, ne pas quitter toutes ces pcheresses sans leur
dire adieu, et je dsirerois concentrer mes derniers hommages en une
vingtaine de vers de circonstance; peut-tre les aurois-je tourns
ainsi:

    _L'art antique disoit: Qu'on adore les belles!
    Les potes disoient: Que tout cde  l'amour!
    Les potes et l'art aujourd'hui sont rebelles
    Au culte dont Las a vu le dernier jour.

    O femmes! la beaut, c'toit une victoire,
    C'toit une grandeur, c'toit une vertu;
    On ne s'informoit pas, pour chanter son histoire,
    De quel or, sous quel toit, Las avoit vcu.

    Il suffisoit qu'elle et la chevelure blonde:
    La femme toit Vnus; un grand oeil plein d'clairs:
    La femme toit Minerve.  sagesse du monde!
    Devant d'autres autels s'agenouillent nos vers.

    Notre admiration se proclame blouie
    Par la splendeur des lois qui plaisent aux Csars.
    Midas a des enfants; la foule, recueillie,
    Applaudit aux dcrets de leur got pour les arts.

    Mieux valoit quand, le front ceint du parfum des roses,
    Les potes et l'art saluoient le soleil,
    Le printemps, le feuillage, et les femmes closes,
    Comme de jeunes fleurs, en leur temple vermeil.

    Je sais bien que Phryn prsage Messaline,
    Que Jeanne Vaubernier dshonore Ninon;
    Mais devant la jeunesse il faut que l'on s'incline:
    Vive qui sut aimer, et qu'importe son nom!

    Voil ce que disoit et pensoit l'Ionie;
    Ses dieux avoient du moins quelque divinit.
    On pardonne, je crois, ses crimes au gnie:
    De la mme injustice honorons la beaut._

Mais je crains qu'on ne m'accuse d'une trop vive indulgence pour des
courtisanes, et je me rsigne  rfrner l'ambition de cette prface.

Toutefois je ne la convertirai pas en une tude prliminaire sur la
vie et les oeuvres de Bussy-Rabutin; voici pour quelle raison: il me
semble qu'une tude de ce genre doit tre toujours faite de manire 
l'emporter sur les tudes prcdemment publies; il faut, de toute
ncessit, qu'elle ne se borne pas  des redites, mais qu'elle ajoute
quelque chose au commun domaine de l'histoire et de la littrature. Si
elle se trane pniblement dans le sentier battu,  quoi bon cela? Et
c'est  quoi seroit fatalement condamne ici une prface de vingt
pages.

M. Walckenaer (_Mmoires concernant madame de Svign_), M. A. Bazin
(_Revue des Deux-Mondes_, 1842, et _Nouvelle Biographie universelle_),
et M. Sainte-Beuve (t. 3 des _Causeries du lundi_), ont examin  tous
les points de vue cette vie et ces oeuvres. Certainement il y auroit
quelque chose  dire encore; mais ce quelque chose ne pourroit tre
dit sans preuves, sans expositions, sans dissertations auxiliaires, et
je grossirois trop facilement un volume dj trop gros.

Ce n'est pas sans quelque dplaisir que je me suis retranch
l'occasion de vider mon carton de notes et de remplir mon rle de
consciencieux commentateur. Je les garde, ces notes surabondantes. Si
le public accueille volontiers l'dition qui lui est offerte, je me
croirai engag  parfaire ma tche, et, en mme temps que je
rectifierai le commentaire qui court au bas des pages, je m'efforcerai
de rsumer tout ce qui peut tre utilement dit de Bussy-Rabutin et de
son _Histoire amoureuse_.

On trouvera au tome 1er de l'dition que M. Monmerqu a donne des
lettres de madame de Svign la gnalogie des Rabutin. Roger de
Rabutin, comte de Bussy, est n le 3 ou le 13 avril 1618,  piry, en
Nivernois. Sa famille toit l'une des plus anciennes et des plus
illustres de la Bourgogne. lev chez les jsuites d'Autun, puis au
collge de Clermont  Paris, il interrompit ses tudes  seize ans
(1634), pour commander une compagnie dans le rgiment de son pre. 
partir de ce temps il ne cesse de prendre part  toutes les guerres.
Ses Mmoires racontent agrablement toute son histoire jusqu'au moment
de sa disgrce; le reste de sa vie est racont dans le Recueil de ses
Lettres. Les combats, les amours volages, mme les dbauches, ne lui
prennent pas tout son temps. Actif, entreprenant, dou d'un esprit
vritablement distingu, il trouve toujours une heure pour lire un
livre ou pour crire une chanson. Si ses connoissances sont
incompltes, s'il dit qu'il n'a jamais lu Horace, par exemple, son
got est pur et il a en soi ce qui fait le bon style. Aussi est-ce
bientt le plus bel esprit de l'arme et de toute la noblesse. Il est
de toutes les ftes demi-bachiques, demi-littraires; il est le grand
fabricant de satires, d'pigrammes et de couplets. Cela fit sa fortune
dans les lettres et ruina sa fortune  la cour. Peu  peu, par sa
conduite politique et par les manoeuvres de son esprit, il s'alina
le cardinal Mazarin, Cond, Turenne et Louis XIV. Ses amis ne purent
le dfendre. On avoit peur de lui: l est le secret de sa chute.

C'est pour divertir une de ses matresses, madame de Montglat, qu'en
1659 ou en 1660 il composa l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Cette
histoire, qui n'avoit de romanesque que les noms sous lesquels
paroissoient les personnages, et qui peignoit avec beaucoup d'agrment
les aventures des principaux seigneurs et des plus belles dames de la
cour, ne manqua pas d'tre connue partout de rputation. Bussy-Rabutin
la lisoit lui-mme, et trs volontiers,  ses amis intimes. La
marquise de la Baume, une vilaine femme, belle de visage, que tous les
contemporains ont maltraite, la lui ayant emprunte, en fit faire une
copie secrte, puis une autre. En vain Bussy voulut-il lui rappeler la
promesse solennelle qu'elle lui avoit faite de ne pas abuser du prt;
en vain mit-il tout en oeuvre pour dtruire les fatales copies,
l'histoire fit son chemin sous le manteau. Ce fut une explosion de
murmures.

Bussy n'toit dj pas trs bien auprs du roi, de ses ministres et de
ses principaux confidens; il avoit mme paru un moment compromis pour
quelques relations d'affaires qu'il avoit eues avec Fouquet. Le succs
terrible de son pamphlet enhardit tous ses ennemis; mais ce qui lui
donna le coup de grce, ce fut la publication en Hollande, et par le
fait de madame de la Baume, de l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Une
clef toit jointe au texte. Jamais scandale n'eut plus d'clat et un
clat plus rapide. Cond toit  la tte de ceux qui juroient la perte
et la mort du coupable. Il fallut que le roi prt parti. Bussy toit
dj  demi disgraci; toutefois il venoit d'tre reu  l'Acadmie
franoise, et y avoit mme prononc un discours trs cavalier. Le 17
avril 1665 il fut mis  la Bastille.

Il y resta treize mois, et ne sortit que pour tre exil en Bourgogne.

Les ditions du pamphlet se succdoient rapidement et se falsifioient.
On avoit eu l'ide d'intercaler dans le texte, aprs le rcit de la
fte de Roissy, ce cantique fameux et de toutes manires mauvais que
les amateurs de posies libertines ont aveuglment regard comme une
oeuvre de Bussy.

Jamais Bussy n'a crit ce cantique. Les _alleluia_ de Roissy toient
des impits, et ce cantique est toute autre chose. L'_Histoire
amoureuse des Gaules_ est un livre d'une agrable lecture, et durant
laquelle le got n'est offens par aucune ordure, et le cantique est
un ramassis de grossirets. Bussy l'a toujours ni. Ces couplets ont
t intercals deux ou trois ans aprs l'apparition premire du livre,
et ils ont t pris au hasard dans l'un des recueils manuscrits des
pigrammes et des chansons du temps.

Nous ne pouvions les supprimer, puisqu'ils sont devenus par le fait
partie intgrante de l'ouvrage; ils ont d'ailleurs,  dfaut de mrite
littraire, une petite valeur historique; mais nous pensons bien que
le lecteur sera de notre avis et qu'il ne les considrera que comme un
triste hors-d'oeuvre.

Nous voici amen  dire quelle a t notre intention en rimprimant,
comme nous l'avons fait, un livre qui, suivant l'expression populaire,
_jouit_ d'une si mauvaise rputation. Assurment, ce n'est pas sduit
par le seul attrait de sa morale lubrique; mais c'est que nous avons
vu que ce pamphlet avoit une trs grande importance en histoire.
D'abord, c'est un tableau exact des moeurs du temps; ensuite c'est
un mmoire utile  consulter pour l'histoire politique elle-mme du
ministre de Mazarin. Nul ne sera tent, s'il l'a lue, de regarder
l'_Histoire amoureuse_ comme un livre ordurier; c'est au contraire un
ouvrage qui a son charme et sa fine fleur littraire. J'ose croire que
nul ne sera tent non plus, aprs avoir jet un coup d'oeil sur les
notes, de douter de la vracit de Bussy et de me contredire lorsque
je signale l'importance historique de son livre.

Pas plus qu'un autre je ne pousse jusqu' la draison l'estime que je
fais des belles qualits artistiques du XVIIe sicle; aussi bien qu'un
autre je me sens peu d'attachement pour la vanit et les vices de ces
grands seigneurs et de ces belles dames; mais je ne puis me
dbarrasser d'un certain got pour leurs ftes, d'une certaine
admiration pour leur esprit, d'une certaine tendresse pour leur
beaut, d'un certain enthousiasme pour tout ce qui avoit alors de la
physionomie, de l'esprit, de la grandeur.

Un Italien m'excusera sans peine. Je sais qu'aujourd'hui les progrs
de l'conomie politique et de la chimie obligent les hommes  se
garder d'un vain engouement pour tout ce qui est pompe, parure et
inutilit. Aussi m'accus-je sans feintise. J'avouerai mme que, sans
rien ter  mon amour pour les conqutes de l'esprit nouveau, je me
vois de plus en plus ramen vers cette littrature du dix-septime
sicle, qui fut ma premire nourrice. La littrature qu'on fait
aujourd'hui me fait adorer les lettres de ce temps-l. Je suis fier de
vivre dans le beau sicle d'action qui s'accomplit; mais je voudrois
vivre aussi  l'heure du loisir et des rves, dans cette patrie
vanouie du grand art d'crire.

C'est par suite de cet entranement involontaire que j'ai trouv de
l'agrment dans le mtier d'diteur d'un pareil livre. Il m'a sembl
que, puisque j'tois sr de n'avoir pour eux qu'une sympathie
littraire, je pouvois me permettre d'entrer en connoissance avec tous
les personnages du pamphlet.

La question bibliographique ne veut pas tre oublie dans une des
prfaces de la Bibliothque elzevirienne; mais rien n'est plus
embrouill que l'histoire des ditions de Bussy, et d'ailleurs il ne
s'agit pas d'un texte  restituer, d'une dition _princeps_ 
transcrire en l'enrichissant de variantes.

Bussy n'a pas t l'diteur de son livre. On l'a imprim, tant bien
que mal, sur une copie subreptice; on l'a reimprim moins bien et plus
mal encore. Tout est rgl de ct. Il y a  et l des manuscrits de
l'_Histoire amoureuse_; ce sont des copies du temps, contemporaines
des ditions imprimes ou antrieures  ces ditions. On y voit des
passages retranchs, des passages intercals; on y relve un assez bon
nombre de modifications diverses. Mais, puisqu'il ne s'agit pas d'un
texte d'auteur  imprimer religieusement, puisque peu importe qu'on
lise: _La belle duchesse prfra ne pas rpondre_, ou simplement: _La
duchesse prfra ne pas rpondre_, tout ce qu'il y avoit  faire,
c'toit de rechercher la premire dition qui ait donn, non plus la
clef incomplte de 1665 et de 1666, mais le style dbarrass, sans
exception et raisonnablement, de tous les noms romanesques.

Walckenaer ne parot pas avoir connu l'dition qui m'a servi de type 
reproduire,  moins que ce ne soit celle qu'il dsigne  la page 351
du tome 4 de ses Mmoires. Mais si les chiffres des pages qu'il
indique comme points de repre se correspondent, le frontispice n'est
pas le mme. Mon dition est date d'Amsterdam (1677) et n'est pas
signe; la gravure ne reprsente pas la Bastille, comme dans quelques
ditions, mais une Renomme. Je n'ai pas encore vu cette dition
dcrite dans les catalogues. Quoi qu'il en soit, c'est de toutes la
meilleure, et c'est la premire, c'est mme la seule, qui traduise
convenablement tous les noms allgoriques.

Quoique je ne veuille pas entrer dans la notice biographique, je
placerai ici trois morceaux diffrens: 1 Un jugement extrait de
Vigneul de Marville (t. 1, p. 325), qui, pour dater de loin, n'en est
pas plus mauvais; 2 l'pitaphe de Bussy, compose par sa fille et
donne par l'abb d'Olivet; 3 la lettre de Bussy au duc de
Saint-Aignan, son ami principal et son dfenseur de toutes les heures
auprs du roi. Cette lettre est la vritable prface de l'_Histoire
amoureuse des Gaules_.

Voici ces trois pices:


I.

M. de Bussy-Rabutin toit, du ct du sang, d'une ancienne noblesse
de Bourgogne; du ct de l'esprit, il descendoit d'Ovide et de
Ptronius Arbiter, chevalier romain, dont il nous reste une fameuse
satire en langue latine.

Nous avons l'histoire de la disgrce de M. de Rabutin dans ses
ouvrages. Durant sa retraite, qui dura presque tout le reste de sa
vie, il ne cessa point d'exercer son admirable style. On lui avoit
conseill pour son divertissement, ou pour venger quelques-uns de ses
amis, de rpondre aux Lettres provinciales, qui toient dj de
vieille date; mais, redoutant le brave Louis de Montalte, il n'osa
l'entreprendre, de crainte de blanchir devant cet illustre mort.

M. de Rabutin a laiss des mmoires de sa vie, et un recueil de ses
lettres et de celles qu'il recevoit de ses amis. Le mlange en est
agrable. On y voit des gens d'pe et des gens de robe, des vques,
des abbs et des moines, crire  l'envi et faire l'change de
l'indien avec cet crivain incomparable. On y voit des directeurs de
conscience, tantt au court manteau, dire de prcieuses bagatelles,
tantt en longue soutane, jeter  la traverse des semences de dvotion
dans cette terre inculte, et, aprs ces coups fourrs, revenir  leurs
premires plaisanteries pour ne pas ennuyer l'auditeur par la longueur
de leurs sermons. Mais ce qu'on y voit de plus surprenant, ce sont des
dames qui viennent en se jouant partager avec M. de Rabutin la gloire
de bien crire; surtout une marquise de Svign, sa parente, qui fera
dire  toute la postrit que la cousine valoit bien le cousin.

On remarque plus de naturel dans les lettres de madame la marquise de
Svign, et plus d'tude et de travail dans celles de M. de Rabutin.
Ses mmoires, quoique fort bien crits, sont peu curieux.  quoi bon
les avoir remplis d'un si grand nombre de lettres crites de la cour?
Tout officier qui a quelque commandement en pourroit produire. Il est
arrt dans le conseil qu'on donnera un tel ordre  tel commandant; le
ministre fait crire la lettre  son commis, qui la signe, et le
prince ne la voit pas.

 la fin, M. de Rabutin, devenu dvot, s'avisa de composer un
discours pour ses enfans, du bon usage des afflictions. Le bruit a
couru que sa famille n'avoit pas t contente de la publication de
cette pice, qui ne rpond nullement  la haute rputation de son
auteur.


II.

PITAPHE DE M. LE COMTE DE BUSSY.

_Ici repose haut et puissant seigneur, Messire_ =Roger de Rabutin=,
_chevalier_, =comte de Bussy=; _plus considrable par ses rares qualits
que par sa grande naissance; plus illustre par ses belles actions, qui
lui attirrent de grands emplois, que par ces emplois mmes. Il entra
aussitt dans le chemin de la gloire que dans le commerce du monde, et
ds sa quinzime anne il prfra l'honneur de servir son prince aux
plaisirs d'une jeunesse molle et oisive._

_Capitaine en mme temps que soldat, il fut d'abord  la tte de la
premire compagnie du rgiment de Lonor de Rabutin, comte de Bussy,
son pre, et bientt aprs colonel du rgiment, qu'il n'acheta que par
des prils et d'heureux succs. Il ne dut aussi qu' sa conduite et 
son courage la lieutenance du roi du Nivernois et la charge de
conseiller d'tat._

_La fortune, d'intelligence cette fois avec le mrite, lui fit avoir
la charge de mestre de camp de la cavalerie lgre. Le roi le fit
ensuite lieutenant gnral de ses armes,  l'ge de trente-cinq ans.
Une si grande lvation fut l'ouvrage de la justice du souverain, et
non de la faveur d'aucun patron._

_Il joignit toutes les grces du discours  toutes celles de sa
personne, et fut l'auteur d'un genre d'crire inconnu jusqu' lui.
L'Acadme franoise crut s'honorer en lui offrant une place
d'acadmicien._

_Enfin, presqu'au comble de la gloire, Dieu arrta ses prosprits, et
par des disgrces clatantes il le dtrompa du monde, dont il avoit
t jusque l trop occup._

_Son courage fut toujours au-dessus de ses malheurs. Il les soutint en
sujet soumis et en chrtien rsign. Il employa le temps de son exil 
se bien instruire de sa religion,  former sa famille et  louer son
prince._

_Aprs avoir t longtemps loign de la cour, il y fut rappel avec
agrment et honor des bienfaits de son matre._

_La mort le trouva dans de saintes dispositions. On le perdit le 9
d'avril 1693, en la soixante et quinzime anne de son ge._

_Qui que vous soyez, priez pour lui._

=Louise de Rabutin=, _comtesse d'Alets, sa chre fille et sa fille
dsole, a voulu par cette pitaphe instruire la postrit de son
respect, de sa tendresse et de sa douleur._


III.

_Copie d'une lettre crite au duc de Saint-Aignan par le comte de
Bussy[1]._

    Du 12 novembre 1665.

    Monsieur,


Les tmoignages que les gens de bien doivent  la vrit,  leurs
amis et  leur rputation, m'obligent aujourd'hui, Monsieur, de vous
claircir de ma conduite et du sujet de ma disgrce. Ne vous attendez
pas  une justification: je suis trop sincre pour m'excuser quand
j'ai tort, et c'est tout ce que je pourrai gagner sur la douleur que
j'ai de ma faute, et le dpit contre moi-mme, de ne me pas faire
devant vous plus coupable que je ne suis.

Pour entrer donc en matire, je vous dirai, Monsieur, qu'il y a cinq
ans, ne sachant  quoi me divertir  la campagne o j'tois, je
justifiai bien le proverbe que _l'oisivet est mre de tout vice_: car
je me mis  crire une histoire, ou plutt un roman satyrique,
vritablement sans dessein d'en faire aucun mauvais usage contre les
intresss, mais seulement pour m'occuper alors, et tout au plus pour
le montrer  quelques-uns de mes bons amis, leur en donner du plaisir
et m'attirer de leur part quelque louange de bien crire.

Cependant, avec l'innocence de mes intentions, je ne laissai pas de
couper la gorge  des gens qui ne m'avoient jamais fait de mal, ainsi
que vous allez voir par la suite.

Comme les vritables vnemens ne sont jamais assez extraordinaires
pour divertir beaucoup, j'eus recours  l'invention, que je crus qui
plairoit davantage, et, sans avoir le moindre scrupule de l'offense
que je faisois aux intresss, parce que je ne faisois cela quasi que
pour moi, j'crivis mille choses que je n'avois jamais ou dire. Je
fis des gens heureux qui n'toient pas seulement couts, et d'autres
mme qui n'avoient jamais song de l'tre, et parce qu'il et t
ridicule de choisir deux femmes sans naissance et sans mrite pour les
principales hrones de mon roman, j'en pris deux auxquelles nulles
bonnes qualit ne manquoient, et qui mme en avoient tant, que l'envie
pouvoit aider  rendre croyable tout le mal que j'en pouvois inventer.

tant de retour  Paris, je lus cette histoire  cinq de mes amies,
l'une desquelles m'ayant press de la lui laisser, pour deux fois
vingt-quatre heures, je ne m'en pus jamais dfendre. Il est vrai que
quelques jours aprs l'on me dit qu'on l'avoit vue dans le monde; j'en
fus au dsespoir, et je suis assur que celle  qui je l'avois prte,
et qui l'avoit fait copier, l'avoit fait par une simple curiosit,
sans intention de me nuire; mais elle avoit eu pour quelqu'autre la
mme fragilit que j'avois eue pour elle. Je l'allai trouver aussi
tt, et je lui en fis mes plaintes. Au lieu de m'avouer ingnuement
son imprudence et de concerter avec moi des moyens d'y remdier, elle
me nia effrontment qu'elle et jamais tir copie de cette histoire,
me soutenant qu'elle n'toit pas publique, et que, si elle l'toit, il
falloit que je l'eusse prte  d'autres qu' elle. L'assurance avec
laquelle elle me parla, et le dsir que j'ai d'ordinaire que mes amis
n'ayent jamais tort avec moi, trent mes soupons. Cependant je ne
sais comme elle fit, mais enfin le bruit de cette histoire cessa pour
quelque temps, aprs lequel une de ses amies, s'tant brouille avec
elle, me montra une copie de ce manuscrit qu'elle avoit faite sur la
sienne. Ce fut alors que le dpit d'avoir t si souvent tromp par
une de mes amies, qui me faisoit outrager deux femmes de qualit par
sa trahison, me fit emporter contre elle. Et comme on ne se fait
jamais assez de justice pour souffrir sans vengeance le ressentiment
des gens qu'on a offenss, elle ajouta ou retrancha dans cette
histoire ce qui lui plaisoit pour m'attirer la haine de la plupart de
ceux dont je parlois. Et cela est si vrai, que les premires copies
qui furent vues n'toient pas falsifies; mais si-tt que les autres
parurent, comme chacun court  la satyre la plus belle, on trouva les
vritables fades, et l'on les supprima comme fausses.

Je ne prtends pas m'excuser par l, car, quoi qu'effectivement je
n'aie dit que du bien des gens que cette honnte amie a maltraits, je
suis pourtant cause du mal qu'elle en a dit: non contente d'avoir
empoisonn cette histoire en beaucoup d'endroits, elle en compose en
suite d'autres toutes entires sur mille particularits qu'elle avoit
sues de moi dans le temps que nous tions amis, lesquelles
particularits elle assaisonna de tout le venin dont elle se put
aviser.

Cependant, lorsque je sus qu'une histoire couroit sous mon nom, et
que mme mes ennemis l'avoient donne au roi, quoique je n'eusse qu'
nier, j'aimai mieux faire voir l'original  Sa Majest, et me charger
de ma vritable faute, que de me laisser souponner d'une que je
n'avois pas commise. Vous savez, Monsieur, qu'au retour du voyage de
Chartres, pendant lequel le roy avoit lu cette histoire, je vous priai
de donner  Sa Majest mon original crit de ma main et reli. Il prit
la peine de le lire; mais, quoiqu'il trouvt une grande diffrence
entre lui et la copie, il ne laissa pas de juger que l'offense que je
faisois  deux femmes de qualit, et celle que j'tois cause qu'on
avoit faite  d'autres, mritoient chtiment. Il me fit donc arrter,
et, donnant cet exemple au public, il satisfit en mme temps au
ressentiment des gens intresss et  sa propre justice.

Mes ennemis, me voyant  la Bastille, crurent que, n'tant pas en
tat de me dfendre, ils pouvoient impunment m'accuser: ils dirent
donc au roi que j'avois crit contre lui; mais Sa Majest, qui ne
condamne jamais personne sans l'entendre, les surprit fort en
m'envoyant interroger par le lieutenant criminel. Je me disposai, sans
hsiter un moment,  rpondre devant lui, et sans vouloir faire la
moindre protestation, ne croyant pas en tre moins gentilhomme, et
croyant par l rendre plus de respect au roi. Aprs qu'il m'eut fait
connotre l'original crit de ma main de l'histoire dont je vous viens
de parler, il me demanda si je n'avois rien crit contre le roi. Je
lui rpondis qu'il me surprenoit fort de faire une question comme
celle-l  un homme comme moi. Il me dit qu'il avoit ordre de me le
demander. Je rpondis donc que non, et qu'il n'y avoit pas trop
d'apparence qu'ayant servi 27 ans sans avoir eu aucune grce, tant
depuis douze mestre de camp gnral de cavalerie lgre, attendant
tous les jours quelque rcompense de Sa Majest, je voulusse lui
manquer de respect; que pour dtruire ce vrai-semblable-l il falloit
ou de mon criture ou des tmoins irrprochables; que, si l'on me
produisoit l'un ou l'autre en la moindre chose qui choqut le respect
que je dois au roi et  toute la famille royale, je me soumettois 
perdre la vie; mais que je suppliois aussi Sa Majest d'ordonner le
mme chastiment contre ceux qui m'accuseroient sans me pouvoir
convaincre. Je signai cela, et, le lieutenant criminel me disant qu'il
l'alloit porter au roi, je le priai de dire  sa Majest que je lui
demandois trs-humblement pardon d'avoir t assez malheureux pour lui
dplaire.

Depuis ce temps-l n'ayant vu ni le lieutenant criminel ni aucun
autre juge, j'ai bien cru qu'une si noire et ridicule calomnie n'avoit
fait aucune impression dans un esprit aussi clairvoyant et aussi
difficile  surprendre que celui du roi.

Mais, Monsieur, personne ne connot si bien que vous la fausset de
cette accusation; car, outre que vous voyez, comme tout le monde, le
peu d'apparence qu'il y a, c'est que vous avez t plusieurs fois
tmoin de la tendresse (j'ose dire ainsi), du profond respect, de
l'estime extraordinaire, et mme de l'admiration que j'ai pour le roi.
Je vous ai souvent dit que je le voyois tous les jours, que je
l'tudiois, et que tous les jours il me surprenoit par des qualits
merveilleuses que je dcouvrois en lui. Vous pouvez vous souvenir,
Monsieur, qu'un jour, transport de mon zle, je vous dis que, puisque
la paix ne me permettoit plus de hazarder ma vie pour son service, je
voulois le servir d'une autre manire, et que, comme un des capitaines
d'Alexandre avoit crit l'histoire de son matre, il me sembloit qu'il
toit juste qu'un des principaux officiers des armes du roi crivt
une aussi belle vie que la sienne. Je vous priai de le dire  Sa
Majest, Monsieur, et quelque temps aprs vous me dtes la rponse
qu'elle vous avoit faite, dans laquelle sa modestie me parut
admirable. Aprs cela, Monsieur, peut-on m'attaquer sur le manque de
respect  mon matre, et ne croyez-vous pas que, si mes ennemis
avoient su tous les tmoignages particuliers que je vous ai si
souvent donnez de mon zle extraordinaire pour la personne de Sa
Majest, et que vous avez eu la bont de lui faire connotre, ne
croyez-vous pas, dis-je, qu'ils auroient cherch d'autres foibles en
moi que celui-l? Je n'en doute point, Monsieur; mais Dieu a confondu
leur malice; vous verrez qu'ils n'auront fait autre chose que de
m'avoit donn un honnte prtexte, en vous crivant ceci, de faire
souvenir le roi de tous les sentimens o vous m'avez vu pour Sa
Majest.

Cependant, Monsieur, j'attends avec une extrme rsignation  ses
volonts la grce de ma libert, et j'ai d'ailleurs un si grand
dplaisir d'avoir offens les personnes qui ne m'en avoient jamais
donn de sujet, que, si ma prison ne leur paroissoit pas une assez
rude pnitence, je serai toujours prt  faire tout ce qu'elles
souhaiteront de moi pour leur entire satisfaction, leur tant
infiniment oblig quand elles me pardonneront, et ne leur sachant pas
mauvais gr quand elles ne le feront pas.

Je sais bien qu'il y a dans mon procd plus d'imprudence que de
malice; mais l'innocence de mes intentions ne console pas les gens que
j'assassine, puis qu'ils sont aussi bien assassins que si j'en avois
eu le dessein.

Ce que l'on peut dire en deux mots de tout ceci, c'est que le public
en me condamnant doit me plaindre, mais que les offenss peuvent me
har avec raison.

Voil, Monsieur, ce que j'ai cru vous devoir apprendre de mes
affaires, pour vous montrer par le libre aveu que je fais de ma faute,
et le grand repentir que j'en ai, combien je suis loign d'en
commettre jamais de pareilles, ni de fcher qui que ce soit mal 
propos.

Mais vous allez encore mieux voir, par le raisonnement que je vais
faire, combien je suis persuad qu'il ne faut jamais rien crire
contre personne: car, si l'on n'crit que pour soi, c'est comme si
l'on le pensoit, et ceci est bien le plus sr; si c'est pour le
montrer  quelqu'un, il est infaillible qu'on le saura tt ou tard;
si la chose est mal crite, elle fera de la honte; s'il y a de
l'esprit, elle fera des ennemis. Cela est tout au moins inutile s'il
est secret, et dangereux s'il est public.--Mais ce que je devois dire
devant toutes choses, c'est qu'en attirant la colre de Dieu et celle
du roi, cela expose aux querelles, aux prisons et autres disgrces. Si
je ne vous connoissois bien, Monsieur, j'apprhenderois qu'en vous
paroissant aussi coupable que je le suis, cela ne me ft perdre votre
estime et votre amiti; mais je n'en suis point en peine, parce que je
sais que vous connoissez le fond de mon coeur, que vous savez
qu'il y a des gens plus long-temps jeunes que d'autres, et que, si
j'ai t de ceux-l, les mauvais succs et les chtimens que j'ai eus
vous doivent empcher de douter que je ne sois chang.




HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES




LIVRE PREMIER


Sous le rgne de Louis XIV, la guerre, qui duroit depuis vingt ans[2],
n'empchoit point qu'on ne ft quelquefois l'amour; mais, comme la
cour n'toit remplie que de vieux cavaliers insensibles, ou de jeunes
gens ns dans le bruit des armes et que ce mtier avoit rendus
brutaux, cela avoit fait la plupart des dames un peu moins modestes
qu'autrefois, et, voyant qu'elles eussent langui dans l'oisivet si
elles n'eussent fait des avances, ou du moins si elles eussent t
cruelles, il y en avoit beaucoup de pitoyables, et quelques unes
d'effrontes.


_Portrait de madame d'Olonne_[3].

Madame d'Olonne toit de ces dernires. Elle avoit le visage rond, le
nez bien fait, la bouche petite, les yeux brillans et fins, et les
traits dlicats. Le rire, qui embellit tout le monde, faisoit en elle
un effet tout contraire. Elle avoit les cheveux d'un chtain clair, le
teint admirable, la gorge, les mains et les bras bien faits; elle
avoit la taille grossire, et, sans son visage, on ne lui auroit pas
pardonn son air. Cela fit dire  ses flatteurs, quand elle commena 
parotre, qu'elle avoit assurment le corps bien fait; qui est ce que
disent ordinairement ceux qui veulent excuser les femmes qui ont trop
d'embonpoint. Cependant celle-ci fut trop sincre en cette rencontre
pour laisser les gens dans l'erreur; elle claircit du contraire qui
voulut, et il ne tint pas  elle qu'elle ne dsabust tout le monde.

Madame d'Olonne avoit l'esprit vif et plaisant quand elle toit libre;
elle toit peu sincre, ingale, tourdie, peu mchante; elle aimoit
les plaisirs jusques  la dbauche, et il y avoit de l'emportement
dans ses moindres divertissemens. Sa beaut, autant que son bien,
quoiqu'il ne ft pas mdiocre, obligea d'Olonne[4]  la rechercher en
mariage. Cela ne dura pas long-temps: d'Olonne, qui toit homme de
qualit et de grands biens, fut reu agrablement de madame de la
Louppe, et il n'eut pas le loisir de soupirer pour des charmes qui
avoient fait deux ans durant tous les souhaits de toute la cour. Ce
mariage tant achev, les amans qui avoient voulu tre maris se
retirrent, et il en revint d'autres qui ne vouloient tre qu'aims.
L'un des premiers qui se prsenta fut Beuvron,  qui le voisinage de
madame d'Olonne donnoit plus de commodit de la voir. Cette raison fut
cause qu'il l'aima assez long-temps sans qu'on s'en apert, et je
crois que cet amour et toujours t cach si Beuvron n'et jamais eu
des rivaux; mais le duc de Candale, tant devenu amoureux de madame
d'Olonne, dcouvrit bientt ce qui demeuroit cach faute de gens
intresss. Ce n'est pas que d'Olonne n'aimt sa femme; mais les maris
s'apprivoisent, et jamais les amants; et la jalousie de ceux-ci est
mille fois plus pntrante que celle des autres. Cela fit donc que le
duc de Candale vit des choses que d'Olonne ne voyoit pas, et qu'il n'a
jamais vues, car il est encore  savoir que Beuvron ait aim sa femme.


_Portrait de M. de Beuvron._

Beuvron[5] avoit les yeux noirs, le nez bien fait, la bouche petite et
le visage long, les cheveux fort noirs, longs et pais, la taille
belle. Il avoit assez d'esprit; ce n'toit pas de ces gens qui
brillent dans les conversations, mais il toit homme de bon sens et
d'honneur, quoique naturellement il et aversion pour la guerre. tant
donc devenu amoureux de madame d'Olonne, il chercha les moyens de lui
dcouvrir son amour. Leur voisinage  Paris lui en donnoit assez
d'occasions; mais la lgret qu'elle tmoignoit en toute chose lui
faisoit apprhender de s'embarquer avec elle. Enfin, s'tant trouv un
jour tte--tte: Si je ne voulois, lui dit-il, Madame, que vous
faire savoir que je vous aime, je n'aurois que faire de vous parler,
mes soins et mes regards vous ont assez dit ce que je sens pour vous;
mais, comme il faut, Madame, que vous rpondiez un jour  ma passion,
il est ncessaire que je la dcouvre, et que je vous assure en mme
temps que, soit que vous m'aimiez ou que vous ne m'aimiez pas, je suis
rsolu de vous aimer toute ma vie.

Beuvron ayant cess de parler: Je vous avoue, Monsieur, lui rpondit
madame d'Olonne, que ce n'est pas d'aujourd'hui que je reconnois que
vous m'aimez, et, quoique vous ne m'en ayez pas parl, je n'ai pas
laiss de vous tenir compte de tout ce que vous avez fait pour moi ds
le premier moment que vous m'avez vue; et cela me doit servir d'excuse
quand je vous avouerai que je vous aime. Ne m'en estimez donc pas
moins, puisqu'il y a assez long-temps que je vous entends soupirer; et
quand mme on pourroit trouver quelque chose  redire  mon peu de
rsistance, ce seroit une marque de la force de votre mrite plutt
que de ma facilit. Aprs cet aveu, l'on peut bien juger que la dame
ne fut pas long-temps sans donner au cavalier les dernires faveurs.
Cela dura quatre ou cinq mois sans fracas de part ni d'autre; mais
enfin la beaut de madame d'Olonne faisoit trop de bruit, et cette
conqute promettoit trop de gloire en apparence  celui qui la feroit,
pour que l'on laisst Beuvron en repos. Le duc de Candale, qui toit
l'homme de la cour le mieux fait, crut qu'il ne manquoit rien  sa
rputation que d'tre aim de la plus belle femme du royaume; il
rsolut donc  l'arme, trois mois aprs la campagne, d'tre amoureux
d'elle sitt qu'il la verroit, et fit voir, par une grande passion
qu'il eut ensuite pour elle, qu'elles ne sont pas toujours des coups
du ciel et de la fortune.


_Portrait de monsieur le duc de Candale._

Le duc de Candale avoit les yeux bleus, le nez bien fait, les traits
irrguliers, la bouche grande et dsagrable, mais de fort belles
dents, les cheveux blonds dors, en la plus grande quantit du monde;
sa taille toit admirable; il s'habilloit bien, et les plus propres
tchoient de l'imiter; il avoit l'air d'un homme de grande qualit. Il
tenoit un des premiers rangs en France: il toit duc et pair,
gouverneur de Bourgogne conjointement avec son pre et seul gouverneur
de l'Auvergne, et colonel gnral de l'infanterie franoise. Le gnie
en toit mdiocre; mais, dans ses premiers amours, il toit tomb
entre les mains d'une dame qui avoit infiniment de l'esprit[6], et,
comme ils s'toient fort aims, elle avoit pris tant de soin de le
dresser, et lui de plaire  cette belle, que l'art avoit pass la
nature, et qu'il toit bien plus honnte homme que mille gens qui
avoient bien plus d'esprit que lui[7].

tant donc de retour de Catalogne, o il avoit command l'arme sous
l'autorit du prince de Conty[8], il commena de tmoigner  madame
d'Olonne, par mille empressemens, l'amour qu'il avoit pour elle, dans
la pense qu'il eut qu'elle n'et jamais rien aim. Voyant qu'elle ne
rpondoit point  sa passion, il rsolut de la lui apprendre de
manire qu'elle ne pt faire semblant de l'ignorer; mais, comme il
avoit pour toutes les femmes un respect qui tenoit un peu de la honte,
il aima mieux crire  madame d'Olonne que de lui parler.


BILLET.

_Je suis au dsespoir, Madame, que toutes les dclarations d'amour se
ressemblent, et qu'il y ait quelquefois tant de diffrence dans les
sentimens; je sens, bien que je vous aime plus que tout le monde n'a
accoutum d'aimer, et je ne saurois vous le dire que comme tout le
monde vous le dit. Ne prenez donc pas garde  mes paroles, qui sont
foibles et qui peuvent tre trompeuses, mais faites rflexion, s'il
vous plat,  la conduite que je vais avoir pour vous, et, si elle
vous tmoigne que pour la continuer long-temps, de mme force il faut
tre vivement touch, rendez-vous  ces tmoignages, et croyez que,
puisque je vous aime si fort n'tant point aim de vous, je vous
adorerai quand vous m'aurez oblig  avoir de la reconnaissance._


Madame d'Olonne, ayant lu ce billet, y fit cette rponse:


BILLET.

_S'il y a quelque chose qui vous empche d'tre cru quand vous parlez
de votre amour, ce n'est pas qu'il importune, c'est que vous en parlez
trop bien: d'ordinaire les grandes passions sont plus confuses, et il
semble que vous crivez comme un homme qui a bien de l'esprit, qui
n'est point amoureux, et qui veut le faire croire. Et puisqu'il me
semble ainsi  moi-mme, qui meurs d'envie que vous disiez vrai, jugez
ce qu'il sembleroit  des gens  qui votre passion seroit
indiffrente: ils n'hsiteroient pas  croire que vous voulez rire;
pour moi, qui ne veux jamais faire de jugemens tmraires, j'accepte
le parti que vous m'offrez, et je veux bien juger par votre conduite
des sentimens que vous avez pour moi._


Cette lettre, que les connoisseurs eussent trouve fort douce, ne la
parut pas trop au duc de Candale: comme il avoit beaucoup de vanit,
il avoit attendu des douceurs moins enveloppes. Cela l'obligea  ne
point tant presser madame d'Olonne qu'elle l'et bien dsir; il en
faisoit sa bonne fortune en dpit d'elle-mme, et la chose et dur
long-temps si cette belle n'et gagn sur sa modestie de lui faire
tant d'avances, qu'il crut pouvoir tout entreprendre auprs d'elle
sans trop s'exposer. Son affaire tant conclue, il s'aperut bientt
du commerce de Beuvron. Un prtendant ne regarde d'ordinaire que
devant soi; mais un amant bien trait regarde  droite et  gauche, et
n'est pas long-temps sans dcouvrir son rival. Sur cela le duc se
plaint; sa matresse le traite de bizarre et de tyran, et le prend sur
un ton si haut, qu'il lui demande pardon de ses soupons et se croit
trop heureux de l'avoir radoucie. Ce calme ne dura pas long-temps.
Beuvron, de son ct, fait des reproches aussi inutiles que ceux du
duc, et, voyant qu'il ne peut dtruire son rival par lui-mme, il fait
sous main donner avis  d'Olonne que le duc de Candale est si bien
avec sa femme. D'Olonne lui dfend de le voir, c'est--dire redouble
l'amour de ces deux amans, qui, ayant plus d'envie de se voir depuis
les dfenses, en trouvrent mille moyens plus commodes que ceux qu'ils
avoient auparavant. Cependant, Beuvron tant demeur le matre du
champ de bataille, le duc de Candale recommence ses plaintes contre
lui; il fait de nouveaux efforts pour le chasser, mais inutilement:
madame d'Olonne lui dit qu'elle voyoit bien qu'il ne considroit que
ses intrts, et qu'il ne se soucioit point de la perdre, puisque, si
elle dfendoit  Beuvron de la voir, son mari et tout le monde ne
douteroient pas du sacrifice. Madame d'Olonne, qui n'aime pas tant
Beuvron que le duc, ne le veut pourtant pas perdre, tant pour ce qu'un
et un sont deux, que parceque les coquettes croient retenir mieux
leurs amans par une petite jalousie que par une grande tranquillit.

Dans cette entrefaite, Paget[9], homme assez g, de basse naissance,
mais fort riche, devint amoureux de madame d'Olonne, et, ayant
dcouvert qu'elle aimoit le jeu[10], crut que son argent lui tiendroit
lieu de mrite, et fonda ses plus grandes esprances sur la somme
qu'il rsolut de lui offrir. Il avoit assez d'accs chez elle pour lui
parler lui-mme s'il et os, mais il n'avoit pas la hardiesse de
faire un discours qui tireroit aprs lui de fcheuses suites s'il
n'et pas t bien reu; il fit donc dessein de lui crire, et lui
crivit cette lettre:


LETTRE.

_J'ai bien aim des fois en ma vie, Madame, mais je n'ai jamais aim
tant que vous. Ce qui me le fait croire, c'est que je n'ai jamais
donn  chacune de mes matresses plus de cent pistoles[11] pour avoir
leurs bonnes grces, et pour les vtres j'irais jusques  deux
mille[12]. Faites rflexion l-dessus, je vous prie, et songez que
l'argent est plus rare que jamais il n'a t._


Quentine[13], femme de chambre et confidente de madame d'Olonne, lui
rendit cette lettre de la part de Paget, et incontinent aprs cette
belle lui fit la rponse qui s'ensuit:


LETTRE.

_Je m'tois dj bien aperue que vous aviez de l'esprit par les
conversations que j'ai eues avec vous; mais je ne savois pas encore
que vous crivissiez si bien que vous faites. Je n'ay rien vu de si
joli que votre lettre; je serai ravie d'en avoir souvent de
semblables, et ce pendant je serai bien aise de vous entretenir ce
soir  six heures._


Paget ne manqua pas au rendez-vous, et s'y trouva en habit dcent,
c'est--dire avec son sac et ses quilles. Quentine, l'ayant introduit
dans le cabinet de sa matresse, les laissa seuls. Voil, lui dit-il,
Madame, lui montrant ce qu'il portoit, ce qui ne se trouve pas tous
les jours; voulez-vous le recevoir?--Je le veux bien, dit madame
d'Olonne; mais cela nous amusera. Ayant donc compt les deux mille
pistoles dont ils toient convenus, elle les enferma dans une
cassette. Se mettant auprs de lui sur un petit lit de repos, qui ne
lui en servit pas long-temps: Personne, lui dit-elle, Monsieur,
n'crit en France comme vous. Ce que je vous vais dire n'est pas pour
faire le bel esprit; mais il est certain que je trouve peu de gens qui
en aient tant que vous. La plupart ne vous disent que des sottises,
et, quand ils vous veulent crire des lettres tendres, ils pensent
avoir bien rencontr de nous dire qu'ils nous adorent, qu'ils vont
mourir si vous ne les aimez, et que, si vous leur faites cette grce,
ils vous serviront toute leur vie. On a bien affaire de leurs
services.--Je suis ravi, dit Paget, que mes lettres vous plaisent. Je
ne dirois pas ceci ailleurs, mais  vous, Madame, je ne vous en ferai
pas la petite bouche, ni de faon: mes lettres ne me cotent
rien.--Voil, rpondit-elle, ce qui est difficile  croire; il faut
donc que vous ayez un fort grand fonds. Aprs quelques autres
discours, que l'amour interrompit deux ou trois fois, ils convinrent
d'une autre entrevue, et  celle-l d'une autre: de sorte que ces deux
mille pistoles valurent  Paget trois rendez-vous.

Mais madame d'Olonne, se voulant prvaloir de l'amour de ce bourgeois
et de son bien, le pria,  la quatrime visite, de recommencer  lui
crire de ces billets galans comme celui qu'elle avoit reu de lui;
mais, voyant que cela tiroit  consquence, il lui fit des reproches
qui ne lui servirent de rien, et tout ce qu'il put obtenir fut qu'il
ne seroit point chass de chez elle, et qu'il pourroit venir jouer
lorsqu'elle le manderoit.

Madame d'Olonne crut qu'en se laissant voir  Paget elle
entretiendroit ses dsirs, et que peut-tre seroit-il encore assez fou
pour les vouloir satisfaire,  quelque prix que ce ft; cependant, il
toit assez amoureux pour ne se pouvoir empcher de la voir, mais il
ne l'toit pas assez pour acheter tous les jours ses faveurs[14].

Les choses tant en ces termes, soit que le dpit et fait parler
Paget, soit que ses visites frquentes et l'argent que jouoit madame
d'Olonne eussent fait faire des rflexions au duc de Candale, il pria
sa matresse, lorsqu'il partit pour la Catalogne[15], de ne plus voir
Paget, de qui le commerce nuisoit  sa rputation. Elle le promit, et
n'en fit rien; de sorte que le duc, apprenant par ceux qui lui
donnoient des nouvelles de Paris qu'il alloit plus souvent chez madame
d'Olonne qu'il n'avoit jamais fait, lui crivit cette lettre:


LETTRE.

_En vous disant adieu, je vous priai, Madame, de ne plus voir ce
coquin de Paget[16]; cependant il ne bouge de chez vous. N'avez-vous
point de honte de me mettre en tat d'apprhender auprs de vous un
misrable bourgeois, qui ne peut jamais tre craint que par l'audace
que vous lui donnez? Si vous n'en rougissez, Madame, j'en rougis pour
vous et pour moi, et, de peur de mriter cette honte dont vous voulez
m'accabler, je vais faire un effort sur mon amour pour ne vous plus
regarder que comme une infme._


Madame d'Olonne fut fort surprise de recevoir cette lettre si rude;
mais, comme sa conscience lui faisoit encore des reproches plus aigres
que son amant, elle ne chercha point de raisons pour se dfendre, et
se contenta de rpondre en ces termes:


LETTRE.

_Ma conduite passe est si ridicule, mon cher, que je dsesprerois
d'tre jamais aime de vous si je ne me pouvois sauver sur l'avenir
par les assurances que je vous donne d'un procd plus honnte; mais
je vous jure par vous-mme, qui est ce que j'ai de plus cher au monde,
que Paget n'entrera jamais chez moi, et que Beuvron, que mon mari me
force de voir, me verra si rarement que vous connatrez bien que vous
seul me tenez lieu de toutes choses._


Le duc de Candale fut tout  fait assur par cette lettre; il fit
ensuite des rsolutions de ne plus condamner sa matresse sur des
apparences qu'il jugea toutes trompeuses. Pour avoir t,  ce qu'il
lui sembloit, sans raison souponneux, il se jeta dans l'autre
extrmit de la confiance, et prit en bonne part tout ce que madame
d'Olonne lui fit, six mois durant, de coquetteries et d'infidlits,
car elle continua de voir Paget et de donner des faveurs  Beuvron;
et, quoiqu'on en crivt de plusieurs endroits au duc de Candale, il
crut que cela venoit de son pre ou de ses amis, qui le vouloient
dtacher de l'amour de madame d'Olonne, croyant que cette passion
l'empcheroit de songer au mariage.

Il revint donc de l'arme plus amoureux qu'il n'avoit encore t.
Madame d'Olonne aussi, auprs de qui une si longue absence faisoit
passer le duc de Candale pour un nouvel amant, redoubla ses
empressements pour lui,  la vue mme de toute la cour. Cet amant
prenoit les imprudences qu'elle faisoit pour le voir pour les marques
d'une passion dont elle n'toit plus la matresse, quoique ce ne
fussent que des tmoignages du drglement naturel de sa raison; quand
elle avoit quelque emportement pour lui qui clatoit, il la croyoit
vivement touche, et cependant elle n'toit que folle. Il toit
tellement persuad de la passion qu'elle avoit pour lui, que, quand il
mouroit d'amour pour elle, il apprhendoit encore d'tre ingrat.

On peut bien juger que la conduite de ces amans fit grand bruit. Ils
avoient tous deux des ennemis; mais la fortune de l'un et la beaut de
l'autre leur avoient fait beaucoup d'envieux. Quand tout le monde les
auroit voulu servir, ils auroient tout dtruit par leur imprudence, et
tout le monde leur vouloit nuire. Ils se donnoient rendez-vous
partout, sans avoir pris aucune mesure avec personne. Ils se voyoient
quelquefois dans une maison que le duc de Candale tenoit sous le nom
d'une dame de la campagne, que madame d'Olonne faisoit semblant
d'aller voir, et, le plus souvent, la nuit chez elle-mme. Tous ces
rendez-vous n'usoient pas tout le temps de cette perfide; lorsque le
duc sortoit d'auprs d'elle, elle alloit  la conqute de quelque
nouvel amant, ou, du moins, rassurer Beuvron, par mille douceurs, des
craintes que le duc lui avoit donnes.

L'hiver se passa ainsi sans que le duc de Candale souponnt quoi que
ce soit de mchant de tout ce qu'elle lui faisoit, et il la quitta,
pour retourner  l'arme, aussi satisfait d'elle qu'il l'avoit jamais
est. Il n'y fut pas deux mois qu'il apprit des nouvelles qui
troublrent sa joie. Ses amis particuliers[17], qui prenoient garde de
prs  la conduite de sa matresse, ne lui avoient os rien dire, tant
ils le trouvoient proccup de cette infidle; mais, s'tant pass
depuis son absence quelque chose de fort extraordinaire, et ne
craignant pas qu'elle dtruist par sa vue les impressions qu'ils lui
vouloient donner, ils hasardrent tous ensemble, sans qu'ils fissent
parotre leur concert, de lui apprendre sa conduite. Ils lui mandrent
donc, chacun sparment, que Jeannin avoit un grand attachement pour
madame d'Olonne; que ses assiduits faisoient croire, non seulement un
dessein, mais un heureux succs, et qu'enfin, quand elle ne seroit pas
coupable, il devroit n'tre pas content d'elle, de voir qu'elle ft
souponne de tout le monde.

Mais, pendant que ces nouvelles vont porter la rage dans l'me du duc
de Candale, il est  propos de parler de la naissance, du progrs et
de la fin de la passion de Jeannin[18].


_Portrait de monsieur Jeannin de Castille._

Jeannin de Castille avoit la taille belle, le visage agrable, bien de
la propret, fort peu d'esprit; de mme naissance et mme profession
que Paget, et beaucoup de bien comme lui. Il toit assez bien fait
pour faire croire que, s'il et port l'epe, il et eu des bonnes
fortunes par son mrite seulement; mais sa profession et ses richesses
faisoient souponner que toutes les femmes qu'il avoit aimes toient
intresses, de sorte que, lorsqu'on le vit amoureux de madame
d'Olonne, on ne douta point qu'il ft aim pour son argent.

Le roi, aprs avoir pass les ts sur les frontires, revenoit
d'ordinaire  Paris les hivers, et tous les divertissemens du monde
occupoient tour  tour son esprit: le billard, la paume, la chasse, la
comdie et la danse, avoient chacun leur temps avec lui; c'toit alors
les loteries dont il toit question[19], et cela les avoit tellement
mises  la mode que chacun en faisoit, les uns d'argent, les autres de
bijoux et de meubles. Madame d'Olonne en voulut faire une de cette
sorte; mais, au lieu que, dans la plupart, on y employoit tout
l'argent qu'on avoit eu, et que l'on faisoit, aprs, le partage, dans
celle-ci, qui toit de dix mille cus, il n'y en eut pas cinq
d'employs, et ces cinq l encore furent distribus selon le choix de
madame d'Olonne. Lorsqu'elle fit les premires propositions de la
loterie, Jeannin s'y trouva, et, comme elle demandoit une somme 
chacun selon sa force et qu'elle lui et dit qu'il falloit qu'il
donnt mille francs, il lui rpondit qu'il le vouloit bien et qu'il
lui promettoit de plus de lui faire parmi ses amis jusqu' neuf mille
livres. Quelque temps aprs, tout le monde tant sorti, hormis
Jeannin: Je ne sais, Madame, lui dit-il, si ma passion ne vous est
pas encore connue, car il y a long-temps que je vous aime, et je suis
dj en grandes avances de soins; mais, aprs m'tre entirement donn
 vous, il faut que je vous demande la confirmation de mon bail:
octroyez-la moi, Madame, je vous en supplie, et remarquez qu'avec les
mille francs  quoi vous m'avez tax je vous en donne encore neuf pour
tre bien avec vous, car ce que je vous ai dit de mes amis n'a t que
pour tromper ceux qui toient ici quand je vous ai parl de cette
affaire.--Je vous avoue, Monsieur, lui rpondit madame d'Olonne, que
je ne vous ai point cru amoureux qu'aujourd'hui. Ce n'est pas que je
n'aie remarqu de certaines mines en vous qui me faisoient souponner
quelque chose, mais je suis tellement rebute de ces faons, et les
soupirs et les langueurs sont,  mon gr, une si pauvre galanterie et
de si foibles marques d'amour, que, si vous n'eussiez pris avec moi
une conduite plus honnte, vous eussiez perdu vos peines toute votre
vie. Pour ce qui est maintenant de reconnoissance, vous pouvez croire
qu'on n'est pas loin d'aimer quand on est bien persuade d'tre
aime. Il n'en fallut point davantage  Jeannin pour lui faire croire
qu'il toit  l'heure du berger. Il se jeta aux pieds de madame
d'Olonne, et, comme il se vouloit servir de cette action d'humilit
pour un prtexte  de plus hautes entreprises: Non, non, dit-elle,
Monsieur; cela ne va pas comme vous pensez. En quel pays avez-vous ou
dire que les femmes fassent des avances? Quand vous m'aurez donn de
vritables marques d'une grande passion, je n'en serai pas ingrate.
Jeannin, qui vit bien que chez elle l'argent se dlivroit avant la
marchandise, lui dit qu'il avoit deux cents pistoles et qu'il les lui
donneroit si elle vouloit. Elle y consentit, et les ayant reues: Si
vous trouvez bon, lui dit-il, Madame, de m'accorder quelque faveur sur
le tant moins de ces dernires, je vous serai fort oblig, ou, si vous
voulez attendre d'avoir toute la somme, faites-moi votre billet de ce
que je viens de vous donner pour valeur reue. Elle aima mieux le
baiser que d'crire, et, un moment aprs, Jeannin sortit en l'assurant
qu'il lui apporteroit le reste le lendemain. Il n'y manqua pas aussi.
L'argent ne fut pas plutt compt qu'elle lui tint parole, avec tout
l'honneur qu'on peut avoir dans un tel trait.

Quoique Jeannin ft entr par la mme porte que Paget, elle en usa
bien mieux avec lui, soit qu' la longue elle espert d'en tirer de
grands avantages, soit qu'il et quelque mrite cach qui lui tnt
lieu de libralit. Elle ne lui demanda pas de nouvelles preuves
d'amour pour lui donner de nouvelles faveurs. Les dix mille livres le
firent aimer trois mois durant, c'est--dire traiter comme si on l'et
aim.

Cependant le duc de Candale, ayant reu des lettres des nouvelles
affaires de sa matresse, lui crivit ceci:


LETTRE.

_Quand vous pourriez vous justifier  moi de toutes les choses dont on
vous accuse, je ne saurois plus vous aimer; quand vous ne seriez que
malheureuse, vous y avez trop contribu pour ne pas me deshonorer en
vous aimant. Tous les amans sont d'ordinaire ravis d'entendre nommer
leurs matresses; pour moi, je tremble aussitt que j'entends ou que
je lis votre nom: il me semble toujours, en ces rencontres, que je
vais apprendre une histoire de vous, pire, s'il se peut, que les
premires. Cependant je n'ai que faire, pour vous mpriser jusques au
dernier point, d'en savoir davantage; vous ne pouvez rien ajouter 
votre infamie: attendez-vous aussi  tout le ressentiment que mrite
une femme sans honneur d'un honnte homme qui l'a fort aime. Je
n'entre dans aucun dtail avec vous, parceque je ne cherche pas votre
justification, et que non seulement vous tes convaincue  mon gard,
mais que je ne puis jamais revenir pour vous._


Le duc de Candale crivit cette lettre dans le temps qu'il alloit
partir pour retourner  la cour; il venoit de perdre un combat, et
cela n'avoit pas peu contribu  l'aigreur de sa lettre: il ne pouvoit
souffrir d'tre battu partout, et ce lui et t quelque consolation
aux malheurs de la guerre s'il et t plus heureux en amour. Il
commena donc son voyage avec un chagrin pouvantable. En d'autres
temps il seroit venu en poste; mais, comme s'il et eu quelque
pressentiment de sa mauvaise fortune, il venoit le plus lentement du
monde. Il commena, par les chemins, de sentir quelque incommodit; 
Vienne, il se trouva fort mal, mais, comme il n'toit plus qu' une
journe de Lyon, il y voulut aller, sachant bien qu'il y seroit mieux
secouru. Cependant, les fatigues de la campagne l'ayant fort abattu,
ses dplaisirs l'achevrent, et sa jeunesse, avec l'assistance des
meilleurs mdecins, ne lui put sauver la vie; mais, comme ses plus
grands maux ne lui pouvoient ter le souvenir de l'infidlit de
madame d'Olonne, il lui crivit cette lettre la veille de sa mort.


LETTRE.

_Si je pouvois conserver pour vous de l'estime en mourant, il me
fcheroit fort de mourir; mais, ne pouvant plus vous estimer, je ne
saurois avoir de regret  la vie. Je ne l'aimois que pour la passer
doucement avec vous[20]. Puisqu'un peu de mrite que j'avois et la
plus grande passion du monde ne m'en ont pu faire venir  bout, je n'y
ai plus d'attachement, et je vois bien que la mort me va dlivrer de
beaucoup de peines. Si vous tiez capable de quelque tendresse, vous
ne me pourriez voir en l'tat o je suis sans touffer de douleur.
Mais, Dieu merci, la nature y a mis bon ordre, et, puisque vous
pouviez mettre tous les jours au dsespoir l'homme du monde qui vous
aimoit le plus, vous pourrez bien le voir mourir sans en tre touche.
Adieu[21]._


La premire lettre que le duc de Candale avoit crite  madame
d'Olonne sur le sujet de Jeannin lui avoit fait tant de peur de son
retour, qu'elle l'apprhendoit comme la mort, et je pense qu'elle
souhaitoit de ne le revoir jamais. Cependant le bruit de l'extrmit
o il toit la mit au dsespoir, et la nouvelle de sa mort, que lui
donna son amie la comtesse de Fiesque[22], faillit  la faire mourir
elle-mme. Elle fut quelque temps sans connoissance et ne revint qu'au
nom de Mrille, qu'on lui dit qui lui vouloit parler.

Mrille[23] toit le principal confident du duc, qui apportoit 
madame d'Olonne, de la part de son matre, la lettre qu'il lui avoit
crite en mourant, et la cassette o il enfermoit ses lettres et
toutes les autres faveurs qu'il avoit reues d'elle. Aprs avoir lu
cette dernire lettre, elle se mit  pleurer plus fort qu'auparavant.
La comtesse, qui ne la quittoit point en un tat si dplorable, lui
proposa, pour amuser sa douleur, d'ouvrir cette cassette. La comtesse
trouva d'abord un mouchoir marqu de sang en quelques endroits. Ah!
mon Dieu! s'cria madame d'Olonne, quoi! ce pauvre garon qui avoit
tant d'autres choses de plus grande consquence avoit gard jusques 
ce mouchoir! Y a-t-il rien au monde de si tendre? Et l-dessus elle
raconta  la comtesse que, s'tant quelques annes auparavant coupe
en travaillant auprs de lui, il lui avoit demand ce mouchoir dont
elle avoit essuy sa main, et l'avoit toujours gard depuis. Aprs
cela elles trouvrent des bracelets, des bourses, des cheveux et des
portraits de madame d'Olonne et comme elles furent tombes sur les
lettres, la comtesse pria son amie qu'elle en pt lire quelques unes.
Madame d'Olonne y ayant consenti, la comtesse ouvrit celle-ci la
premire.


LETTRE.

_On dit ici que vous avez t battu. Ce peut tre un faux bruit de vos
envieux, mais ce peut tre aussi une vrit. Ah! mon Dieu! dans cette
incertitude, je vous demande la vie de mon amant et je vous abandonne
l'arme; oui, mon Dieu, et non seulement l'arme, mais l'tat et tout
le monde ensemble. Depuis que l'on m'a dit cette triste nouvelle, sans
rien particulariser de vous, j'ai fait vingt visites par jour, j'ai
jet des propos de guerre pour voir si je n'apprendrois rien qui me
puisse soulager. On me dit par tout que vous avez t battu; mais on
ne me parle point de vous en particulier. Je n'oserois demander ce que
vous tes devenu; non que je craigne de faire voir par l que je vous
aime: je suis en de trop grandes alarmes pour avoir rien  mnager,
mais je crains d'apprendre plus que je ne voudrois savoir. Voil
l'tat o je suis et o je serai jusqu'au premier ordinaire, si j'ai
la force de l'attendre. Ce qui redouble mes inquitudes, c'est que
vous m'avez si souvent promis de m'envoyer exprs des courriers 
toutes les affaires extraordinaires, que je prends en mauvaise part de
n'en avoir point eu  celle-ci._


Pendant que la comtesse lisoit cette lettre avec peine, car elle en
toit touche, madame d'Olonne fondoit en larmes; aprs l'avoir lue
elles furent toutes deux quelque temps sans parler. Je n'en lirai
plus d'aujourd'hui, lui dit la comtesse, car, puisque cela me donne de
la peine, il vous en doit bien donner davantage.--Non, non, reprit
madame d'Olonne; continuez, je vous prie, ma chre: cela me fait
pleurer, mais cela me fait souvenir de lui[24]. La comtesse ayant
ouvert une autre lettre, elle y trouva ceci:


LETTRE.

_Eh quoi! ne me laisserez-vous jamais en repos? serai-je toujours dans
des craintes de vous perdre, ou par votre mort, ou par votre
changement? Tant que la campagne dure je suis dans de perptuelles
alarmes; les ennemis ne tirent pas un coup que je ne m'imagine que ce
soit  vous. J'apprends ensuite que vous perdez un combat sans savoir
ce que vous tes devenu, et, quand aprs mille mortelles craintes je
sais enfin que ma bonne fortune vous a sauv, car vous avez bien su
que vous n'avez nulle obligation  la vtre, on dit que vous tes en
Avignon entre les bras de madame de Castellanne[25], o vous vous
consolez de vos malheurs. Si cela est, je suis bien malheureuse que
vous n'ayez pas perdu la vie avec la bataille. Oui, mon cher,
j'aimerois mieux vous voir mort qu'inconstant, car j'aurois le plaisir
de croire que, si vous aviez vcu davantage, vous m'auriez toujours
aime, au lieu que je n'ai plus que la rage dans le coeur de me voir
abandonne pour une autre qui ne vous aime pas tant que moi._


Qu'apprends-je l! dit la comtesse; Monsieur de Candale aimoit madame
de Castelanne, Mrille?--Non, non, Madame lui dit-il; il fut deux
jours en Avignon,  son retour de l'arme, pour se rafrachir, et l
il vit deux fois madame de Castelanne. Juger si cela se peut appeler
amour! Mais, Madame, ajouta-t-il en s'adressant  madame d'Olonne, qui
vous a si bien instruite de tout ce que faisoit mon matre?--Hlas!
rpondit-elle, je ne sais l-dessus que le bruit public; mais il est
si commun de cette passion mme qu'elle est en partie cause de sa
mort[26], que personne ici ne l'ignore. Et se remettant  pleurer plus
fort qu'auparavant, la comtesse, qui ne cherchoit qu' faire diversion
 sa douleur, lui demanda si elle ne connoissoit pas de qui toit
l'criture d'un dessus de lettre qu'elle lui montra. Oui! rpondit
madame d'Olonne, c'est une lettre de mon matre d'htel.--Ceci doit
tre curieux, dit la comtesse; il faut voir ce qu'il crit. Et
l-dessus elle ouvrit cette lettre.


LETTRE.

_Quoi que Madame vous mande, sa maison ne se dsemplit point des
Normands. Ces diables seroient bien mieux en leur pays qu'ici.
J'enrage, Monseigneur, de voir ce que je vois, dont je ne vous mande
pas les particularits, parceque j'espre que vous serez bientt ici
o vous mettrez ordre  tout vous-mme._


Par ces Normands le matre d'htel entendoit parler de Beuvron et de
ses frres, Ivry et le chevalier de Saint-Evremond[27], et l'abb de
Villarceaux, qui toient fort assidus chez madame d'Olonne. La navet
avec laquelle ce pauvre homme mandoit ces nouvelles au duc de Candale
toucha si fort cette folle, qu'aprs avoir regard quelle mine feroit
la comtesse, elle se mit  rire  gorge dploye. La comtesse, qui
n'avoit pas tant de sujet de s'affliger qu'elle, la voyant rire ainsi,
se mit  rire aussi[28]. Il n'y eut que le pauvre Mrille qui, ne
pouvant souffrir une joie si hors de propos, redoubla ses larmes et
sortit brusquement de ce cabinet. Deux ou trois jours aprs, madame
d'Olonne tant toute console, la comtesse et ses autres amies lui
conseillrent de pleurer pour son honneur, lui disant que son affaire
avec le duc de Candale avoit t trop publique pour en faire finesse.
Elle se contraignit donc encore trois ou quatre jours, aprs quoi elle
revint  son naturel; et ce qui hta ce retour fut le carnaval, qui,
en lui donnant lieu de satisfaire  son inclination, lui aida encore 
contenter son mari, lequel avoit de grands soupons de son
intelligence avec le duc de Candale, et se trouvoit fort heureux d'en
tre dlivr. Pour lui faire donc croire qu'elle n'avoit plus rien
dans le coeur, elle se masqua quatre ou cinq fois avec lui, et,
voulant entirement regagner sa confiance par une grande sincrit,
elle lui avoua non seulement son amour pour le duc, non seulement
qu'elle lui avoit accord les dernires faveurs, mais les
particularits de ses jouissances; et, comme elle spcifioit le
nombre: Il ne vous aimoit gure, Madame, dit-il, voulant insulter 
la mmoire du pauvre dfunt, puisqu'il faisoit si peu de chose[29]
pour une si belle femme que vous.

Il n'y avoit encore que huit jours qu'elle avoit quitt le lit,
qu'elle gardoit depuis quatre mois pour une fort grande incommodit 
la jambe, lorsqu'elle rsolut de se masquer, et cette envie avana
plus sa gurison que tous les remdes qu'elle faisoit il y avoit
long-temps. Elle se masqua donc par quatre ou cinq fois avec son mari;
mais comme ce n'toit que de petites mascarades obscures, elle en
voulut faire une grande et fameuse dont il ft parl; et pour cet
effet elle se dguisa, elle quatrime, en capucin, et fit dguiser
deux autres de ses amis en soeurs collettes. Les capucins toient
elle, son mari, Ivry et l'abb de Villarceaux; les religieuses toient
Craf, Anglois, et le marquis de Sillery. Cette troupe courut toute la
nuit du mardi gras en toutes les assembles[30]. Le roi et la reine,
sa mre, ayant appris cette mascarade, s'emportrent fort contre
madame d'Olonne, et dirent publiquement qu'ils vengeroient le tort et
le mpris qu'on avoit fait de la religion en ce rencontre. On adoucit
quelque temps aprs les esprits de leurs Majests, et toutes ces
menaces aboutirent  n'avoir plus d'estime pour madame d'Olonne[31].

Pendant que toutes ces choses se passoient, Jeannin jouissoit
paisiblement de sa matresse. Lorsqu'elle fit tirer la loterie, j'ai
dj dit que des dix mille cus qu'elle avoit reus, elle n'en avoit
tout au plus employ que la moiti, et la plus grande partie de cette
moiti fut distribue aux capucins, aux soeurs collettes et autres
de la cabale. Le prince de Marsillac, qui alloit jouer le premier rle
sur ce thtre, y eut le plus gros lot, qui toit un brasier d'argent.
Jeannin, avec toutes les faveurs qu'il recevoit, n'eut qu'un bijou de
fort peu de valeur. Le grand bruit qui couroit de l'infidlit de
cette loterie lui donna du chagrin de voir qu'il n'toit pas mieux
trait que les plus indiffrens. Il s'en plaignit  madame d'Olonne.
Elle qui ne vouloit pas lui faire confidence de sa friponnerie, reut
ses plaintes le plus aigrement du monde, de sorte qu'avant de se
quitter ils en vinrent de part et d'autre aux reproches, l'un de son
argent, et l'autre de ses faveurs. Pour conclusion, madame d'Olonne
lui dfendit son logis, et Jeannin lui dit qu'il ne lui avoit jamais
obi de si bon coeur qu'il feroit en ce rencontre, et que ce
commandement lui alloit sauver des peines et de la dpense.

Cependant le commerce de Beuvron avec elle duroit toujours. Soit que
le cavalier ne ft gure amoureux, soit qu'il se sentt trop heureux
d'avoir de ses faveurs  quelque prix que ce ft, il la tourmentoit
peu sur sa conduite; elle le traitoit aussi de son pis aller, et
l'aimoit toujours mieux que rien.

Quelque temps aprs la rupture de Jeannin, Marsillac, qui avoit des
amis plus veills que lui, fut conseill par eux de s'attacher 
madame d'Olonne. Ils lui dirent qu'il toit en ge de faire parler de
lui, que les femmes donnoient de l'estime aussi bien que les armes;
que madame d'Olonne, tant une des plus belles femmes de la cour,
outre de grands plaisirs, pouvoit encore bien faire de l'honneur  qui
en seroit aim, et qu'en tout cas la place du duc de Candale toit
quelque chose de fort honorable  remplir. Avec toutes ces raisons,
ils poussrent Marsillac  rendre des assiduits  madame d'Olonne;
mais, parceque naturellement il se dfioit fort de lui-mme, sa
cabale, qui s'en dfioit fort aussi, jugea qu'il ne falloit pas le
laisser sur la bonne foi auprs d'elle, et il fut arrt qu'on lui
donneroit Sillery[32] pour le conduire et assister dans les
rencontres. Marsillac lui avoit rendu de fort grandes assiduits deux
mois durant sans lui avoir parl d'amour qu'en termes gnraux. Il
avoit pourtant dit  Sillery, il y avoit plus de six semaines, qu'il
lui avoit fait sa dclaration, et il lui avoit mme invent une
rponse un peu rude, afin qu'il ne trouvt point trange qu'il ft si
long-temps  recevoir des faveurs. Quand ce gouverneur, pour servir
son pupille, parla ainsi  madame d'Olonne: Je sais bien, Madame,
qu'il n'y a rien de si libre que l'amour, et que, si le coeur n'est
touch par inclination, on ne persuade gure l'esprit par les paroles;
mais je ne laisserai pas de vous dire que, quand on est jeune et qu'on
est  marier, je ne comprends pas pourquoi on refuse un beau jeune
gentilhomme amoureux qui a de quoi, ou je suis fort tromp, autant que
personne de la cour. C'est du pauvre Marsillac dont je vous parle,
Madame, puisqu'il vous aime perdument. Pourquoi tes-vous ingrate,
ou, si vous sentez que vous ne pouvez l'aimer, pourquoi l'amusez-vous?
Aimez-le, ou vous en dfaites.--Je ne sais pas depuis quand, rpondit
madame d'Olonne, les hommes prtendent que nous les aimions sans
qu'ils nous l'aient demand, car j'ai ou dire autrefois que c'toit
eux qui faisoient les avances. Je savois bien qu'ils traitoient dans
ces derniers temps la galanterie d'une trange manire, mais je ne
savois pas qu'ils l'eussent rduite au point de vouloir que les
femmes les priassent.

Quoi! repondit Sillery, Marsillac n'a pas dit qu'il vous
aimoit?--Non, Monsieur, lui dit-elle; c'est vous qui me l'avez appris.
Ce n'est pas que les soins qu'il m'a rendus ne m'aient fait souponner
qu'il y avoit quelque dessein; mais jusqu' ce que l'on ait parl nous
n'entendons point le reste.--Ah! Madame, repliqua Sillery, vous n'avez
pas tant de tort que je pensois. La jeunesse de Marsillac le rend
timide: c'est ce qui l'a fait faillir; mais cette jeunesse aussi fait
bien excuser des choses avec les femmes. On n'a gure de tort  l'ge
qu'il a, et pour les gens de vingt ans il y a bien du retour  la
misricorde.--J'en demeure d'acord, reprit madame d'Olonne; la honte
d'un jeune homme donne de la piti et jamais de la colre; mais je
veux aussi qu'il ait du respect.--Appelez-vous, Madame, respect, lui
dit Sillery, de n'oser dire que l'on aime? C'est sottise toute pure,
je dis  l'gard d'une femme qui ne voudroit pas aimer; car, en ce
cas-l, on ne perdroit pas son temps et l'on sauroit bientt  quoi
s'en tenir. Mais ce respect que vous demandez, Madame, ne vous est bon
qu'avec ceux pour qui vous n'avez nulle inclination, car, si celui que
vous voudriez aimer en avoit un peu trop, vous seriez bien
embarrasse. Comme il achevoit de parler il entra des gens, et
quelque temps aprs, tant sorti, il s'en alla trouver Marsillac, 
qui ayant fait mille reproches de sa timidit, il lui fit promettre
qu'avant la fin du jour il feroit une dclaration  sa matresse; il
lui dit mme une partie des choses qu'il falloit qu'il dt, dont
Marsillac ne se souvint pas un moment aprs; et, l'ayant encourag
autant qu'il put, il le vit partir pour cette grande expdition.

Cependant Marsillac toit en d'tranges inquitudes. Tantt il
trouvoit que son carrosse alloit trop vite, tantt il souhaitoit de ne
pas trouver madame d'Olonne  son logis, ou de trouver quelqu'un avec
elle; enfin il craignoit les mmes choses qu'un honnte homme et
dsir de tout son coeur. Cependant il fut assez malheureux pour
rencontrer sa matresse et pour la trouver seule. Il l'aborda avec un
visage si embarrass que, si elle n'et dj su son amour par Sillery,
elle l'et dcouvert  le voir cette seule fois-l. Cet embarras lui
servit  persuader, plus que tout ce qu'il et pu dire et que
l'loquence de son ami; et voil pourquoi en amour les sots sont plus
heureux que les habiles.

La premire chose que fit Marsillac[33] aprs s'tre assis, ce fut de
se couvrir, tant il toit hors de lui-mme; un instant aprs, s'tant
aperu de sa sottise, il ta son chapeau et ses gants, puis en remit
un, et tout cela sans dire un mot. Qu'y a-t-il, Monsieur? lui dit
madame d'Olonne; vous paraissez avoir quelque chose dans l'esprit.--Ne
le devinez-vous pas, Madame? dit Marsillac.--Non, dit-elle, je n'y
comprends rien; comment entendrois-je ce que vous ne me dites pas, moi
qui ai bien de la peine  concevoir ce que l'on me dit?--C'est, je
m'en vais vous le dire, rpliqua Marsillac en se radoucissant
niaisement, c'est que je vous aime.--Voil bien des faons, dit-elle,
pour peu de chose! Je ne vois pas qu'il y ait tant de difficult 
dire qu'on aime; il m'en parot bien plus  bien aimer.--Oh! Madame,
j'ai bien plus de peine  le dire qu' le faire; je n'en ai point du
tout  vous aimer, et j'en aurois tellement  ne vous aimer pas que je
n'en viendrois jamais  bout, quand vous me l'ordonneriez mille
fois.--Moy, Monsieur, repartit madame d'Olonne en rougissant, je n'ai
rien  vous commander. Tout autre que Marsillac et entendu la
manire fine dont madame d'Olonne se servoit pour lui permettre de
l'aimer; mais il avoit l'esprit tout bouch. C'toit de la dlicatesse
perdue que d'en avoir avec lui. Quoi! Madame, lui dit-il, vous ne
m'estimez pas assez pour m'honorer de vos commandemens?--Eh bien! lui
dit-elle, serez-vous bien aise que je vous ordonne de ne me plus
aimer?--Non, Madame, reprit-il brusquement.--Que voulez-vous donc?
reprit madame d'Olonne.--Vous aimer toute ma vie.--Eh bien! aimez tant
qu'il vous plaira, et esprez. C'toit assez  un amant plus pressant
que Marsillac pour venir bientt aux dernires faveurs; cependant,
quoi que madame d'Olonne pt faire, il la fit encore durer deux mois;
enfin, quand elle se rendit, elle fit toutes les avances.
L'tablissement de ce nouveau commerce ne lui fit pas rompre celui
qu'elle avoit avec Beuvron; le dernier amant toit toujours le mieux
aim, mais il ne l'toit pas assez pour chasser Beuvron, qui toit un
second mari pour elle.

Un peu devant la rupture de Jeannin avec madame d'Olonne, le chevalier
de Grammont en toit devenu amoureux, et, comme c'est une personne
fort extraordinaire, il est  propos d'en faire la description.


_Portrait du chevalier de Grammont[34]._

Le chevalier avoit les yeux rians, le nez bien fait, la bouche belle,
une fossette au menton, qui faisoit un agrable effet dans son visage,
je ne sais quoi de fin dans la physionomie, la taille assez belle,
s'il ne se ft point vot; l'esprit galant et dlicat. Cependant sa
mine et son accent faisoient bien souvent valoir ce qu'il disoit, qui
devenoit rien dans la bouche d'un autre. Une marque de cela, c'est
qu'il crivoit le plus mal du monde, et il crivoit comme il parloit.
Quoi qu'il soit superflu de dire qu'un rival soit incommode, le
chevalier l'toit au point qu'il et mieux valu pour une pauvre femme
en avoir quatre autres sur les bras que lui seul. Il toit alerte
jusqu' ne pas dormir; il toit libral jusqu' la profusion. Par l
sa matresse et ses rivaux ne pouvoient avoir de valets ni de secrets
qui ne fussent sus; d'ailleurs le meilleur garon du monde. Il y
avoit douze ans qu'il aimoit la comtesse de Fiesque, femme aussi
extraordinaire que lui, c'est--dire aussi singulire en mrites que
lui en mchantes qualits. Mais comme, de ces douze ans, il y en avoit
cinq qu'elle toit exile auprs de mademoiselle d'Orlans, fille de
Gaston de France, princesse que la fortune perscutoit parcequ'elle
avoit de la vertu et qu'elle ne pouvoit rduire son grand courage aux
bassesses que la cour demande, pendant leur absence le chevalier ne
s'toit pas adonn  une constance fort rgulire; et, quoique la
comtesse ft fort aimable, il mritoit quelque excuse de sa lgret,
puisqu'il n'en avoit jamais reu de faveur. Il y avoit pourtant des
gens  qui il avoit donn de la jalousie; Rouville[35] en toit un,
et, comme un jour celui-ci reprochoit  la comtesse qu'elle aimoit le
chevalier, cette belle lui dit qu'il toit fol de croire qu'elle pt
aimer le plus grand fripon du monde. Voil une plaisante raison,
Madame, lui dit-il, que vous m'allguez pour vous justifier! Je sais
que vous tes encore plus friponne que lui, et je ne laisse pas de
vous aimer.


_Portrait de madame la comtesse de Fiesque[36]._

Quoique le chevalier aimt partout, il avoit pourtant un si grand
foible pour la comtesse, que, quelque engagement qu'il et ailleurs,
sitt qu'il savoit que quelqu'un la voyoit un peu plus qu'
l'ordinaire, il quittoit tout pour revenir  elle. Il avoit raison
aussi, car la comtesse toit une femme aimable; elle avoit les yeux
bleus et brillans, le nez bien fait, la bouche agrable et belle de
couleur, le teint blanc et uni, la forme du visage longue, et il n'y a
qu'elle seule au monde qui soit embellie d'un menton pointu. Elle
avoit les cheveux cendrs, et toit toujours galamment habille; mais
sa parure venoit plus de son art que de la magnificence de ses habits.
Son esprit toit libre et naturel; son humeur ne se peut dcrire, car
elle toit, avec la modestie de son sexe, de l'humeur de tout le
monde.  force de penser  ce que l'on doit faire, chacun pense
d'ordinaire mieux sur la fin que sur le commencement; il arrivoit
d'ordinaire le contraire  la comtesse: ses rflexions gtoient ses
premiers mouvemens. Je ne sais pas si la confiance qu'elle avoit en
son mrite lui toit le soin de chercher des amans; mais elle ne se
donnoit aucune peine pour en avoir. Vritablement, quand il lui en
venoit quelqu'un de lui-mme, elle n'affectoit ni rigueur pour s'en
dfaire, ni douceur pour le retenir; il s'en retournoit s'il vouloit,
s'il vouloit il demeuroit; et, quoi qu'il ft, il ne subsistoit point
 ses dpens. Il y avoit donc cinq annes, comme j'ai dit, que le
chevalier ne la voyoit plus, et, durant cette absence, pour ne point
perdre temps, il avoit fait mille matresses, entre autres Victoire
Mancini[37], duchesse de Mercoeur, et, trois jours aprs sa mort,
madame de Villars[38], et ce fut l-dessus que Benserade, qui toit
amoureux de celle-ci, fit ce sonnet au chevalier:


SONNET.

    _Quoi! vous vous consolez, aprs ce coup de foudre
    Tomb sur un objet qui vous parut si beau!
    Un vritable amant, bien loin de s'y rsoudre,
    Se seroit enferm dans le mme tombeau!

    Quoi! ce coeur si touch brle d'un feu nouveau!
    Quelle infidlit! qui peut vous en absoudre?
    Venir tout frachement de pleurer comme un veau,
    Puis faire le galant et mettre de la poudre!

    Oh! l'indigne foiblesse, et qu'il vous en cuira!
    Vous manquez  l'amour, l'amour vous manquera;
    Et dj vous donnez o tout le monde choue.

    Je connois la beaut pour qui vous soupirez,
    Je l'aime, et, puisqu'il faut enfin que je l'avoue,
    C'est qu'en vous consolant vous me dsesprez_[39].

Quelque temps aprs cette affaire bauche, la comtesse tant revenue
 Paris, le chevalier, qui n'toit retenu auprs de madame de Villars
par aucune faveur, la quitta pour retourner  la comtesse; mais comme
il n'toit pas long-temps en mme tat, et qu'il s'ennuyoit d'tre
avec celle-ci, il s'attacha  madame d'Olonne dans le temps que
Marsillac s'embarqua auprs d'elle; et, quoi qu'il ft moins honteux
que lui avec les dames, il n'toit pourtant pas plus pressant; au
contraire, pourvu qu'il pt badiner, faire dire dans le monde qu'il
toit amoureux, trouver quelques gens de facile crance pour flatter
sa vanit, donner de la peine  un rival, tre mieux reu que lui, il
ne se mettoit gure en peine de la conclusion. Une chose qui faisoit
qu'il lui toit plus difficile de persuader qu' un autre, c'toit
qu'il ne parloit jamais srieusement, de sorte qu'il falloit qu'une
femme se flattt fort pour croire qu'il ft bien amoureux d'elle.

J'ai dj dit que jamais amant n'tant pas aim n'a t plus incommode
que lui. Il avoit toujours deux ou trois laquais sans livre, qu'il
appeloit ses grisons, par qui il faisoit suivre ses rivaux et ses
matresses. Un jour, madame d'Olonne, en peine comme quoi aller  un
rendez-vous qu'elle avoit pris avec Marsillac sans que le chevalier le
dcouvrt, se rsolut pour son plaisir de sortir en cape avec une
femme de chambre, et d'aller passer la Seine dans un bateau, aprs
avoir donn ordre  ses gens de l'aller attendre au faubourg
Saint-Germain. Le premier homme qui lui donna la main pour lui aider 
monter dans le bateau fut un des grisons du chevalier, devant qui,
sans le connotre, s'tant rjouie avec sa femme de chambre d'avoir
tromp le chevalier, et ayant parl de ce qu'elle alloit faire ce
jour-l, ce grison alla aussitt en avertir son matre, lequel, ds le
lendemain, surprit trangement madame d'Olonne, quand il lui dit le
dtail de son rendez-vous de la veille.

Un honnte homme qui convainc sa matresse d'en aimer un autre que lui
se retire promptement et sans bruit, particulirement si elle ne lui a
rien promis; mais le chevalier ne faisoit pas de mme: quand il ne
pouvoit se faire aimer, il aimoit mieux se faire tuer que de laisser
en repos son rival et sa matresse. Madame d'Olonne avoit donc compt
pour rien les assiduits que le chevalier lui avoit rendues trois mois
durant, et tourn en raillerie tout ce qu'il lui avoit dit de sa
passion, et d'autant plus qu'elle toit persuade qu'il en avoit une
aussi grande pour la comtesse qu'il en pouvoit avoir pour elle. Elle
le hassoit encore comme le diable, lorsque cet amant crut qu'une
lettre feroit mieux ses affaires que tout ce qu'il avoit fait et dit
jusque l; dans cette pense il lui crivit celle-ci:


LETTRE.

_Est-il possible, ma desse, que vous n'ayez pas connoissance de
l'amour que vos beaux yeux, mes soleils, ont allum dans mon coeur?
Quoiqu'il soit inutile d'avoir recours avec vous  ces dclarations
comme avec des beauts mortelles, et que les oraisons mentales vous
dussent suffire, je vous ai dit mille fois que je vous aimois;
cependant vous riez et ne me rpondez rien. Est-ce bon ou mauvais
signe, ma reine? Je vous conjure de vous expliquer l-dessus, afin que
le plus passionn des humains continue de vous adorer et qu'il cesse
de vous dplaire._


Madame d'Olonne, ayant reu cette lettre, l'alla porter aussitt  la
comtesse, avec qui elle croyoit qu'elle et t concerte; mais elle
ne lui tmoigna rien de ce qu'elle en croyoit d'abord. Comme elles
vivoient bien ensemble, elle lui fit valoir en riant le refus qu'elle
faisoit de son amant et l'avis qu'elle lui donnoit de l'infidelit
qu'il lui vouloit faire. Quoique la comtesse n'aimt point le
chevalier, cela ne laissa pas de la fcher, la plupart des femmes ne
voulant non plus perdre leurs amans qu'elles ne veulent point aimer
que ceux qu'elles favorisent; et, particulierement quand on les quitte
pour se donner  d'autres, leur chagrin ne vient pas tant de la perte
qu'elles font que de la prference de leurs rivales. Voil comme fit
la comtesse en ce rencontre. Cependant elle remercia madame d'Olonne
de l'intention qu'elle avoit de l'obliger, mais elle l'assura qu'elle
ne prenoit aucune part au chevalier, qu'au contraire on l'obligeroit
de l'en dfaire. Madame d'Olonne ne se contenta pas d'avoir montr
cette lettre  la comtesse, elle s'en fit encore honneur  l'gard de
Marsillac; et, soit qu'elle ou la comtesse en parlt encore 
d'autres, deux jours aprs, tout le monde sut que le pauvre chevalier
avoit t sacrifi, et il lui revint bientt  lui-mme les
plaisanteries qu'on faisoit de sa lettre. Le mpris offense tous les
amans, mais quand on y mle la raillerie, on les pousse au dsespoir.
Le chevalier, se voyant conduit et moqu, ne garda plus de mesure; il
n'y a rien qu'il ne dt contre madame d'Olonne, et l'on vit bien en ce
rencontre que cette folle avoit trouv le secret de perdre sa
rputation en conservant son honneur.

De tous ses rivaux, le chevalier n'en hassoit pas un si fort que
Marsillac, tant pour ce qu'il le croyoit le mieux trait que
parcequ'il lui sembloit qu'il le mritoit le moins; il appeloit les
amans de madame d'Olonne les Philistins, et disoit que Marsillac, 
cause qu'il avoit peu d'esprit, les avoit tous dfaits avec une
mchoire d'ne.

Dans ce mme temps, le comte de Guiche[40], fils du marchal de
Grammont, jeune, beau comme un ange et plein d'amour, crut que la
conqute de la comtesse lui seroit aise et honorable: de sorte qu'il
rsolut de s'y embarquer par les motifs de la gloire; il en parla 
Manicamp, son bon ami, qui approuva son dessein et s'offrit de l'y
servir. Le comte de Guiche et Manicamp ont trop de part dans cette
histoire pour ne parler d'eux qu'en passant: il les faut faire
connotre  fond, et, pour cet effet, il faut commencer par la
description du premier.


_Portrait du comte de Guiche._

Le comte de Guiche avoit de grands yeux noirs, le nez beau, bien fait,
la bouche un peu grande, la forme du visage ronde et plate, le teint
admirable, le front grand et la taille belle; il avoit de l'esprit, il
savoit beaucoup, il toit moqueur, lger, prsomptueux, brave, tourdi
et sans amiti; il toit mestre de camp du rgiment des gardes
franoises conjointement avec le marchal de Grammont, son pre.


_Portrait de Manicamp_[41].

Manicamp avoit les yeux bleus et doux, le nez aquilin, la bouche
grande, les lvres fort rouges et releves, le teint un peu jaune, le
visage plat, les cheveux blonds et la tte belle, la taille bien faite
si elle ne se ft un peu trop nglige; pour l'esprit, il l'avoit
assez de la manire du comte de Guiche; il n'avoit pas tant d'acquis,
mais il avoit pour le moins le gnie aussi beau. La fortune de
celui-l, qui n'toit pas  beaucoup prs si tablie que celle de
l'autre, lui faisoit avoir un peu plus d'gard; mais naturellement ils
avoient tous deux les mmes inclinations  la duret et  la
raillerie: aussi s'aimoient-ils fortement, comme s'ils eussent t de
diffrens sexes.

Dans le temps mme que madame d'Olonne montroit  tout le monde la
lettre du chevalier de Grammont, celui-ci dcouvrit l'amour du comte
de Guiche pour la comtesse de Fiesque. Cela ne lui servit pas peu  le
faire emporter contre madame d'Olonne, croyant sa rconciliation plus
aise avec la comtesse, moins il garderoit de mesures avec l'autre;
mais, cependant qu'il essaie  se raccommoder, voyons ce que fit le
comte de Guiche pour se rendre aimable. Il faut savoir premirement
que le comte avoit une fort grande passion pour mademoiselle de
Beauvais[42], fille de peu de naissance et de beaucoup d'esprit; il
faut savoir encore qu'il avoit t tellement tracass par ses parens
dans cet amour, qui craignoient qu'elle ne lui ft faire la mme
sottise que sa soeur avoit fait faire au marquis de Richelieu[43],
que cette considration, autant que les rigueurs de la belle,
l'avoient fort rebut et l'avoient fort engag au dessein d'aimer la
comtesse; mais il n'avoit pas pour celle-ci toute l'inclination
qu'elle mritoit, et c'toit moins une seconde passion qu'un remde 
la premire. Il ne faisoit pas beaucoup de chemin; tout ce qu'il
pouvoit faire toit d'mouvoir la comtesse et de mettre au desespoir
le chevalier, et pour cela il s'en tenoit aux regards et aux
assiduits, sans se soucier d'aller plus vite. La comtesse, qui,  ce
qu'on croit, n'avoit jamais eu le coeur touch que du mrite de
Guitaud[44], favori du prince de Cond, qu'il y avoit quatre ou cinq
ans qu'elle ne pouvoit plus voir et avec qui elle entretenoit un
commerce de lettres, sentit sa constance branle par les pas que fit
le comte de Guiche pour elle; et, quoi que Jarzay, ami de Guitaud, lui
dt pour l'obliger  chasser le comte, elle n'y donna pas d'abord les
mains, en faisant semblant de traiter cet amour de ridicule; elle
luda long-temps les conseils de tous ses amis; enfin, voyant
elle-mme que le comte ne s'aidoit pas, elle se rsolut de se faire
honneur de la ncessit o elle se croyoit de le perdre, et, afin que
cela ne part pas un sacrifice au chevalier, qui s'toit vant de
faire chasser son neveu, elle les chassa tous deux, dfrant pour lors
aux avis de Jarzay[45],  ce qu'elle lui dit. Et l-dessus il se fit
une plaisanterie, que la comtesse alloit sceller les congs de ses
amans; mais le chevalier la fit tant presser par ses meilleurs amis,
qu'il obtint permission de la revoir au bout de quinze jours, et ce
fut sur cela qu'il fit ce couplet de sarabande:


SARABANDE.

    _Lorsque Jarzay[46], par un amour extrme
    Qu'il a toujours pour son ami Flamand,
    Sut obliger la personne que j'aime
    Au dur scell qui cause mon tourment,

    Lors je pensois, comme il pensoit lui-mme,
    Ne revoir ma Philis qu'au jour du jugement;
    Mais ce n'toit qu'un pur bannissement._

Cinq ou six mois s'tant passs, pendant lesquels le chevalier, trop
heureux de n'avoir plus son neveu sur les bras, avoit gout auprs de
la comtesse le plaisir d'aimer seul, quelques amis du comte de Guiche
lui reprsentrent qu'tant le plus beau garon de la cour, il lui
toit honteux de trouver une dame cruelle, et que le mauvais succs
qu'il avoit eu auprs de la comtesse lui avoit fait tort dans le
monde. Ces raisons lui firent rsoudre de se rembarquer. Il revint
bless de la campagne  la main droite; mais il y avoit dj quelque
temps que sa blessure, quoique grande, ne l'empchoit pas de se
promener, lorsqu'il rencontra la comtesse dans les Tuileries: il toit
avec l'abb Fouquet[47], ami particulier de cette dame, qui, croyant
leur faire plaisir, les engagea dans une conversation tte  tte et
les laissa seuls assez long-temps. Le comte ne parla point d'amour,
mais il fit des mines et jeta des regards qui ne parlrent que trop 
la comtesse, qui en entendoit encore plus qu'il n'en vouloit dire.
Cette conversation finit par une foiblesse qui prit au comte de
Guiche, d'o le secours de la comtesse et de l'abb le firent revenir.

Leurs opinions furent partages sur la cause de cette foiblesse.
L'abb l'attribua  la blessure du comte, et la comtesse  sa passion.
Il n'y a rien qu'une femme croie plus volontiers que d'tre aime,
parceque l'amour lui fait croire qu'on la doit aimer, et parcequ'on ne
se persuade pas malaisment ce que l'on dsire. Ces raisons l firent
que la comtesse ne douta point de l'amour du comte de Guiche. Dans ce
temps-l madame d'Olonne, qui ne vouloit pas qu'un jeune homme si bien
fait lui chappt, pria Vineuil[48] de lui amener le comte de Guiche,
ce qu'il fit; mais, l'heure de ce cavalier n'tant pas encore venue,
il en sortit aussi libre qu'il y toit entr. Il continua son dessein
pour la comtesse. Ses assiduits ayant renouvel la jalousie du
chevalier, celui-ci voulut s'claircir de l'tat auquel toit son
neveu auprs de sa matresse, et, pour lui mieux ressembler, il
crivit de la main gauche  cette belle un billet que voici:


BILLET.

_On est bien embarrass quand on n'a qu'une pauvre main gauche. Je
vous supplie, Madame, que je vous puisse parler aujourd'hui  quelque
heure du jour; mais que mon cher oncle n'en sache rien, car je
courrois fortune de la vie, et peut-tre vous-mme ne seriez pas
quitte  meilleur march._


La comtesse, ayant lu ce billet, donna charge  son portier[49] de
faire savoir  celui qui viendroit qurir la rponse qu'il dt  son
matre qu'il lui envoyt Manicamp  trois heures aprs midi. Lorsque
le chevalier eut reu cette rponse, il crut avoir de quoi convaincre
la comtesse de la dernire intelligence avec son neveu, et, dans cette
pense, il s'en alla chez elle. La rage qu'il avoit dans le coeur
lui avoit tellement chang le visage que, pour peu que la comtesse se
ft defie de lui, elle et tout dcouvert  son abord; mais, ne
songeant  rien, elle ne prit pas garde comme il toit fait. Y a-t-il
long-temps, Madame, lui dit-il, que vous n'avez vu le comte de
Guiche?--Il y a, rpondit-elle, cinq ou six jours.--Mais il n'y a pas
si long-temps, rpliqua le chevalier, que vous en avez reu des
lettres?--Moi! des lettres du comte de Guiche? Pourquoi m'criroit-il?
Est-il en tat d'crire  quelqu'un?--Prenez garde  ce que vous
dites, Madame, repartit le chevalier, car cela tire  consquence.--La
vrit est, dit la comtesse, que Manicamp me vient d'envoyer demander
si le comte de Guiche me pourroit voir aujourd'hui, et je lui ai mand
qu'il vnt sans son ami.--Il est vrai, reprit brusquement le
chevalier, que vous venez de mander  Manicamp qu'il vnt sans le
comte de Guiche; mais c'est sur une lettre de celui-ci que vous lui
avez mand cela, et je ne le sais, Madame, que parce que c'est moi qui
l'ai crite et  qui on a rendu votre rponse. N'est-ce pas assez de
ne pas reconnotre l'amour que j'ai pour vous depuis douze ans, sans
me prfrer encore un petit garon qui ne parot vous aimer que depuis
quinze jours et qui ne vous aime point du tout. Ensuite de ce
discours, il fit des actions d'un homme enrag un quart d'heure
durant. La comtesse, qui se vit convaincue, voulut tourner l'affaire
en raillerie: Mais puisque vous vous doutez de l'intelligence de votre
neveu et de moi, lui dit-elle, que ne me demandiez-vous des choses de
plus grande importance qu'une heure  me voir?--Ah! Madame,
rpliqua-t-il, je n'en sais que trop pour vous croire la plus ingrate
femme du monde, et moi le plus malheureux de tous les hommes. Comme
il achevoit ces paroles, Manicamp entra, ce qui le fit sortir pour
cacher le dsordre o il toit. Qu'y a-t-il, Madame? lui dit
Manicamp; je vous trouve tout embarrasse? La comtesse lui conta
toute la tromperie du chevalier, et leur conversation ensuite; et,
aprs quelques discours sur ce sujet, Manicamp sortit. Presque  la
mme heure il rapporta ce billet de la part du comte de Guiche:


BILLET.

_De peur que les faussaires ne me nuisent au jeu dsagrablement, et
que vous ne vous mpreniez au caractre et au style, je vous ai voulu
faire connotre l'un et l'autre. Le dernier est plus difficile 
imiter, tant dict par quelque chose qui est au dessus de leurs
sentimens._


La comtesse ayant lu ce billet: Mon Dieu! lui dit-elle, que votre ami
est fou! J'ai bien peur qu'il ne se fasse, et  moi aussi, des
affaires dont nous n'avons pas besoin ni l'un ni l'autre.--Pourvu,
Madame, lui rpondit Manicamp, que vous vous entendiez bien tous deux,
vous ne sauriez avoir de mchantes affaires.--Mais, lui rpondit la
comtesse, il ne sauroit prendre avec moi un autre parti que celui
d'amant?--Non, Madame, rpliqua-t-il, cela lui est impossible, et ce
qui vous le doit persuader, c'est qu'il revient  la charge aprs
avoir t battu; cette recherche marque en lui une furieuse ncessit
de vous aimer. Comme ils alloient continuer cette conversation, il
entra du monde qui l'interrompit, et Manicamp, tant sorti, alla un
moment aprs conter  son ami ce qui venoit de se passer entre la
comtesse et lui. Le comte de Guiche, ne croyant pas que le billet
qu'il avoit crit  la comtesse ft suffisant pour lui bien persuader
son amour, en crivit un autre qui l'exprimt plus clairement, et il
en chargea Manicamp, qui, le lendemain, le portant  cette belle, le
perdit par les chemins, de sorte qu'il retourna sur ses pas dire au
comte de Guiche l'accident qui lui toit arriv. Celui-ci crivit
cette lettre  la comtesse:


BILLET.

_Si vous tiez persuade de mes sentimens, vous comprendriez aisment
qu'on est mal satisfait d'un homme aussi peu soigneux que l'est
Manicamp. Vous allez voir la plus grande querelle du monde si vous n'y
mettez la main. Jugez ce que je sens pour vous, puisque je romps avec
le meilleur de mes amis, sans retour de mon ct; mais, comme il lui
reste encore d'autres assistances, et que vous n'tes pas si en colre
que moi, j'ai peur qu'il ne me force de lui pardonner par votre
entremise._


Manicamp alla chercher partout la comtesse, et l'ayant enfin trouve
chez madame de Bonnelle[50] qui jouoit: Je porte le bonheur, Madame,
aux gens que j'approche, lui dit-il, et, s'tant mis auprs d'elle,
il lui fourra finement dans sa poche la lettre de son ami et sortit.
Quelque temps aprs, la comtesse s'tant retire chez elle, le jeu
fini, trouva, en prenant son mouchoir, la lettre du comte de Guiche,
cachete et sans dessus. Si elle et song  ce que ce pouvoit tre,
elle ne l'et pas ouverte; mais, de peur d'tre oblige de ne la pas
ouvrir, elle n'y voulut pas songer, et l'ouvrit brusquement, sans
faire la moindre rflexion. Toute la vivacit de la comtesse ne lui
put faire imaginer ce que lui vouloit dire le comte de Guiche sur le
sujet du mcontentement qu'il tmoignoit avoir contre Manicamp, de
sorte qu'elle commanda  un de ses gens de lui aller dire le lendemain
qu'il la vnt voir, rsolue de le gronder de la lettre qu'il lui avoit
donn du comte de Guiche, et de lui dfendre de s'en charger 
l'avenir. Comme il entra dedans la chambre le lendemain, sa curiosit
lui fit oublier sa colre. Eh bien! lui dit-elle, apprenez-moi votre
brouillerie avec votre ami.--C'est, Madame, lui dit-il, qu'avant-hier
je vous en apportois une lettre, et je la perdis; il est enrag contre
moi. Je ne sais que lui dire, car j'ai tort. La comtesse craignant
que cette lettre perdue ft retrouve par quelqu'un qui ft une
histoire d'elle qui rjout le public: Allez, lui dit-elle, la
chercher par tout, et ne revenez pas que vous ne me la rapportiez.
Manicamp sortit aussitt, et revint le soir lui dire qu'il n'avoit
rien trouv, que le comte de Guiche ne le vouloit plus voir, et qu'il
venoit la supplier de les remettre bien ensemble.--Je le ferai,
dit-elle, quoi que vous ne le mritiez pas. J'irai demain chez
mademoiselle Cornuel[51]; dites  votre ami qu'il s'y trouve.--Je n'ai
plus de commerce avec lui, dit Manicamp, et rien ne le peut radoucir
pour moi qu'un billet de votre part.--Moi, crire au comte de Guiche!
reprit la comtesse; vous tes fort plaisant de me proposer
cela!--Quoique nous soyons brouills, Madame, rpondit Manicamp, je ne
saurois m'empcher de vous dire encore qu'il mrite bien cette grce;
ne le regardez pas en ce rencontre, donnez ce billet  l'amiti que
vous avez pour moi, et je vous promets, quand il aura fait son effet,
que je vous le remettrai entre les mains. La comtesse, lui ayant fait
donner sa parole que le lendemain il lui rapporteroit son billet,
crivit ainsi:

BILLET.

_Je ne vous cris que pour vous demander la grce de ce pauvre
Manicamp. Il faut pourtant vous en dire davantage pour vous obliger de
me l'accorder: croyez ce qu'il vous dira de ma part; il est assez de
mes amis pour faire que je ne lui refuse rien de tout ce qui lui peut
tre utile._


Le comte de Guiche, ayant reu ce billet, le trouva trop doux pour le
rendre; il crut qu'il en seroit quitte pour dsavouer Manicamp, et
cependant il le chargea de cette rponse:


RPONSE AU BILLET.

_Je souhaiterois infiniment que vous eussiez autant de penchant 
m'accorder ce que je dsirerois de vous, qu'il m'a t facile
d'accorder la grce au criminel. Je vous avoue qu'avec une telle
recommandation il toit impossible de rien refuser. Si j'tois assez
heureux pour vous en pouvoir donner des preuves par quelque chose de
plus difficile, vous connotriez que vous m'avez fait injure lorsque
vous avez dout de la vrit de mes sentimens; ils sont, je vous
assure, aussi tendres qu'une aussi aimable personne que vous les peut
inspirer, et seront toujours aussi discrets que vous les pourrez
souhaiter, quoi qu'en disent nos gouverneurs. Je vous conjure de
dfrer beaucoup aux avis du criminel, car, quoiqu'il soit homme assez
mal soigneux, il mrite qu'on se loue de son zle pour notre service._


Ces avis toient de se dfier fort du chevalier, qui faisoit tout ce
qu'il pouvoit pour traverser son neveu, et pour le faire parotre  la
comtesse indiscret et infidle. Aprs cela, Manicamp lui dit que le
comte de Guiche toit tellement transport de joie pour le billet
qu'elle lui avoit crit qu'il lui avoit t impossible de le retirer;
mais qu'elle ne s'en mt point en peine, qu'il toit aussi srement
dans les mains de son ami que dans le feu; qu'au reste, il n'avoit
jamais vu d'homme si amoureux que le comte, et qu'assurment il
l'aimeroit toute sa vie.--Mais, interrompoit la comtesse, qu'est-ce
que veut dire tant de visites de votre ami chez madame d'Olonne? La
va-t-il prier de le servir auprs de moi?--Il n'y va point, Madame,
rpondit Manicamp; c'est--dire qu'il y a t une fois ou deux, mais
je vois dj l'esprit du chevalier dans ce que vous me venez de dire,
et je suis assur que le comte de Guiche reconnotra son oncle  ce
trait de fripon. Mais, Madame, coutez mon ami avant que de le
condamner.--J'en suis d'accord, lui dit-elle.

Manicamp en jugeoit fort bien. Le chevalier avoit dit  la comtesse
que le comte de Guiche toit amoureux de madame d'Olonne; qu'elle ne
servoit que de prtexte, et mille autres choses de cette nature, qui
lui parurent si vraisemblables, que, quoiqu'elle se dfit du
chevalier sur le chapitre du comte de Guiche, elle ne se put empcher
d'y ajouter foi en ce rencontre. Le lendemain, une de ses amies
l'tant venue presser d'aller  la campagne, elle se laissa persuader,
et la certitude qu'elle crut avoir de la tromperie du comte de Guiche
fit qu'elle ne voulut point d'claircissement avec lui; et pour ne pas
tout rompre, elle voulut prvenir Guitaud par une fausse confidence,
de peur qu'il n'apprt par d'autres voies la vrit de toutes choses:
elle lui envoya donc la copie de la dernire lettre du comte de
Guiche, et partit aprs cela avec son amie. Le chevalier, qui toit
alerte sur toutes les actions de la comtesse, et qui avoit gagn tous
ses gens, eut le paquet qu'elle envoyoit  Guitaud deux heures aprs
qu'il fut ferm; il tira copie de la lettre du comte de Guiche, et
jeta le paquet au feu. Deux jours aprs, ayant appris que la comtesse
toit partie, il lui crivit cette lettre:


LETTRE.

_Si vous eussiez eu autant d'envie de vous claircir des choses dont
vous tmoignez douter que j'en avois de vous ter par mille vritables
raisons toutes sortes de scrupules, vous n'eussiez pas entrepris un si
long voyage, ou du moins eussiez-vous tmoign du chagrin de parotre
si bonne amie. Je ne voudrois pas vous dfendre d'avoir de la
tendresse, mais je souhaiterois fort d'avoir quelque part 
l'application, et je vous avoue que, si j'tois assez heureux pour y
parvenir par la mme voie, j'essaierois de n'en tre pas indigne par
ma conduite._


Dans le temps que l'on porta cette lettre  la comtesse, le chevalier
alla trouver son neveu, chez lequel il rencontra Manicamp. Aprs
quelque prlude de plaisanterie sur les bonnes fortunes du comte de
Guiche en gnral: Ma foi, mes pauvres amis, leur dit-il, vous tes
plus jeunes et plus gentils que moi, je l'avoue, et je ne vous
disputerai jamais de matresse que je ne connotrai pas de plus longue
main; mais aussi il faut que vous me cdiez la comtesse et celles qui
ont quelque engagement avec moi. La vanit que leur donne le grand
nombre d'amans les peut obliger  vous laisser prendre quelques
esprances. Il n'y en a gure qui rebutent d'abord les voeux des
soupirans, mais tt ou tard elles se remettent  la raison, et c'est
alors que le nouveau venu passe mal son temps et que le galant dit,
d'accord avec sa matresse: Serviteur  Messieurs de la srnade. Vous
m'avez promis, comte de Guiche, de ne me plus tourmenter auprs de la
comtesse; vous m'avez manqu de parole et fait une infidlit qui ne
vous a servi de rien, car la comtesse m'a donn toutes les lettres que
vous lui avez crites. Je vous en montrerai les originaux quand vous
voudrez; cependant voici la copie de la dernire, que je vous ai
apporte. Et, disant cela, il tira une lettre du comte de Guiche, et,
l'ayant lue: H bien! mes chers[52], leur dit-il, vous jouerez-vous
une autre fois  moi?

Pendant que le chevalier parloit, le comte de Guiche et Manicamp se
regardoient avec tonnement, ne pouvant comprendre que la comtesse les
et si mchamment tromps. Enfin, Manicamp, prenant la parole et
s'adressant au comte: Vous tes trait, lui dit-il, comme vous
mritez; mais, puisque la comtesse n'a pas eu de considration pour
nous, ajouta-t-il se tournant du ct du chevalier, nous ne sommes pas
obligs d'en avoir pour elle. Nous voyons bien qu'elle nous a
sacrifis, mais il y a eu des temps, chevalier, o vous l'avez t
aussi; nous avons grand sujet de nous plaindre d'elle, mais vous n'en
avez point du tout de vous en louer; quand nous nous sommes rjouis
quelquefois  vos dpens, la comtesse a t pour le moins de la moiti
avec nous.--Il est vrai, reprit le comte de Guiche, que vous n'auriez
pas raison d'tre satisfait de la prfrence de la comtesse en votre
faveur si vous saviez l'estime qu'elle fait de vous, et cela me fait
tirer des consquences infaillibles qu'elle est fort entre vos mains,
puisque aprs les choses qu'elle m'a dites elle ne me trahit que pour
vous satisfaire. H bien! chevalier, jouissez en repos de cette
perfide. Si personne ne vous trouble que moi, vous vivrez bien content
auprs d'elle. L-dessus, s'tant tous trois rconcilis de bonne foi
et donn mille assurances d'amiti  l'avenir, ils se sparrent.

Le comte de Guiche et Manicamp s'enfermrent pour faire une lettre de
reproche  la comtesse au nom de Manicamp, sur quoi la pauvre
comtesse, qui tait innocente, lui rpondit que son ami et lui avoient
t pris pour dupes, et que le chevalier en savoit plus qu'eux;
qu'elle ne leur pouvoit mander comme il avoit eu la lettre qu'il leur
avoit montre, mais qu'un jour elle leur feroit voir clairement
qu'elle ne les avoit point sacrifis. Cette lettre ne trouvant plus
Manicamp  Paris, qui en toit sorti la veille avec le comte de Guiche
pour suivre le roi en son voyage de Lyon[53], il ne la reut qu'en
arrivant  la cour; ils n'en pensrent ni plus ni moins  l'avantage
de la comtesse.

Pendant que tout cela se passoit, l'affaire de Marsillac avec madame
d'Olonne alloit son chemin, cet amant la voyant le plus commodment du
monde, la nuit chez elle, le jour chez mademoiselle Cornuel, fille
aimable de sa personne et de beaucoup d'esprit. Madame d'Olonne avoit
dans la ruelle de son lit un cabinet, au coin duquel elle avoit fait
faire une trappe qui rpondoit dans un autre cabinet au dessous, o
Marsillac entroit quand il toit nuit; un tapis de pied cachoit la
trappe et une table la couvroit. Ainsi Marsillac, passant les nuits
avec madame d'Olonne, selon le bruit commun, ne perdoit pas son temps;
cela dura jusqu' ce qu'elle alla aux eaux[54], auquel temps
Marsillac, qui lui crivoit mille lettres qu'on ne rapporte point ici
parcequ'elles n'en valent pas la peine, lui crivit cette lettre un
jour avant que de lui dire adieu:


LETTRE.

_Je n'ai jamais senti une douleur si vive que celle que je sens
aujourd'hui, ma chre, parceque je ne vous ai point encore quitte
depuis que nous nous aimons; il n'y a que l'absence, et encore la
premire absence de ce que l'on aime perdument, qui puisse rduire au
pitoyable tat o je suis. Si quelque chose pouvoit adoucir mon
chagrin, ma chre, ce seroit la crance que j'aurois que vous
souffrirez autant que moi. Ne trouvez pas mauvais que je vous souhaite
de la peine, puisque c'est une marque de notre amour. Adieu, ma chre,
croyez bien que je vous aime et que je vous aimerai toujours, car, si
une fois vous en tiez bien persuade, il n'est pas possible que vous
ne m'aimiez toute votre vie._


RPONSE.

_Consolez-vous, mon cher; si ma douleur vous soulage, elle est au
point o vous la pouvez souhaiter: je ne vous la saurois mieux faire
voir que disant que je souffre autant que j'aime. En doutez-vous, mon
cher? venez me trouver, mais venez de meilleure heure, afin que je
sois long-temps avec vous et que je me rcompense en quelque manire
de l'absence que je vais souffrir. Adieu, mon cher; soyez en repos de
mon amour: il sera pour le moins aussi grand que le vtre._


Marsillac ne manque pas d'tre au rendez-vous bien plus tt qu' son
ordinaire. En abordant sa matresse, il se jette sur son lit, et fut
ainsi fort long-temps  fondre en larmes et  ne pouvoir parler qu'
mots entrecoups. Madame d'Olonne de son ct ne paroissoit pas moins
touche, mais comme elle et encore bien souhait de son amant
d'autres marques d'amour que celle de sa douleur: H! quoi! mon cher,
lui dit-elle, vous me mandiez tantt que mes dplaisirs soulageroient
les vtres; cependant l'affliction o vous me voyez ne vous rend pas
moins dsespr.  ces mots, Marsillac redoubla ses soupirs sans lui
rpondre. L'abattement de l'ame avoit pass jusqu'au corps, et je
crois que cet amant pleuroit alors l'absence de sa vigueur plutt que
celle de sa matresse. Toutefois, comme les jeunes gens reviennent de
loin et que celui-ci toit d'un bon temprament, il commena de se
ravoir, et il se rtablit en peu de temps, de manire que madame
d'Olonne eut peine  reconnotre qu'il et t depuis peu si malade.
Aprs qu'il lui eut donn plusieurs tmoignages de sa bonne sant,
elle lui recommanda d'en avoir soin sur toutes choses, et lui dit
qu'elle jugeroit par l de l'amour qu'il avoit pour elle. L-dessus
ils se firent mille protestations de s'aimer toute leur vie; ils
convinrent des moyens d'crire et se dirent adieu, l'un pour aller 
la cour et l'autre aux eaux.

Le lendemain, Marsillac tant all dire adieu  mademoiselle Cornuel,
sa bonne amie, il la pria de bien persuader  sa matresse de prendre
plus garde  sa conduite qu'elle n'avoit encore fait. Reposez-vous-en
sur moi, lui dit cette fille; elle sera bien incorrigible si je ne
vous la mets sur un pied honnte. Deux jours aprs, mademoiselle
Cornuel alla chez madame d'Olonne, et l'ayant prie de faire dire  sa
porte qu'elle toit sortie: Je suis trop votre amie, Madame, lui
dit-elle, pour ne vous pas parler franchement de tout ce qui regarde
votre conduite et rputation. Vous tes belle, vous tes jeune, vous
avez de la qualit, du bien et de l'esprit, vous tes fort aime d'un
honnte homme que vous aimez fort, tout cela vous devroit rendre
heureuse; cependant vous ne l'tes pas, car vous savez ce que l'on dit
de vous; nous en avons quelquefois parl ensemble, et, cela tant,
vous seriez folle si vous n'tiez contente. Je n'entreprends pas de
considrer vos fragilits; je suis femme comme vous, et je sais par
moi-mme les besoins de notre sexe. Vos manires sont insupportables;
vous aimez les plaisirs, Madame, et j'y consens, mais c'est un ragot
pour vous que le bruit, et sur cela je vous condamne. Vous ne sauriez
vous dfaire de vos emportemens? Est-il possible que vous ne soyez pas
au desespoir quand vous entendez dire la rputation o vous tes, et
qu'on cache l'amour qu'on a pour vous par honte plutt que par
discrtion?--H! qu'y a-t-il de nouveau, ma chre? Le monde
recommence-t-il ses dchanemens contre moi?--Non, Madame, dit
mademoiselle Cornuel, il ne fait que les continuer, parceque vous
continuez toujours  lui donner de nouvelles matires.--Je ne sais
donc ce qu'il faut faire, reprit madame d'Olonne; toute la prudence
qu'on peut avoir en amour je pensois l'avoir, et, depuis que je me
mle d'aimer, je n'ai jamais laiss traner d'affaires, sachant bien
d'ordinaire que le grand bruit ne se fait qu'avant que l'on soit
d'accord et quand on n'agit pas de concert ensemble. Je vous prie, ma
chre, ajouta-t-elle, de me bien dire exactement ce qu'il faut que je
fasse pour bien aimer et pour avoir une galanterie qui ne me feroit
point de tort dans le monde quand elle seroit souponne, car je suis
rsolue de faire mon devoir  l'avenir dans la dernire
rgularit.--Il y a tant de choses  dire sur ce chapitre, dit
mademoiselle Cornuel, que je n'aurois jamais fait si je ne voulois
rien oublier; nanmoins, je vous dirai les principales le plus
succinctement qu'il me sera possible.

Premirement, il faut que vous sachiez, Madame, qu'il y a trois sortes
de femmes qui font l'amour: les dbauches, les coquettes et les
honntes matresses. Quoique les premires fassent horreur, elles
mritent assurment plus de compassion que de haine, parcequ'elles
sont emportes par la force de leur temprament, et qu'il faut une
application presque impossible pour rformer la nature; cependant,
s'il y a un rencontre o il faille se vaincre soi-mme, c'est en
celui-l, dans lequel il ne va pas moins que de l'honneur ou de la
vie.

Pour les coquettes, comme le nombre en est plus grand, je m'tendrai
davantage sur le chapitre. La diffrence des dbauches  elles, c'est
que dans le mal que font celles-ci il y a au moins de la sincrit;
dans celui que font les coquettes il y a de la trahison. Les coquettes
nous disent pour s'excuser, quand elles coutent les douceurs de tout
le monde, que, quelque honnte femme qu'on soit, on ne hait pas une
personne qui nous dit qu'elle nous aime.

Mais on leur peut rpondre qu'il y a des distinctions  faire. Si cet
amant s'adresse  une femme qui veut tre honnte pour elle-mme ou
pour un amant, j'avoue qu'elle ne pourra pas har un homme pour les
sentimens qu'il aura pour elle; mais cela n'empchera pas qu'elle ne
doive prendre garde  ne pas avoir plus de complaisance pour lui que
pour un autre qui ne lui auroit jamais rien tmoign, de peur qu'elle
n'entretienne par l ses esprances, et qu'enfin cela ne fasse du
bruit et ne nuise  la rputation qu'elle veut conserver.

Si c'est une femme proccupe  qui un homme tmoigne de l'amour, elle
aura les mmes prcautions que l'autre pour empcher que cela ne
continue; mais, s'il est opinitre, je soutiens qu'elle le hara
autant qu'elle aimera son vritable amant, parcequ'il est naturel de
har les ennemis de celui qu'on aime, parceque l'amour que l'on ne
veut pas reconnatre importune, et parceque, l'amant bien trait
pouvant souponner qu'une passion qui dure  son rival est pour le
moins soutenue de quelques esprances, une honnte matresse regarde
comme son ennemi mortel un rival qui la met au hasard de perdre son
amant qu'elle aime plus que sa vie. Cela tant sans difficult, il
faut que vous sachiez encore qu'il y a plusieurs sortes de coquettes.
Les unes trouvent de la gloire  se voir aimes de beaucoup de gens
sans en avoir aim aucun, et ne voient pas que ce sont les avances
qu'elles font qui attirent le monde et qui les retiennent plutt que
le mrite. D'ailleurs, comme il n'est pas possible qu'elles dispensent
leurs faveurs si galement qu'il ne paroisse quelqu'un mieux trait
qu'un autre, et qu'il y en a mme qui ne se contentent pas de
l'galit, et qui veulent de la prfrence, cela donne de la jalousie
aux mcontens, et enfin du dpit, qui leur fait dire en les quittant
tout ce qu'ils savent et ne savent pas.

Il y a d'autres coquettes qui mnagent plusieurs amans afin de sauver
le vritable dans la multitude et de faire dire qu'elles n'ont point
d'affaire, puisqu'elles traitent galement tous ceux qui les voient;
mais on dcouvre la vrit, qui est le mieux qui leur puisse arriver,
ou, plutt que de croire qu'elles n'aiment personne, tout le monde
croit qu'elles les aiment tous.

Il y en a d'autres qui, en mnageant plusieurs amans, veulent
persuader que, si elles aimoient quelqu'un, elles ne se hasarderoient
pas  le fcher; cependant elles le fchent et le perdent avec cela:
car de s'imaginer, si c'est en l'absence de leur vritable amant
qu'elles font l'amour, qu'il ne le saura pas connotre, ou, si c'est
devant lui, qu'en usant comme de concert ensemble il verra bien que ce
n'est rien, puisqu'elles le prennent pour tmoin de ce qu'elles font,
ou qu'en tout cas, s'il se fche, les douceurs qu'elles lui feront et
les promesses de n'y plus retourner l'obligeront  se radoucir, tout
cela est fort sujet  caution. L'on ne trompe pas long-temps un amant.
S'il ne dcouvre aujourd'hui, il dcouvrira demain.

    _Disant: Lon la la,
    Il vous quittera l._

Et quand la passion seroit si forte qu'il ne s'en pourroit gurir, les
reproches et les fracas qu'il fera donneront plus de chagrin  la
matresse coquette que tous ces mnagemens ne lui auront fait de
plaisir. Il y a des coquettes qui croient tre en si mauvaise
rputation dans le monde qu'elles n'oseroient avoir de la rigueur pour
personne, de peur que cela ne passe pour un sacrifice  quelqu'un, et
qui ne songent pas qu'il vaudroit mieux pour leur honneur qu'elles
fussent convaincues du sacrifice. Voil, Madame, la manire des
coquettes. Il faut maintenant que je vous fasse voir celle des
honntes matresses[55].


Pour elles, ou elles sont satisfaites de leur amant, ou elles ne le
sont pas. Si elles ne le sont pas, elles tchent de le ramener  son
devoir par une conduite tendre et honnte; si cela ne se peut
absolument, elles rompent sans bruit, sur un prtexte de dvotion ou
de jalousie d'un mari, aprs avoir retir, si elles peuvent, leurs
lettres et tout ce qui les peut convaincre; et, sur toutes choses,
elles font en sorte que leurs amans ne croient pas qu'elles les
quittent pour d'autres.

Si elles sont contentes de leurs amans, elles les aiment de tout leur
coeur, elles le leur disent sans cesse et leur crivent le plus
tendrement qu'elles peuvent; mais, comme cela seulement ne leur prouve
pas leur amour, parceque les coquettes en disent autant ou plus tous
les jours, leurs actions et leurs procds justifient assez le fond de
leur coeur, parcequ'il n'y a que cela d'infaillible. On peut
toujours dire qu'on aime, quoiqu'on n'aime pas; on ne peut avoir
long-temps un procd tendre pour quelqu'un sans l'aimer.

Une honnte matresse craint plus que la mort de donner de la jalousie
 son amant, et, quand elle le voit alarm sur quelque soupon qu'il a
pu prendre de l'opinitret de son rival, elle ne se contente pas du
tmoignage de sa conscience; elle redouble ses soins et ses caresses
pour celui-l, et ses rigueurs pour celui-ci. Elle ne remet pas la
dernire svrit pour une autre fois, croyant qu'elle se dfera
toujours d'un importun trop tard. Elle sait qu'autant de momens
qu'elle diffreroit de chasser ce rival, elle donneroit autant de
coups de poignard dans le coeur de celui qu'elle aime; elle sait
que, d'abord que son amant commence  avoir des soupons, le moindre
petit soin qu'elle prendra de les lui ter lui conservera l'estime et
l'amour qu'il a pour elle; au lieu que, si elle ngligeoit de le
satisfaire et de le gurir, il viendroit  avoir si peu de confiance
en elle, qu'elle ne le pourroit rtablir en lui offrant mme de perdre
sa rputation; elle sait qu'un amant croiroit toujours que ce seroit
la crainte qu'elle auroit de lui qui lui arracheroit les sacrifices
qui passeroient dans son esprit, en un autre temps, pour des grandes
marques d'amour; elle sait que des femmes en qui on a de la confiance
on excuse tout, qu'on ne pardonne rien  celles de qui on se dfie;
elle sait enfin qu'on vient quelquefois  tre fatigu du tracas
qu'on reoit d'une matresse et des reproches qu'on lui a faits aprs
lui avoir pardonn mille fautes considrables, et qu'on rompt sur une
bagatelle, lorsque la mesure est pleine et qu'on ne peut plus souffrir
tant de chagrins.

Il y a des femmes qui aiment fort leurs amans qui ne laissent pas de
leur donner de la jalousie par leur mauvaise conduite, et cela vient
de ce qu'elles se flattent trop de l'assurance qu'elles ont de leurs
bonnes intentions, et de ce qu'elles ne tranchent pas assez nettement
les esprances aux gens qui leur parlent d'amour, ou qui seulement
leur en tmoignent par des soins et des assiduits. Elles ne savent
pas que les civilits d'une femme qu'on aime sont des faveurs dont
tous les amans se flattent quelquefois, parcequ'ils ont du mrite, ou
souvent parcequ'ils en croient avoir, tantt parcequ'ils n'ont pas
bonne opinion des gens  qui ils s'adressent, et pensent que la
rsistance qu'on fait n'est seulement que pour se faire valoir. De
sorte que, si une femme qui n'a jamais donn lieu de parler d'elle est
toujours fort jalouse de sa rputation, elle doit prendre garde, comme
j'ai dj dit, de n'entretenir en nulle manire les esprances de tout
ce qui a de l'air d'amant; que, si c'est une femme qui n'ait pas eu
jusque l assez de soin de sa conduite, et qu'elle en veuille prendre
 l'avenir, comme vous, Madame, il faut qu'elle soit plus rude qu'une
autre, et surtout qu'elle soit gale en sa svrit, car la moindre
bont  quoi elle se relche rengage plus un amant que cent refus ne
le rebutent.

Une honnte matresse a tant de sincrit pour son amant que, plutt
que de manquer  lui dire les choses de consquence, elle lui dit
jusqu' des bagatelles, sachant bien que, s'il alloit savoir par
d'autres voies de certaines choses indiffrentes, que l'on rend
criminelles en les redisant, cela feroit le plus mchant effet du
monde. Elle ne garde aucune mesure avec lui sur la confiance; elle lui
dit non seulement ses propres secrets, mais ceux mme qu'elle a pu
savoir autrefois, ou qu'elle apprend d'ailleurs tous les jours. Elle
traite les gens de ridicules qui disent qu'tant matresse du secret
d'autrui, nous ne le devons pas dire  nos amans. Elle rpond  cela
que, s'ils nous aiment toujours, ils n'en diront jamais rien, et que,
s'ils viennent  nous quitter, nous aurions bien plus  perdre que le
secret de notre ami; mais elle croit qu'on ne les doit jamais regarder
comme n'en devant plus tre aimes, et qu'autrement nous serions
folles de leur accorder des faveurs.

Sa maxime est enfin que qui donne son coeur n'a plus rien  mnager;
elle sait qu'il n'y a que deux rencontres o elle se pourroit
dispenser de dire tout  son amant, l'un s'il toit fort tourdi, et
l'autre s'il avoit eu quelque galanterie auparavant la sienne: car il
seroit imprudent  elle de lui en parler,  moins qu'il la presst
fort, et en ce cas-l ce seroit lui qui attireroit le chagrin qu'il en
recevroit.

Enfin une honnte matresse croit que ce qui justifie son amour mme
auprs des plus svres, c'est quand elle est vivement touche, quand
elle prend plaisir  le faire bien voir  son amant, quand elle le
surprend par mille petites grces  quoi il ne s'attend pas, quand
elle n'a rien de rserv pour lui, quand elle s'applique  le faire
estimer de tout le monde, et qu'enfin elle fait de sa passion la plus
grande affaire de sa vie.  moins que cela, Madame, elle tient que
l'amour est une dbauche, et que c'est un commerce brutal et un mtier
dont des femmes perdues subsistent.

Mademoiselle Cornuel ayant cess de parler: Bon Dieu! dit madame
d'Olonne, les belles choses que vous venez de dire! mais qu'elles sont
difficiles  pratiquer! J'y trouve mme un peu d'injustice, car enfin,
puisque nous trompons bien mme nos maris, que les lois ont faits nos
matres, pourquoi nos amans en seroient-ils quittes  meilleur march,
eux que rien ne nous oblige d'aimer que le choix que nous en faisons,
et que nous prenons pour nous servir, et tant et si peu qu'il nous
plaira?--Je ne vous ai pas dit, reprit mademoiselle Cornuel, que nous
ne devions quitter nos amans quand ils nous dplaisent, ou par leur
faute ou par lassitude, mais je vous ai fait voir la manire dlicate
dont il vous falloit dgager pour ne leur pas donner sujet de crier
dans le monde: car enfin, Madame, puisqu'on a mis si tyranniquement
l'honneur des dames  n'aimer pas ce qu'elles trouvent aimable, il
faut s'accommoder  l'usage, et se cacher au moins quand on veut
aimer.--Eh bien! ma chre, lui dit madame d'Olonne, je m'en vais faire
merveille: j'y suis tout  fait rsolue; mais avec tout cela je fonde
les plus grandes esprances de ma conduite sur la fuite des
occasions.--Que ce soit fuite ou rsistance, dit mademoiselle Cornuel,
il n'importe, pourvu que votre amant soit satisfait de vous. Et
l-dessus, l'ayant exhorte  demeurer ferme en ses bonnes intentions,
elle lui dit adieu.

Pendant qu'ils furent spars, madame d'Olonne et Marsillac, ils
s'crivirent fort souvent; mais, comme il n'y a rien de remarquable,
je ne parlerai point de leurs lettres, qui ne parloient de leur amour
et de leur impatience de se voir que fort communment. Madame d'Olonne
revint la premire  Paris. Le comte de Guiche, pendant le voyage de
Lyon, persuada  Monsieur[56], frre du roi, auprs duquel il toit
fort bien, de faire une galanterie,  son retour  Paris, avec madame
d'Olonne, et s'toit offert de l'y servir et de lui faire avoir
bientt contentement. Le prince avoit promis au comte de Guiche de
faire les pas ncessaires pour embarquer la dupe, de sorte que, dans
les conversations qu'il eut avec madame d'Olonne, il ne lui parla que
de l'amour que ce prince avoit pour elle; il lui dit qu'il le lui
avoit tmoign plus de cent fois pendant le voyage, et qu'elle le
verroit assurment soupirer aussitt qu'il seroit revenu. Une femme
qui avoit des bourgeois et des gentilshommes, les uns bien et les
autres mal faits, pouvoit bien aimer un beau prince. Madame d'Olonne
reut la proposition du comte de Guiche avec une joie qu'on ne peut
exprimer, et si grande qu'elle ne fit pas seulement les faons que des
coquettes font en de pareilles rencontres. Un autre et dit qu'elle ne
vouloit aimer personne, mais moins un prince que qui que ce ft,
parcequ'il n'auroit pas tant d'attachement. Madame d'Olonne, qui toit
la plus naturelle femme du monde et la plus emporte, ne garda pas de
biensance, et rpondit au comte de Guiche qu'elle s'estimoit plus
qu'elle n'avoit encore fait, puisqu'elle plaisoit  un si grand prince
et si raisonnable. Lorsque la cour fut revenue  Paris, le duc d'Anjou
ne rpondit point aux empressemens  quoi le comte avoit prpar
madame d'Olonne, qui se livra tout entire. Tout cela ne lui produisit
rien, et ne servit qu' lui faire connotre l'indiffrence que le
prince avoit pour elle. Le comte de Guiche, voyant que le prince ne
mordoit point  l'hameon, changea de dessein, et voulut au moins que
les services qu'il avoit voulu rendre  madame d'Olonne lui servissent
de quelque chose auprs d'elle. Il rsolut donc d'en faire l'amoureux,
et, pour ce que le commerce qu'il avoit eu avec elle sur les amours du
duc d'Anjou lui avoit donn de grandes familiarits, il ne balana
point de lui crire cette lettre:


LETTRE.

_Nous avons travaill jusqu'ici en vain, Madame; la reine[57] vous
hait, et le duc d'Anjou apprhende de la fcher. J'en suis au
dsespoir pour vos intrts. Vous m'en pouvez bien consoler, Madame,
si vous voulez, et je vous conjure de le vouloir. Puisque l'aigreur de
la mre et la foiblesse du fils ont ruin nos desseins, il faut
prendre d'autres mesures. Aimons-nous, Madame; cela est dj fait de
mon ct, et, si le duc d'Anjou vous et aime, je vois bien que je me
serois bientt brouill avec lui, parceque je n'aurois pu rsister 
l'inclination que j'ai pour vous. Je ne doute pas, Madame, que la
diffrence ne vous choque d'abord; mais dfaites-vous de votre
ambition, et vous ne vous trouverez pas si misrable que vous pensez.
Je suis assur que, quand le dpit vous aura jete entre mes bras,
l'amour vous y retiendra._

Quoi qu'on veuille dire contre les femmes, il y a souvent plus
d'imprudence que de malice dans leur conduite. La plupart ne pensent
plus, quand on leur parle d'amour, qu'elles ne doivent jamais aimer;
cependant elles vont plus loin qu'elles ne pensent; elles font des
choses quelquefois, croyant qu'elles seront toujours cruelles, dont
elles se repentent fort quand elles sont devenues plus humaines. La
mme chose arriva  madame d'Olonne. Elle eut un chagrin insupportable
d'avoir manqu le coeur du prince aprs l'avoir compt parmi ses
conqutes. Cherchant quelqu'un  qui s'en prendre pour amuser sa
douleur, elle ne trouva rien de plus vraisemblable  croire sinon que
le comte de Guiche, pour son propre intrt, l'avoit empch de
l'aimer: de sorte que, tant pour se venger de lui que pour rassurer
Marsillac, que toute cette intrigue avoit alarm, elle lui sacrifia la
lettre du comte de Guiche, sans considrer que l'amour peut-tre
l'obligeroit  faire la mme chose des lettres de Marsillac. Celui-ci,
 qui madame d'Olonne donnoit tant de faveurs, en usa comme on fait
d'ordinaire quand on est content de sa matresse; il lui rendit mille
grces de sa sincrit, et se contenta de triompher de son rival sans
en vouloir tirer une gloire indiscrte.

Cependant le comte de Guiche, qui ne savoit pas le destin de sa
lettre, alla le lendemain chez madame d'Olonne; mais il y vint bien du
monde ce jour-l, et il ne lui put parler d'affaires; il remarqua
seulement qu'elle l'avoit fort regard, et, de chez elle, il alla dire
l'tat de ses affaires  Fiesque, que depuis son retour de Lyon il
avoit faite sa confidente; il les alla dire aussi  Vineuil, et tous
deux sparment jugrent, sur la fragilit de la dame et la
gentillesse du cavalier, que la poursuite ne seroit ni longue ni
infructueuse. Et en effet, madame d'Olonne avoit trouv le comte de
Guiche si fort  son gr et si bien fait qu'elle s'toit repentie du
sacrifice qu'elle venoit de faire  Marsillac. Le lendemain, le comte
de Guiche retourna chez elle, et, l'ayant trouve seule, il lui parla
de son amour. La belle en fut aise et reut cette dclaration le plus
agrablement du monde; mais, aprs tre convenus de s'aimer, comme ils
toient sur certaines conditions, des gens entrrent qui obligrent le
comte de Guiche  sortir un moment aprs.

Madame d'Olonne, s'tant aussi dbarrasse de sa compagnie le plus tt
qu'elle put, monta en carrosse. Voulant dcouvrir si la comtesse de
Fiesque ne prenoit plus d'intrt avec le comte de Guiche, elle l'alla
trouver. Aprs quelques conversations sur d'autres sujets, elle lui
demanda son avis sur les desseins qu'elle lui dit qu'avoit le comte de
Guiche pour elle. La comtesse lui dit qu'il ne falloit que consulter
son coeur en de pareils rencontres. Mon coeur ne me dit pas
beaucoup de choses en faveur du comte, reprit madame d'Olonne, et ma
raison m'en dit mille contre lui: c'est un tourdi que je n'aimerai
jamais. En disant ces mots elle prit cong de la comtesse, sans
attendre sa rponse.

D'un autre ct, le comte de Guiche tant retourn  son logis, il
rencontra Vineuil, qui l'attendoit dans une impatience extrme de
savoir l'tat de ses affaires. Le comte de Guiche lui dit assez
froidement qu'il croyoit que tout toit rompu, de la manire dont
madame d'Olonne le traitoit; et, comme Vineuil vouloit savoir le
dtail de la conversation, le comte de Guiche, qui avoit peur de se
dcouvrir, changeoit de propos  tous momens. Cela donna quelques
soupons  Vineuil, qui toit fin et amoureux de madame d'Olonne, et
qui ne se mloit des affaires du comte de Guiche que pour se prvaloir
auprs de sa matresse des choses qu'il auroit apprises. Il sortit,
voyant qu'il ne dcouvroit rien, et fut trois jours durant dans des
inquitudes mortelles de ne pouvoir apprendre ce qu'il souponnoit et
qu'il vouloit savoir. Assurment il alloit chez Fiesque avec un
visage de favori disgraci depuis qu'il voyoit que le comte de Guiche
ne lui donnoit plus de part dans l'honneur de sa confidence; il n'en
disoit rien  cette belle, pour ne se pas dcrditer en montrant son
malheur.

Enfin, au bout de trois jours, tant all chez le comte de Guiche:
Qu'ai-je fait, Monsieur, lui dit-il, qui vous ait oblig de me
traiter ainsi? Je vois bien que vous vous cachez de moi sur l'affaire
de madame d'Olonne; apprenez-m'en la raison, ou si vous n'en avez
point, continuez  me dire ce que vous savez, comme vous avez
accoutum.--Je vous demande pardon, mon pauvre Vineuil, lui dit le
comte de Guiche; mais madame d'Olonne, en m'accordant les dernires
faveurs, avoit exig de moi que je ne vous en parlasse point, ni 
Fiesque encore moins qu'au reste du monde, parcequ'elle disoit que
vous tiez mchant et Fiesque jalouse. Quelque indiscret qu'on soit,
il n'y a point d'affaire qu'on ne tienne secrte dans le commencement,
quand on a pu se passer de confident pour en venir  bout. Je
l'prouve aujourd'hui, car naturellement j'aime assez  conter une
aventure amoureuse; cependant j'ai t trois jours sans vous conter
celle-ci, vous  qui je dis toutes choses. Mais donnez-vous patience,
mon cher; je m'en vais vous dire tout ce qui s'est pass entre madame
d'Olonne et moi, et, par un dtail le plus exact du monde, rparer en
quelque manire l'offense faite  l'amiti que j'ai pour vous.

Vous saurez donc qu' la premire visite que je lui rendis aprs lui
avoir crit la lettre que vous avez vue, il ne me parut  sa mine ni
rudesse, ni douceur; et la compagnie qui toit chez elle empcha de
m'en claircir mieux. Tout ce que je pus remarquer fut qu'elle
m'observoit de temps en temps. Mais y tant retourn le lendemain et
l'ayant trouve seule, je lui reprsentai si bien mon amour et la
pressai si fort d'y rpondre, qu'elle m'avoua qu'elle m'aimoit, et me
promit de m'en donner des marques,  la condition que je viens de vous
dire. Vous savez bien que je lui voulus promettre tout. Dans ces
momens-l nous oumes du bruit, de sorte que madame d'Olonne me dit
que je revinsse le lendemain, un peu devant la nuit, deguis en fille
qui lui apporteroit des dentelles  vendre. M'en tant donc retourn
chez moi, je vous y trouvai, et vous ptes bien voir par la froideur
avec laquelle je vous reus et je vous parlai que tout le monde
m'importunoit alors, et particulirement vous, mon cher, de qui
j'tois plus en garde que de personne. Vous vous en apertes aussi,
et c'est ce qui vous fit souponner que je ne vous disois pas tout.
Lorsque vous ftes sorti, je donnai ordre que l'on dt  ma porte que
je n'tois pas au logis, et je me prparai pour ma mascarade du
lendemain. Tout ce que l'imagination peut donner de plaisir par
avance, je l'eus vingt-quatre heures durant; les quatre ou cinq
dernires me durrent plus que les autres; enfin, celle que
j'attendois avec tant d'impatience tant arrive, je me fis porter
chez madame d'Olonne. Je la trouvai en cornette sur son lit, avec un
deshabill couleur de rose. Je ne vous saurois exprimer, mon cher,
comme elle toit belle ce jour-l! Tout ce que l'on peut dire est au
dessous des agrmens qu'elle avoit: sa gorge toit  demi dcouverte;
elle avoit plus de cheveux abattus[58] qu' l'ordinaire et tout
annels; ses yeux toient plus brillans que les astres; l'amour et la
couleur de son visage animoient son teint du plus beau vermillon du
monde. Eh bien, mon cher! me dit-elle, me saurez-vous bon gr de ce
que je vous pargne la peine de soupirer long-temps? Trouvez-vous que
je vous fasse trop acheter les grces que je vous fais? Dites, mon
cher? ajouta-t-elle. Mais quoi! vous me paroissez tout interdit.--Ah!
Madame, lui rpondis-je, je serois bien insensible si je conservois du
sang-froid en l'tat o je vous vois!--Mais puis-je m'assurer, me
dit-elle, que vous ayez oubli la petite Beauvais et la comtesse de
Fiesque?--Oui, lui dis-je, Madame, vous le pouvez. Et comment me
souviendrois-je des autres, ajoutai-je, que vous voyez bien que je me
suis presque oubli moi-mme.--Je ne crains, rpliqua-t-elle, que
l'avenir: car, pour le prsent, mon cher, je me trompe fort si je vous
laisse penser  d'autres qu' moi. Et en achevant ces paroles elle se
jeta  mon col, et, me serrant avec ses bras que vous connoissez, elle
me tira sur elle. Ainsi tous deux couchs, nous nous baismes mille
fois, n'en voulant pas demeurer l, et cherchant quelque chose de plus
solide, mais de ma part inutilement. Il faut se connotre, Vineuil, et
savoir  quoi l'on est propre. Pour moi, je vois bien que je ne suis
pas n pour les dames; il me fut impossible d'en sortir  mon honneur,
quelque effort que ft mon imagination et l'ide et la prsence du
plus bel objet du monde. Qu'y a-t-il, me dit-elle, Monsieur, qui vous
met en si pauvre tat? Est-ce ma personne qui vous cause du dgot, ou
si vous ne m'apportez que le reste d'une autre?

La honte que me fit ce discours, mon cher, acheva de m'ter les
forces qui me restoient. Je vous prie, Madame, lui dis-je, de ne
point accabler un misrable de reproches; assurment je suis
ensorcel. Au lieu de me rpondre, elle appelle sa femme de chambre:
Dites, Quentine, mais dites-moi la vrit, comme suis-je faite
aujourd'hui? Ne suis-je pas malpropre? Ne trompez pas votre matresse:
il y a quelque chose  mon fait qui ne va pas bien. Quentine n'osant
rpondre en la colre o elle la vit, madame d'Olonne lui arracha un
miroir qu'elle avoit. Aprs avoir fait toutes les mines qu'elle avoit
accoutum de faire quand elle vouloit plaire  quelqu'un, pour juger
si mon impuissance venoit de sa faute ou de la mienne, elle secoua sa
jupe, qui toit un peu froisse, et entra brusquement dans son cabinet
qu'elle avoit  la ruelle de son lit. Pour moi, qui tois comme un
condamn, je me demandois  moi-mme si tout ce qui s'toit pass
n'toit point un songe, avec toutes les rflexions qu'on peut faire en
pareil rencontre. Je m'en allai au logis de Manicamp, o, lui ayant
cont toute mon aventure: Je vous ai bien de l'obligation, mon cher,
me dit-il, car assurment c'est pour l'amour de moi que vous avez t
insensible auprs d'une si belle femme.--Quoique peut-tre vous en
soyez cause, lui dis-je, je ne l'ai pas fait pour vous obliger. Je
vous aime fort, ajoutai-je, je vous l'avoue; mais avec tout cela je
vous avois oubli en ce rencontre. Je ne comprends pas une si
extraordinaire foiblesse; je pense qu'en quittant les habits d'un
homme j'en avois quitt les vritables marques. Cette partie est morte
en moi par laquelle j'ai t jusqu'ici une espce de chancelier[59].
Comme j'achevois de parler, un de mes gens m'apporta une lettre de la
part de madame d'Olonne qu'un des siens lui avoit donne. La voici
dans ma poche; je vous la vais lire. En disant cela, le comte lut
cette lettre  Vineuil:


LETTRE.

_Si j'aimois le plaisir de la chair, je me plaindrois d'avoir t
trompe; mais, bien loin de m'en plaindre, j'ai de l'obligation 
votre foiblesse: elle est cause que, dans l'attente du plaisir que
vous ne m'avez pu donner, j'en ai got d'autres par imagination qui
ont dur plus long-temps que ceux que vous m'eussiez donns si vous
eussiez t fait comme un autre homme. J'envoie maintenant savoir ce
que vous faites, et si vous avez pu gagner votre logis  pied; ce
n'est pas sans raison que je vous fais cette demande, car je n'ai
jamais vu un homme en si mchant tat que celui o je vous laissai. Je
vous conseille de mettre ordre  vos affaires; avec plus de chaleur
naturelle que je ne vous en ai vu, vous ne sauriez encore vivre
long-temps. En verit, Monsieur, vous me faites piti, et, quelque
outrage que j'aie reu de vous, je ne laisse pas de vous donner un bon
avis: fuyez Manicamp[60]. Si vous tes sage, vous pourrez recouvrer
votre sant, mais restez quelque temps sans le voir. C'est assurment
de lui que vient votre foiblesse, car, pour moi,  qui mon miroir et
ma reprsentation ne mentent point, je ne crains pas qu'on me puisse
accuser, ni me faire reproche._


 peine eus-je achev de lire cette lettre que j'y fis cette rponse:


LETTRE.

_Je vous avoue, Madame, que j'ai bien fait des fautes en ma vie, car
je suis homme et encore jeune; mais je n'en ai jamais fait une plus
grande que celle de la nuit passe: elle n'a point d'excuse, Madame,
et vous ne sauriez me condamner  quoi que ce soit que je n'aie bien
mrit. J'ai tu, j'ai trahi, j'ai fait des sacrilges; pour tous ces
crimes-l vous n'avez qu' chercher des supplices; si vous voulez ma
mort, je vous irai porter mon pe; si vous ne me condamnez qu'au
fouet, je vous irai trouver nu, en chemise. Souvenez-vous, Madame, que
j'ai manqu de pouvoir, et non de volont; j'ai t comme un brave
soldat qui se trouve sans armes lorsqu'il faut qu'il aille au combat.
De vous dire, Madame, d'o cela est venu, j'en serois bien empch;
peut-tre m'est-il arriv comme  ceux de qui l'apptit se passe quand
ils attendent trop  manger; peut-tre que la force de l'imagination a
consum la force naturelle. Voil ce que c'est, Madame, de donner tant
d'amour: une mdiocre beaut, qui n'auroit pas troubl l'ordre de la
nature, auroit t plus satisfaite. Adieu, Madame; je n'ai rien  vous
dire davantage, sinon que peut-tre me pardonnerez-vous le pass, si
vous me donnez lieu de faire mieux  l'avenir: je ne demande pour cela
que jusqu' demain,  la mme heure qu'hier._


Aprs avoir envoy par un de mes laquais ces belles promesses  celui
de madame d'Olonne qui attendoit sa rponse  mon logis, je m'en
allai, et, ne doutant point que mes offres ne fussent bien reues, je
voulus prendre un soin particulier de moi. Je me baignai, et me fis
frotter avec des essences de senteur; je mangeai des oeufs frais,
des culs d'artichauts, et pris un peu de vin; ensuite je fis cinq ou
six tours de chambre et me mis au lit sans Manicamp. J'avois si fort
en tte de rparer ma faute que je fuyois mes amis comme la peste. Le
lendemain m'tant lev gaillard de corps et d'esprit, je dnai de fort
bonne heure, aussi lgrement que j'avois soup, et ayant pass
l'aprs-dne  donner ordre  mon petit quipage d'amour, je m'en
allai chez madame d'Olonne  la mme heure que l'autre fois. Je la
trouvai sur son mme lit, ce qui me donna d'abord quelques
apprhensions qu'il ne me portt malheur; mais enfin, m'tant assur
le mieux que je pus, je m'allai jeter  ses genoux. Elle toit  demi
dshabille et tenoit un ventail dont elle jouoit. Sitt qu'elle me
vit, elle rougit un peu, dans le souvenir assurment de l'affront
qu'elle avoit reu la veille; et, Quentine s'tant retire, je me mis
sur le lit avec elle. La premire chose qu'elle fit fut de me mettre
son ventail devant les yeux. Cela l'ayant rendue aussi hardie que
s'il y et eu une muraille entre nous deux: Eh bien! me dit-elle,
pauvre paralytique, tes-vous venu aujourd'hui ici tout entier?--Ah!
Madame, lui rpondis-je, ne parlons plus du pass. Et l-dessus me
jetant  corps perdu entre ses bras, je la baisai mille fois et la
priai qu'elle se laisst voir toute nue. Aprs un peu de rsistance
qu'elle fit pour augmenter mes dsirs et pour affecter la modestie qui
sied si bien aux femmes, plutt que par aucune dfiance qu'elle et
d'elle-mme, elle me laissa voir tout ce que je voulus. Je vis un
corps en bon point et le mieux proportionn du monde et un fort grand
clat de blancheur. Aprs cela, je recommenai  l'embrasser. Nous
faisions dj du bruit avec nos baisers; dj nos mains, entrelaces
les unes dans les autres, exprimoient les dernires tendresses
d'amour; dj le mlange de nos mes avoit fait l'union de nos corps,
quand elle s'aperut du pauvre tat o j'tois. Ce fut alors que,
voyant que je continuois  l'outrager, elle ne songea plus qu' la
vengeance. Il n'y a point d'injures qu'elle ne me dt; elle me fit les
plus violentes menaces du monde. Pour moi, sans faire ni prires ni
plaintes, parceque je savois ce que j'avois mrit, je sortis
brusquement de chez elle et me retirai chez moi, o, m'tant mis au
lit, je tournai toute ma colre contre la cause de mes malheurs.

    _D'un juste dpit tout plein,
    Je pris un rasoir en main;
    Mais mon envie toit vaine,
    Puisque l'auteur de ma peine,
    Que la peur avoit glac,
    Tout malotru, tout pliss,
    Comme allant chercher son centre,
    S'toit sauv dans mon ventre._

Ne pouvant donc rien faire, voici  peu prs comme la rage me fit
parler: Eh bien! tratre, qu'as-tu  dire, infme partie de moi-mme
et vritablement honteuse, car on seroit bien ridicule de te donner un
autre nom? Dis-moi, t'ai-je jamais oblig  me traiter de la sorte et
me faire recevoir les plus rudes affronts du monde? Me faire abuser
des grces qu'on me fait et me donner  vingt-deux ans les infirmits
de la vieillesse! Pendant que la colre me fit parler ainsi,

    _L'oeil attach sur le plancher,
    Rien ne le sauroit plus toucher.
    Aussi, lui faire des reproches,
    C'est justement parler aux roches._

Je passai le reste de la nuit en des inquitudes mortelles; je ne
savois pas si je devois crire  madame d'Olonne ou la surprendre par
une visite imprvue. Enfin, aprs avoir t long-temps  balancer, je
pris ce dernier parti, au hasard de trouver quelque obstacle  nos
plaisirs. Je fus assez heureux pour la rencontrer seule  l'entre de
la nuit. Elle s'toit mise au lit aussitt que j'tois sorti d'auprs
d'elle. En entrant dans sa chambre, je lui dis: Madame, je viens
mourir  vos genoux ou vous satisfaire. Ne vous emportez pas, je vous
prie, que vous ne sachiez si je le mrite. Madame d'Olonne, qui
craignoit autant que moi un malheur semblable  ceux qui m'toient
arrivs, n'eut garde de m'pouvanter par des reproches; au contraire,
elle me dit tout ce qu'elle put pour rtablir en moi la confiance de
moi-mme, que j'avois quasi perdue; et, en effet, si j'avois t
ensorcel, comme je lui avois dit deux jours auparavant, je rompis le
charme  la troisime fois. Vous jugez bien, ajouta le comte de
Guiche, qu'elle ne me dit point d'injures en la quittant, comme elle
avoit fait les autres fois. Voil l'tat de mes affaires, que je vous
prie de faire semblant d'ignorer.

Vineuil le lui ayant promis, ils se sparrent. Le comte de Guiche
alla chez madame la comtesse de Fiesque,  qui, entre autres choses,
il dit qu'il ne songeoit plus  madame d'Olonne.

Cet amant ne fut pas long-temps avec sa nouvelle matresse sans que
Marsillac s'en apert, quelque soin qu'elle prt de tromper celui-ci
et quelque peu d'esprit qu'il et; mais la jalousie, qui tient lieu de
finesse, lui fit dcouvrir moins d'empressement en elle pour lui
qu'elle n'avoit accoutum: de sorte que, lui ayant fait quelques
plaintes douces au commencement, et puis aprs un peu plus aigres,
voyant enfin qu'elle n'en faisoit pas moins, il se rsolut de se
venger tout d'un coup de son rival et de sa matresse. Il donna donc 
ses amis toutes les lettres de madame d'Olonne et les pria de les
montrer partout. Mademoiselle d'Orlans[61] hassoit fort le comte de
Guiche. Il lui donna la lettre qu'il avoit crite  sa matresse, dans
laquelle il parloit mal de la reine et du duc d'Anjou. La premire
chose que fit la princesse fut de montrer au duc d'Anjou la lettre du
comte de Guiche, croyant l'animer d'autant plus contre lui qu'elle
savoit que ce prince l'aimoit fort. Cependant le prince n'eut pas
tout l'emportement que la princesse avoit espr, et se contenta de
dire  Pguilin[62] que son cousin toit un ingrat et qu'il ne lui
avoit jamais donn sujet de parler de lui comme il faisoit, et que
tout le ressentiment qu'il en auroit aboutiroit  n'avoir plus pour
lui la mme estime qu'il avoit eue, mais que, si la reine savoit la
manire dont il parloit d'elle, elle n'auroit pas assurment tant de
modration que lui. La princesse, n'tant pas satisfaite de voir tant
de bont au prince pour le comte de Guiche, rsolut d'en parler  la
reine, et, comme elle dit son dessein  quelqu'un, le marchal de
Grammont[63] en fut averti et l'alla supplier de ne pas pousser son
fils. Elle le promit et n'y manqua pas. Cette princesse toit fire et
ne pardonnoit pas aisment aux gens qui n'avoient pas pour elle tout
le respect  quoi sa grande naissance et son mrite extraordinaire
obligeoient tout le monde; mais, quand une fois elle toit persuade
qu'on l'aimoit, il n'y avoit rien de si bon qu'elle.

Pendant que le marchal et ses amis tchoient d'touffer le bruit
qu'avoit fait Marsillac avec la lettre du comte de Guiche, on apprit
que Madame d'Olonne montroit celle-ci pour ruiner un mariage qui
faisoit la fortune de Marsillac:


LETTRE.

_Ne songez-vous point, Madame,  la contrainte o je suis? Il faut
que, deux ou trois fois la semaine, j'aille rendre visite 
mademoiselle de la Rocheguyon[64], que je lui parle comme si je
l'aimois, et que je donne un temps  cela que je ne devrois employer
qu' vous voir,  vous crire et  songer  vous; et, en quelque tat
o je puisse tre, ce me seroit une grande peine d'tre oblig
d'entretenir un enfant. Mais maintenant que je ne vis que pour vous,
vous devez bien juger que c'est une mort pour moi. Ce qui me fait
prendre patience en quelque manire, c'est que j'espre de me venger
d'elle en l'pousant sans l'aimer, et qu'aprs cela, voyant de plus
prs la diffrence qu'il y a de vous  elle, je vous aimerai toute ma
vie encore plus, s'il se pouvoit, que je ne fais._


Cela surprit d'abord tout le monde: on n'avoit vu jusque l que des
amants indiscrets et point encore de matresses; on ne pouvoit
s'imaginer qu'une femme, pour se venger d'un homme qu'elle n'aimoit
plus, aidt tellement elle-mme  se convaincre. Cette indiscrtion ne
fit pourtant pas l'effet que madame d'Olonne s'toit promis: M. de
Liancourt[65], grand-pre de mademoiselle de la Rocheguyon, sachant
que madame d'Olonne le vouloit aigrir contre Marsillac, rpondit 
ceux qui lui parlrent de cette lettre que, hors l'offense de Dieu,
Marsillac ne pouvoit pas mieux faire, jeune comme il toit, que
s'appliquer  gagner le coeur d'une aussi belle dame qu'toit Madame
d'Olonne; que ce n'toit pas d'aujourd'hui qu'on dchiroit les femmes
dans les ruelles des matresses, mais que, comme la passion qu'on
avoit pour elle toit bien plus violente que celle qu'on avoit pour
les autres, elle ne duroit pas d'ordinaire si long-temps; par exemple,
celle de Marsillac n'toit plus si ferme pour madame d'Olonne, et il
aimoit encore mademoiselle de la Rocheguyon. Madame d'Olonne ne ruina
donc point les affaires de Marsillac, comme elle avoit espr, et,
confirmant seulement ce qu'elle avoit dit d'elle, elle ta  ses amis
le moyen de la dfendre.

Les choses tant en ces termes, et le comte de Guiche tant demeur le
matre en apparence, madame d'Olonne alla un soir trouver la comtesse
de Fiesque, et, aprs quelques discours gnraux, elle la pria de
remercier de sa part l'abb Fouquet de quelque service qu'elle
prtendoit avoir reu de lui, et de lui bien exagrer l'obligation
qu'elle lui avoit. Mais, l'abb tant un des principaux personnages de
cette histoire, il est  propos de faire voir comment il toit fait.


_Portrait de l'abb Fouquet_.

L'abb Fouquet, frre du procureur gnral et surintendant des
finances, toit originairement d'Anjou, de famille de robe avant la
fortune, mais depuis gentilhomme comme le roi. Il avoit les yeux bleus
et vifs, le nez bien fait, le front grand, le menton plus avanc, la
forme du visage plate, les cheveux d'un chtain clair, la taille
mdiocre et la mine basse; il avoit un air honteux et embarrass; il
avoit la conduite du monde la plus loigne de sa profession; il toit
agissant, ambitieux et fier avec des gens qu'il n'aimoit pas, mais le
plus chaud et le meilleur ami qui fut jamais. Il s'toit embarqu 
aimer plus par gloire que par amour; mais aprs, l'amour toit demeur
le matre. La premire femme qu'il avoit aime toit madame de
Chevreuse[66], de la maison de Lorraine, dont il avoit t fort aim;
l'autre toit madame de Chtillon, qui, dans les faveurs qu'elle lui
avoit faites, avoit plus considr ses intrts que ses plaisirs.
Comme c'toit une des plus belles femmes de France et des plus
extraordinaires, il faut faire voir ici la peinture de sa vie[67].




LIVRE SECOND.

HISTOIRE DE Mme DE CHTILLON.


_Portrait de madame de Chtillon._

Madame la duchesse de Chtillon, fille de M. de Boutteville[68] qui
eut la tte coupe pour s'tre battu en duel, contre les dits du roi
pre de Louis XIV, femme de Gaspard, duc de Chtillon[69], avoit les
yeux noirs et vifs, le front petit, le nez bien fait, la bouche rouge,
petite et releve, le teint comme il lui plaisoit; mais d'ordinaire
elle le vouloit avoir blanc et rouge; elle avoit un rire charmant, et
qui alloit rveiller la tendresse jusqu'au fond des coeurs; elle
avoit les cheveux fort noirs, la taille grande, l'air bon, les mains
longues, sches et noires, les bras de la mme couleur et carrs, ce
qui tiroit  de mchantes consquences pour ce que l'on ne voyoit pas;
elle avoit l'esprit doux et accort, flatteur et insinuant; elle toit
infidle, intresse et sans amiti. Cependant, quelque preuve que
l'on ft de ses mauvaises qualits, quand elle vouloit plaire, il
n'toit pas possible de se dfendre de l'aimer; elle avoit des
manires qui charmoient; elle en avoit d'autres qui attiroient le
mpris de tout le monde. Pour de l'argent et des honneurs, elle se
seroit dshonore, et auroit sacrifi pre, mre et amants[70].

Gaspard de Coligny, et depuis duc de Chtillon, aprs la mort du
marchal son pre et de son frre an, devint amoureux de
mademoiselle de Boutteville; et parceque le prince de Cond en devint
amoureux aussi, Coligny le pria de se dporter de son amour, puisqu'il
n'avoit pour but que la galanterie, et que lui songeoit au mariage. Le
prince, parent et ami de Coligny, ne put honntement lui refuser sa
demande, et, comme sa passion ne faisoit que de natre, il n'eut pas
beaucoup de peine  s'en dfaire. Il promit  Coligny que non
seulement il n'y songeroit plus, mais qu'il le serviroit en cette
affaire contre le marchal son pre et ses parents, qui s'y
opposoient; et, en effet, malgr tous les arrts du Parlement et tous
les obstacles que le marchal son pre y pt apporter, le prince
assista si bien Coligny, alors de ce nom, qu'on appela depuis
Chtillon par la mort de son frre, qu'il lui fit enlever mademoiselle
de Boutteville, et lui prta vingt mille francs pour sa subsistance.
Coligny mena sa matresse  Chteau-Thierry, o il consomma le
mariage; de l ils passrent outre, et s'en allrent  Stenay, ville
de sret que M. le Prince,  qui elle toit, leur avoit donne pour
leur sjour. Soit que Coligny ne trouvt pas sa matresse aussi bien
faite qu'il se l'toit imagin, soit que l'amour qui toit satisfait
lui donnt le loisir de faire des rflexions sur le mauvais tat de sa
fortune, soit qu'il craignt d'avoir donn  sa femme le mal qu'il
avoit, il lui prit un chagrin pouvantable le lendemain de son
mariage; et, pendant qu'il fut  Stenay, le chagrin lui continua de
telle sorte qu'il ne sortoit non plus des bois qu'un sauvage. Deux ou
trois jours aprs, il s'en alla  l'arme, et sa femme dans un couvent
de religieuses  deux lieues de Paris. Ce fut l o Roquelaure[71],
qui savoit sa ncessit, lui envoya mille pistoles, et Vineuil deux
mille cus, qu'on leur doit encore, quoique la duchesse soit riche et
que cet argent ait t employ  son usage particulier.

Le dfaut d'ge de Coligny lorsqu'il pousa sa femme rendant son
mariage invalide, et se trouvant majeur  son retour, on passa un
contrat de mariage, dans l'htel de Cond, devant tous les parents de
la demoiselle, et ensuite ils furent pouss dans Notre-Dame par le
coadjuteur de Paris[72]. Quelque temps aprs, madame de Chtillon, se
trouvant incommode, alla prendre des eaux, o le duc de Nemours se
rencontra et devint amoureux d'elle.

_Portrait de M. le duc de Nemours._

Le duc de Nemours avoit les cheveux fort blonds, le nez bien fait, la
bouche petite et de belle couleur et la plus jolie taille du monde; il
avoit dans ses moindres actions une grce qu'on ne pouvoit exprimer,
et dans son esprit enjou et badin un tour admirable. La libert de se
voir  toute heure, que l'usage a introduite dans les lieux o l'on
prend des eaux, donna mille occasions au duc de Nemours de faire
connotre son amour  sa matresse; mais, sachant qu'on n'a jamais
rgl d'affaires amoureuses, au moins avec les dames qu'on estime un
peu, qu'en faisant une dclaration de bouche ou par crit, il se
rsolut de parler, et, un jour qu'il toit seul chez elle: Il y a
plus de trois semaines, Madame, lui dit-il, que je balance  vous dire
ce que je sens pour vous; et quand,  la fin, je me dtermine de vous
en parler, c'est aprs avoir vu toutes les difficults que je puis
trouver en ce dessein. Je me fais justice, Madame, et par cette raison
je ne devrois pas esprer; d'ailleurs, vous venez d'pouser un amant
aim, et c'est une difficile entreprise de l'ter de votre coeur et
de se mettre en sa place. Cependant je vous aime, Madame, et quand
vous devriez, pour n'tre pas ingrate, vous servir de cette raison
contre moi, je vous avoue que c'est mon toile, et non pas mon choix,
qui m'oblige  vous aimer. Madame de Chtillon n'avoit jamais eu tant
de joie que ce discours lui en donna. M. de Nemours lui avoit paru si
aimable[73] que, si c'et t l'usage que les femmes eussent parl les
premires de leur amour, celle-ci n'et pas attendu si long-temps que
fit son amant. Mais la peur de ne parotre pas assez prcieuse
l'embarrassa si fort qu'elle fut quelque temps sans savoir que
rpondre. Enfin, s'efforant de parler pour cacher le dsordre que son
silence tmoignoit: Vous avez raison, Monsieur, lui dit-elle avec
toutes les faons du monde, de croire qu'on aime fort son mari; mais
vous voulez bien qu'on prenne la libert de vous dire que vous avez
tort d'avoir sur votre chapitre tant de modestie que vous avez. Si on
toit en tat de reconnotre les bonts que vous avez pour les gens,
vous verriez bien qu'ils vous estiment plus que vous ne faites.--Ah!
Madame, reprit le duc de Nemours, il ne tient qu' vous que je ne
passe pour tre le plus honnte homme de France.  peine eut-il
achev ces mots, que la comtesse de Maure[74] entra dans sa chambre,
devant laquelle il fallut bien changer de conversation, quoique ces
deux amants ne changeassent point de pense. Leur distraction et leur
embarras firent juger  la comtesse de Maure que leurs affaires
toient plus avances qu'elles n'toient, et cela fut cause qu'elle se
prparoit  faire une visite fort courte, lorsque le duc de Nemours la
prvint. Le prince, amoureux et discret, sachant bien qu'il jouoit un
mchant personnage devant une femme clairvoyante comme la comtesse de
Maure, sortit et s'en alla chez lui crire cette lettre  sa
matresse:


LETTRE.

_Je sors d'auprs de vous, Madame, pour tre plus avec vous que je
n'tois. La comtesse de Maure m'observoit, et je n'osois vous
regarder; je craignois mme, comme elle est habile, que cette
affectation ne me dcouvrt: car enfin, Madame, on sait si bien qu'il
vous faut regarder quand on est auprs de vous que l'on croit que qui
ne vous regarde pas y entend finesse. Si je ne vous vois pas
maintenant, Madame, au moins ne s'aperoit-on pas que j'ai de l'amour,
et j'ai la libert de ne l'apprendre qu' vous. Mais que je serois
heureux si je pouvois vous le persuader au point qu'il est, et que
vous seriez injuste en ce cas-l, Madame, si vous n'aviez pas quelque
bont pour moi!_


Madame de Chtillon se trouva fort embarrasse en recevant cette
lettre. Elle ne savoit quel parti prendre, de la douceur ou de la
svrit. Celui-ci pouvoit faire perdre le coeur de son amant,
l'autre son estime, et tous les deux le rebuter. Enfin elle rsolut de
suivre le plus difficile, comme tant le plus honnte; et, quoi que
lui dt son coeur, elle aima mieux faire ce que lui conseilla sa
raison. Elle ne fit point de rponse au duc, et, comme il entra le
lendemain dans sa chambre: Venez-vous encore ici, Monsieur, lui
dit-elle, me faire quelque nouvelle offense? Parceque l'on a l'humeur
douce et le visage, croyez-vous qu'il n'y a qu' entreprendre avec les
gens? S'il ne faut qu'tre rude pour avoir votre estime, on en fait
assez de cas pour se contraindre quelque temps. Oui, Monsieur, on sera
fire, et je vois bien qu'il le faut tre avec vous. Ces dernires
paroles furent un coup de foudre tomb sur ce pauvre amant. Les larmes
lui vinrent aux yeux, et ses larmes parlrent bien mieux pour lui que
tout ce qu'il put dire. Aprs avoir t un moment sans parler: Je
suis au dsespoir, Madame, lui rpondit-il, de vous voir en colre, et
je voudrois tre mort, puisque je vous ai dplu. Vous allez voir,
Madame, dans la vengeance que j'ai rsolu de prendre de l'offense que
vous avez reue, que vos intrts me sont bien plus chers que les
miens propres; je m'en vais si loin de vous, Madame, que mon amour ne
vous importunera plus.--Ce n'est pas cela que je vous demande,
interrompit cette belle; vous pourriez bien sans me fcher demeurer
encore ici. Ne sauriez-vous me voir sans me dire que vous m'aimez, ou
du moins sans me l'crire?--Non, non, Madame, rpliqua-t-il; il m'est
absolument impossible.--Eh bien! Monsieur, voyez-moi donc, reprit
madame de Chtillon; j'y consens, mais remarquez bien tout ce qu'on
fait pour vous.--Ah! Madame, interrompit le duc en se jetant  ses
pieds, si je vous ai adore toute cruelle que vous avez t, jugez ce
que je ferai quand vous aurez de la douceur! Oui, Madame, jugez-en,
s'il vous plat, car je ne saurois vous exprimer ce que je sens.
Cette conversation ne finit pas comme elle avoit commenc: madame de
Chtillon se dispensa de garder toute la rigueur qu'elle s'toit
promise, et, si le duc de Nemours n'eut pas de grandes faveurs, au
moins eut-il raison d'esprer d'tre aim. Dans cette confiance, il ne
fut pas chez lui qu'il crivit cette lettre  sa matresse:


LETTRE.

_Aprs m'avoir dit, Madame, que vous consentiez que je vous visse,
puisqu'il m'toit impossible de vous voir sans vous dire que je vous
aime, ou du moins sans vous l'crire, je devrois vous crire avec
confiance que ma lettre ne seroit pas mal reue; cependant je tremble,
Madame, et l'amour, qui n'est jamais sans crainte de dplaire, me fait
imaginer que vous avez pu changer de sentiments depuis trois heures.
Faites-moi la faveur, Madame, de m'en claircir par deux lignes. Si
vous saviez avec quelle ardeur je les souhaite et avec quels
transports de joie je les recevrai, vous ne me jugeriez pas indigne de
cette grce._


Madame de Chtillon n'eut pas reu cette lettre qu'elle lui fit cette
rponse:


RPONSE.

_Pourquoi seroit-on change, Monsieur? Mais, mon Dieu! que vous tes
pressant! N'tes-vous pas satisfait de connotre vos forces, sans
vouloir encore triompher de la foiblesse d'autrui?_


Le duc de Nemours reut cette lettre avec une joie qui le mit quasi
hors de lui-mme. Il la baisa mille fois et ne pouvoit cesser de la
lire. Cependant l'amour de ces deux amants augmentoit tous les jours,
et madame de Chtillon, qui avoit dj rendu son coeur, ne dfendoit
plus le reste que pour le rendre plus considrable par la difficult.
Enfin, le temps de prendre des eaux tant pass, il fallut se sparer;
et, quoique l'un et l'autre s'en retournt  Paris, ils jugrent bien
tous deux qu'ils ne se verroient plus avec tant de commodit qu'ils
avoient fait  Bourbon[75]. Dans la vue de ces difficults, leur adieu
fut pitoyable. Le duc de Nemours assura plus sa matresse par ses
larmes qu'il aimeroit toujours que par les choses qu'il lui dit; et la
contrainte qui parut que madame de Chtillon faisoit pour ne pas
pleurer fit le mme effet en son amant. Ils se quittrent fort
tristes, mais fort persuads qu'ils s'aimeroient bien, et qu'ils
s'aimeroient toujours. Le reste de l'automne ils se virent fort peu,
parcequ'ils toient observs; mais ils s'crivirent souvent.

Au commencement de l'hiver, la guerre civile, qui commenoit de
s'allumer, obligea le roi de sortir de Paris assez brusquement et se
retirer  Saint-Germain[76]. Dans ce temps-l le marchal, pre de
Coligny[77], vint  mourir, et le prince de Cond, qui toit alors le
bras droit du cardinal Mazarin, obtint le brevet de duc et pair pour
son cousin de Coligny. Les troupes arrivant de toutes parts, on bloqua
la ville. La cour cependant ne paroissoit pas triste, et les
courtisans et les gens de guerre toient ravis du mauvais tat de ces
affaires. Le cardinal seul, qu'elles pouvoient ruiner, en cachoit une
partie  la reine, et le tout au jeune roi,  qui on ne parloit de la
guerre que pour dire les dfaites des rebelles; et le reste du temps
on l'amusoit  des jeux proportionns  son ge. Entre autres
personnes avec qui il aimoit  jouer, la duchesse de Chastillon tenoit
le premier rang, et ce fut sur cela que Benserade[78] fit ce couplet
de chanson sous le nom de son mari:

    _Chtillon, gardez vos appas
        Pour une autre conqute.
            Si vous tes prte,
            Le roi ne l'est pas;
            Avec vous il cause,
            Mais, en vrit,
      Il faut bien autre chose
            Pour votre beaut
        Qu'une minorit._

Dans tous ces petits jeux, le duc de Nemours ne perdit pas son temps.
Il n'y en avoit gure o la duchesse et lui ne se donnassent des
tmoignages de leur amour; et,  mesure que la passion de ces amants
croissoit, leur prudence faisoit le contraire. On remarquoit,  la
bohmienne, qu'ils se mettoient toujours vis--vis l'un de l'autre et
en tat de se pouvoir dire le secret;  colin-maillard, que, quand
l'un avoit les yeux bouchs, l'autre se venoit livrer  lui, afin que
la main, en cherchant  connotre celui qu'elle avoit pris, et le
prtexte de tter partout; enfin il n'y avoit point de jeu o l'amour
ne leur ft trouver moyen de se faire des tendresses.

Le duc de Chtillon, que la connoissance de l'humeur de sa femme
obligeoit  l'observer, vit quelque chose de l'intelligence du duc de
Nemours et d'elle. La gloire plus que l'amour lui fit recevoir ce
dplaisir avec une impatience extrme. Il en parla  un de ses bons
amis, qui, prenant  son chagrin toute la part qu'il y devoit prendre,
en alla parler  la duchesse. Le service que j'ai vou, dit-il,  la
maison de monsieur votre mari, m'oblige  vous venir donner un avis
qui vous est de consquence. Belle comme vous tes, Madame, il n'est
pas possible que vous ne soyez aime, et comme assurment, vos
intentions tant bonnes, vous ne prenez pas assez garde  vos actions,
la plupart des femmes qui vous envient et des hommes jaloux de la
gloire de monsieur votre mari donnent un mchant jour  tout ce que
vous faites. Monsieur votre mari, lui-mme, s'est aperu que vous avez
une conduite qui, bien qu'elle ft plus imprudente que criminelle, ne
laisseroit pas de vous faire tort dans le monde et de lui donner du
chagrin. Vous savez comme il est glorieux, Madame, et combien il
craindroit le ridicule sur cette matire. Je vous en donne avis et
vous supplie trs humblement d'y prendre garde: car, si, vous reposant
sur la nettet de votre conscience, vous ngligez trop votre
rputation, monsieur votre mari pourroit se porter  des violences
contre vous qui ne vous laisseroient pas en tat de lui faire voir
votre innocence.--Ce que vous me dites, Monsieur, lui rpliqua madame
de Chtillon, ne me doit pas surprendre; monsieur le duc m'a de bonne
heure accoutume  ses caprices. Ds le lendemain qu'il m'eut pouse,
il prit une si furieuse jalousie de Roquelaure, qui l'avoit servi en
mon enlvement, qu'il ne la put cacher, et cependant on ne lui en peut
pas donner moins de sujet que nous avions fait. Aujourd'hui le voici
qui recommence  prendre des soupons. Je ne saurois encore deviner
sur qui ils tombent; tout ce que je vous puis dire, c'est que je doute
qu'il et l-dessus l'esprit en repos quand je serois  la campagne et
que je ne verrois que mes domestiques.--Je n'entre pas, Madame, reprit
cet ami, dans un plus long dtail avec vous; je ne sais mme si
monsieur votre mari regarde quelqu'un, quand il me tmoigne de n'tre
pas satisfait de vous; mais vous pouvez, sur ce que je vous dis,
prendre des mesures pour votre conduite. Et l-dessus, ayant pris
cong d'elle, il la laissa dans des inquitudes pouvantables. D'abord
elle en avertit le duc de Nemours, avec qui elle rsolut qu'ils se
contraindroient plus qu'ils n'avoient fait par le pass.

Cependant monsieur le Prince, qui ne songeoit qu' rduire le peuple
de Paris par la faim,  livrer le Parlement, qui avoit mis la tte du
Cardinal  prix, crut qu'une des choses qui pouvoient le plus avancer
ce succs toit la prise de Charenton, que Clanleu[79] gardoit avec
cinq ou six cents hommes. Il rassembla une partie des quartiers, et
avec mille hommes,  la tte desquels voulut se mettre Gaston de
France[80], oncle du roi, lieutenant gnral de la Rgence, il vint
attaquer Charenton par trois endroits. Comme il n'y avoit que des
retranchements assez mauvais aux avenues, il ne fut pas difficile aux
troupes du roi de les forcer; mais le duc de Chtillon, qui commandoit
les attaques sous monsieur le Prince, poussant vigoureusement les
ennemis, fut bless au bas-ventre d'une mousquetade dans le bourg,
dont il mourut la nuit d'aprs. Monsieur le Prince le regretta fort,
et sa douleur fut si violente qu'elle ne put pas durer. Par ce qui
s'est pass on peut juger que la duchesse ne fut que mdiocrement
afflige, et on le jugera encore mieux par ce qui arrivera ensuite;
cependant elle pleura, elle s'arracha les cheveux, et fit voir les
apparences du plus grand dsespoir du monde. Le public fut tellement
tromp que l'on fit ce sonnet sur cette mort:

SONNET.

    _Chtillon est donc mort au moment o la cour
    Lui prparoit l'honneur que mritoient ses armes!
    Mars vient de le ravir au milieu des alarmes,
    Et, malgr la victoire, il a perdu le jour.

    Quand on vous eut t l'espoir de son retour,
    Quels furent vos transports, beaut pleine de charmes!
    Quiconque les a vus et les a vus sans larmes,
    Il faut qu'il ait le coeur insensible  l'amour.

    En un pareil tat, en pareille surprise,
    Alcione jamais, ni jamais Artemise,
    N'eurent tant de raison de se plaindre du sort.

     discorde funeste, en misres fconde,
    Que ne feras-tu point, si ton premier effort
    A dj fait pleurer les plus beaux yeux du monde?_

Le duc de Nemours, qui toit mieux averti que le reste du monde, ne
s'tonna point de l'affliction de madame de Chtillon. Il prit si bien
le temps que l'excs de la douleur avoit altr cette pauvre
dsespre, et la pressa si fort de lui accorder des faveurs que la
crainte qu'elle avoit eue de son mari l'avoit empche de lui faire
pendant sa vie, qu'elle lui donna rendez-vous le jour de son
enterrement. Bordeaux[81], l'une de ses demoiselles, qui croyoit que
la mort du duc ruineroit la fortune de Ricoux, qui la recherchoit en
mariage, toit en une vritable affliction: de sorte que, lorsqu'elle
vit le duc de Nemours sur le point de recevoir les dernires faveurs
de sa matresse un jour que les plus emports se contraignent,
l'horreur de cette action redoubla sa douleur, et, sans sortir de la
chambre, elle troubla le plaisir de ces amants par des soupirs et par
des larmes. Le duc, qui vit bien que, s'il n'apaisoit cette femme, il
n'auroit pas  l'avenir dans son amour toute la douceur qu'il
souhaitoit, prit soin de la consoler en sortant, et lui dit qu'il
savoit bien la perte qu'elle faisoit au feu duc, mais qu'il vouloit
tre son ami et prendre soin de sa fortune, ainsi que le dfunt; qu'il
avoit autant de bonne volont que lui et peut-tre plus de pouvoir, et
qu'en attendant qu'il pt faire quelque chose de considrable pour
elle, il la prioit de recevoir quatre mille cus qu'il lui enverroit
le lendemain. Ces paroles eurent tant de vertu que Bordeaux essuya ses
larmes, promit au duc d'tre toute sa vie dans ses intrts, et lui
dit que sa matresse avoit toutes les raisons du monde de ne rien
mnager pour lui donner des marques de son amour. Le lendemain
Bordeaux eut les quatre mille cus que le duc lui avoit promis: aussi
le servit-elle depuis prfrablement  tous ceux qui ne lui en
donnrent pas tant.

Au commencement du printemps, la paix tant faite, la cour revint 
Paris. Monsieur le Prince, qui venoit de tirer monsieur le
Cardinal[82] d'une mchante affaire, lui vendoit bien chrement les
services qu'il lui avoit rendus dans cette guerre. Non seulement le
Cardinal ne pouvoit fournir aux grces qu'il lui demandoit tous les
jours, mais il ne pouvoit supporter l'insolence avec laquelle il les
demandoit. Le Pont-de-l'Arche, que le prince lui avoit arrach pour
son beau-frre le duc de Longueville[83]; le mariage du duc de
Richelieu, qu'il avoit fait hautement avec mademoiselle de Pons[84]
contre l'intention de la cour, et l'audace avec laquelle il avoit
exig de la reine qu'elle vt Jarzay, aprs la hardiesse que celui-ci
avoit eue d'crire  Sa Majest une lettre d'amour, fit enfin rsoudre
le Cardinal de se dlivrer de la tyrannie o il toit, sous prtexte
de venger le mpris qu'on faisoit  l'autorit royale. Il communiqua
ce dessein  monsieur le duc d'Orlans, qui se souvenoit du bton
rompu de son exempt par le prince, et qui, pour cela et pour la
jalousie de son grand mrite, avoit des raisons de le har; et
parceque monsieur le Cardinal fit connotre  Monsieur que la
Rivire[85], qui le gouvernoit, toit pensionnaire du prince, il tira
parole de lui qu'il cacheroit cette affaire  son favori. On arrta au
palais, o logeoit pour lors le roi, messieurs le prince de Cond, le
prince de Conti, et le duc de Longueville, leur beau-frre. Cependant
monsieur de Turenne[86], qui, par les liaisons qu'il avoit avec
monsieur le Prince, pouvoit craindre d'tre pris, et qui d'ailleurs
toit enrag contre la cour pour la principaut de Sedan, qu'on avoit
te  sa maison, se retira  Stenay, o madame de Longueville[87]
arriva bientt aprs, et les officiers du prince se jetrent dans
Bellegarde. Madame de Chtillon s'attacha auprs de madame la
Princesse douairire[88], et mit dans ses intrts le duc de Nemours,
son amant.

Quelque temps aprs que les princes furent en prison, madame la
Princesse douairire eut permission d'aller demeurer chez sa cousine
madame de Chtillon. Un prtre nomm Cambiac[89], qui s'toit
introduit chez madame de Boutteville par le moyen de madame de
Brienne[90], fut envoy  madame de Chtillon par sa mre. Il n'y fut
pas longtemps qu'il se rendit matre de son esprit, en telle sorte
qu'il se mit entre elle et le duc de Nemours; ce commerce lui donnant
lieu d'avoir de grandes familiarits avec madame de Chtillon, il en
devint amoureux, et jusqu'au point de s'en vanouir en disant la
messe. Madame la Princesse douairire tant tombe malade de la
maladie dont elle mourut[91], Cambiac, qui s'toit acquis beaucoup de
crdit sur son esprit, l'employa en faveur de madame de Chtillon: il
lui fit donner pour cent mille cus de pierreries et la jouissance sa
vie durant de la seigneurie de Marlou[92], qui valoit vingt mille
livres de rente. Le duc de Nemours, que les soins de Cambiac pour
madame de Chtillon avoient un peu alarm, fut tout  fait jaloux de
la nouvelle du testament de la princesse; il ne crut pas qu'il ft
ais de rsister  des services si considrables, et, quoiqu'il ne pt
blmer sa matresse de les avoir reus, il toit enrag qu'elle les
tnt de la main d'un homme qu'il regardoit comme son rival. Il n'avoit
pas tort: ce qu'avoit fait Cambiac avoit cot des faveurs  cette
belle, car, quoiqu'elle aimt mieux le duc de Nemours, elle aimoit le
bien encore davantage. Cependant, comme elle n'eut plus affaire de
Cambiac aprs la mort de madame la Princesse, il ne lui fut pas
difficile de gurir l'esprit de son amant en chassant le pauvre
prtre.

Le coadjuteur de Paris et madame de Chevreuse, qui avoient t du
complot d'arrter les princes, trouvant que le cardinal devenoit trop
insolent, firent entrer monsieur le duc d'Orlans dans cette
considration, et lui reprsentrent que, s'il contribuoit  la
libert des princes, non seulement il se rconcilieroit avec eux, mais
il les mettroit tout  fait dans ses intrts. Outre le dessein
d'affoiblir l'autorit du cardinal, qui donnoit de l'ombrage au parti
qu'on appeloit la Fronde, chacun avoit encore son intrt particulier.
Madame de Chevreuse vouloit que monsieur le prince de Conti[93], pour
qui la cour avoit demand  Rome le chapeau de cardinal, poust sa
fille, et le coadjuteur vouloit tre subrog  la nomination du
prince. Ce fut sur cette promesse, que les princes de Cond et de
Conti donnrent signe de leurs mains  madame de Chevreuse, qu'elle
et le coadjuteur travaillrent  les faire sortir de prison. La chose
ayant russi comme ils l'avoient projet, et le cardinal mme ayant
t contraint de sortir hors de France, monsieur le Prince n'eut pas
de modration dans sa nouvelle prosprit, et cela obligea la cour de
faire de nouveaux desseins sur sa personne. Il se retira d'abord en sa
maison de Saint-Maur, et quelque temps aprs  Monrond, et de l  son
gouvernement de Guienne. Le duc de Nemours le suivit, et madame de
Longueville, qui toit avec son frre, s'tant prise du mrite du
duc, lui fit tant d'avances, que ce prince, quoique fort amoureux
d'ailleurs, ne lui put rsister; mais il se rendit par la fragilit de
la chair plutt que par l'attachement du coeur. Le duc de La
Rochefoucauld[94], qui toit depuis trois ans amant aim de madame de
Longueville, vit l'infidlit de sa matresse avec toute la rage qu'on
peut avoir en de pareilles occasions. Elle, qui toit remplie d'une
grande passion pour le duc de Nemours, ne se mit gure en peine de
mnager son ancien amant. La premire fois qu'elle vit le duc de
Nemours en particulier, dans le moment le plus tendre du rendez-vous,
elle lui demanda comme il avoit t avec madame de Chtillon. Le duc
ayant rpondu qu'il n'en avoit jamais eu aucune faveur: Ah! je suis
perdue, lui dit-elle, et vous ne m'aimez gure, puisqu'en l'tat o
nous sommes  prsent, vous avez la force de me cacher la vrit! Ce
commerce ne dura gure, et le duc de Nemours ne pouvoit se contraindre
 tmoigner de l'amour qu'il ne sentoit pas; et l'on peut croire que
la princesse, qui toit malpropre et qui sentoit mauvais, ne pouvoit
pas cacher ses mchantes qualits  un homme qui aimoit ailleurs
perdument. Ces dgots ne retardrent pas aussi le voyage que le duc
de Nemours devoit faire en Flandre pour amener au parti du prince un
secours d'trangers; mais la vritable cause de son impatience toit
le dsir de revoir madame de Chtillon, qu'il aimoit toujours plus que
sa vie. Il vint donc passer  Paris, o il la revit et la mit dans le
malheureux tat que l'on peut appeler l'cueil des veuves. Lorsqu'elle
s'aperut de son malheur, elle chercha du secours pour s'en dlivrer.
Desfougerets[95], clbre mdecin, entreprit cette cure, et ce fut
dans le temps qu'il la traitoit de cette maladie que monsieur le
Prince revint de Guienne  Paris, et amena avec lui La Rochefoucauld.

_Portrait de monsieur le prince de Cond[96]._

Monsieur le Prince avoit les yeux vifs, le nez aquilin et serr, les
joues creuses et dcharnes, la forme du visage longue, la physionomie
d'un aigle, les cheveux friss, les dents mal ranges et malpropres,
l'air nglig et peu de soin de sa personne, et la taille belle. Il
avoit du feu dans l'esprit, mais il ne l'avoit pas juste; il rioit
beaucoup et dsagrablement; il avoit le gnie admirable pour la
guerre, et particulirement pour les batailles; le jour du combat il
toit doux aux amis, fier aux ennemis. Il avoit une nettet d'esprit,
une force de jugement, une facilit de s'exprimer sans gale. Il toit
n fourbe, mais il avoit de la foi et de la probit aux grandes
occasions; il toit n insolent et sans gard, mais l'adversit lui
avoit appris  vivre.

Ce prince se trouvant quelque disposition  devenir amoureux de la
duchesse, La Rochefoucauld l'chauffa encore davantage par le grand
dsir qu'il avoit de se venger du duc de Nemours. La Rochefoucauld le
persuada de lui donner la proprit de Marlou, dont elle n'avoit que
l'usufruit, lui disant que madame de Chtillon toit plus jeune que
lui, et que ce prsent ne faisoit tort qu' sa postrit, et qu'une
terre de vingt mille livres de rente de plus ou moins ne la rendoit ni
plus pauvre ni plus riche.

Lorsque le prince devint amoureux de madame de Chtillon, elle toit
entre les mains de Desfougerets, qui se servoit de vomitifs pour la
tirer d'affaire. Le prince, qui toit sans cesse auprs de son lit,
lui demandoit quelle toit sa maladie; elle lui dit qu'elle croyoit
tre empoisonne. Cet amant, dsespr de voir sa matresse en danger
de la vie, disoit  l'apothicaire qui la servoit qu'il le feroit
pendre; celui-ci, qui n'osoit se justifier, alloit dire  Bordeaux,
qui avoit pous Ricoux, que, si on le pressoit trop, il diroit tout.
Enfin les remdes firent l'effet qu'on s'toit promis, et ce fut peu
de temps aprs cette gurison que, le prince ayant fait la donation de
Marlou, madame de Chtillon n'en fut pas ingrate[97]; mais elle ne lui
donna que l'usufruit dont le duc de Nemours avoit la proprit.
Cependant La Rochefoucauld se vengea pleinement du duc de Nemours, et
lui donna des dplaisirs d'autant plus cuisants qu'il n'eut pas la
force de se gurir de sa passion, comme La Rochefoucauld avoit fait de
celle qu'il avoit eue pour madame de Longueville. Outre celui-ci, le
prince avoit encore Vineuil pour confident, qui, en le servant auprs
de sa matresse, tchoit aussi de s'en faire aimer.

_Portrait de monsieur de Vineuil._

Vineuil toit frre du prsident Ardier[98], d'une assez bonne famille
de Paris, agrable de visage, assez bien fait de sa personne; il toit
savant et honnte homme. Il avoit l'esprit plaisant et satirique,
quoiqu'il craignt tout; cela lui avoit attir souvent de mchantes
affaires. Il toit entreprenant avec les femmes, et cela l'avoit
toujours fait russir; il avoit t bien avec madame de Montbazon[99],
bien avec madame de Movy[100] et bien avec la princesse de
Wirtemberg[101], et cette dernire galanterie l'avoit tellement
brouill avec feu Chtillon, que, sans la protection de monsieur le
Prince, il et souffert quelques violences. Aussi la haine de
Chtillon pour lui avoit assez dispos sa femme  l'aimer.

Mais laissons l Vineuil pour quelque temps, et revenons au duc de
Nemours.

La jalousie le transportoit tellement, qu'un jour, ayant trouv chez
madame de Chtillon monsieur le Prince parlant tout bas avec elle, il
s'corcha toutes les mains sans s'apercevoir de ce qu'il faisoit, et
ce fut un de ses gens qui lui fit prendre garde de l'tat o il
s'toit mis. Enfin, ne pouvant plus souffrir les visites du prince
chez sa matresse, il la pria de s'en aller pour quelque temps chez
elle. Elle, qui l'aimoit fort et qui ne croyoit pas qu'une petite
absence ralentt la passion du prince, ne se fit pas presser, et lui
promit mme de chasser Bordeaux, qui avoit quitt ses intrts pour
tre dans ceux de son rival. Madame de Chtillon ne fut pas long-temps
 la campagne, et,  son retour, la jalousie reprit de telle sorte au
duc de Nemours, qu'il fut vingt fois sur le point de faire tirer
l'pe  monsieur le Prince; et il et succomb  cette tentation sans
le combat qu'il fit avec son beau-frre, dans lequel il perdit la vie.

Madame de Chtillon, qui de vingt amants qu'elle a favoriss en sa vie
n'en a jamais aim que le duc de Nemours, fut dans un vritable
dsespoir de sa mort. Un de ses amis, qui lui en donna la nouvelle,
lui dit en mme-temps qu'il falloit qu'elle retirt des mains d'un des
valets de chambre de feu monsieur de Nemours, qu'il lui nomma, une
cassette pleine de ses lettres. Elle l'envoya qurir, et, sur la
promesse qu'elle lui fit de lui donner cinq cents cus, elle retira
cette cassette; mais le pauvre garon n'en a jamais rien pu tirer.

Pour monsieur le Prince, quelque obligation qu'il et au duc de
Nemours, la jalousie les avoit tellement dsunis qu'il fut fort aise
de sa mort; la gloire, aussi bien que l'amour, avoit mis tant
d'mulation entre eux qu'ils ne se pouvoient plus souffrir l'un
l'autre, et cela toit si vrai que, si le prince avoit voulu prendre
toutes les prcautions ncessaires pour empcher le duc de Nemours de
se battre, il ne se seroit point battu. Une chose encore qui fit bien
voir qu'il y avoit dans le coeur du prince plus de gloire que
d'amour, c'est qu'un moment aprs la mort de son rival il n'aima
presque plus madame de Chtillon, et se contenta de garder des mesures
de biensance avec elle pour s'en servir dans les rencontres qu'il
jugeoit  propos.

Et en effet, dans ce temps-l, le cardinal, croyant qu'elle gouvernoit
le prince, lui envoya le grand prvt de France[102] lui offrir de sa
part cent mille cus comptant et la charge de surintendante de la
maison de la reine future, au cas qu'elle obliget le prince
d'accorder les articles qu'il souhaitoit et d'abandonner le comte
d'Oignon[103], le duc de La Rochefoucauld et le prsident Viole[104].
Pendant la ngociation du grand prvt, un chevau-lger, nomm
Mouchette, ngocioit aussi de la part de la reine avec madame de
Chtillon; mais celle-ci, voyant qu'elle ne pouvoit porter le prince 
faire les choses que la cour dsiroit, manda  la reine qu'elle lui
conseilloit d'accorder au prince tout ce qu'il lui demanderoit, et
qu'aprs cela Sa Majest savoit bien comme il falloit user avec un
sujet qui, se prvalant du dsordre des affaires de son matre, lui
avoit arrach des conditions honteuses et prjudiciables  son
autorit.

Dans ce temps-l, l'abb Foucquet, ayant t pris par les ennemis, fut
amen dans l'htel de Cond. D'abord il eut une conversation un peu
fcheuse avec le prince; mais le lendemain les choses s'adoucirent, et
quelques jours aprs on recommena  traiter de la paix avec lui.
Comme il toit prisonnier sur parole et qu'il alloit partout o il lui
plaisoit, il rendoit quelques visites  madame de Chtillon, croyant
que rien ne se feroit auprs du prince que par son entremise, et ce
fut dans ces visites-l qu'il devint amoureux d'elle.

Vineuil gouvernoit alors assez paisiblement madame de Chtillon.
Cambiac s'toit retir depuis que monsieur le Prince toit amoureux et
que le duc de Nemours toit mort, et cela avoit fort diminu la
passion du prince: de sorte que peu de jours aprs, ayant t
contraint de se retirer en Flandre par l'accommodement de Paris, il
fut sur le point de partir sans dire adieu  madame de Chtillon, et,
lorsque enfin il l'alla voir, il ne fut qu'un moment avec elle.

Le Roi[105] tant revenu  Paris, l'abb Foucquet crut que, si madame
de Chtillon y demeuroit, il auroit des rivaux sur les bras qui lui
pourroient tre prfrs: de sorte qu'il persuada au cardinal de
l'loigner, disant qu'elle auroit  Paris tous les jours mille
intrigues contre les intrts de la cour qu'elle ne pourroit pas avoir
ailleurs; et cela obligea le cardinal  l'envoyer  Marlou. L'abb
Foucquet l'y alloit voir le plus souvent qu'il pouvoit; mais il y
avoit encore dans son voisinage deux hommes qui lui rendoient bien de
plus frquentes visites: l'un toit Craf, milord anglois, qui avoit
lou une maison auprs de Marlou, o il tenoit d'ordinaire son
quipage et o il venoit quelquefois loger, et l'autre toit Digby,
comte de Bristol[106], gouverneur de Mantes et de l'Isle-Adam. Ces
deux cavaliers devinrent amoureux de la duchesse: Craf, homme de paix
et de plaisir, et Bristol, fier, brave et plein d'ambition.

Lorsque Cambiac avoit vu monsieur le Prince sortir de France, il
s'toit attach  madame de Chtillon, de sorte qu'il demeuroit avec
elle  Marlou; et, comme il ne craignoit pas tant l'abb Foucquet ni
Bristol que monsieur le Prince, il disoit avec franchise  madame de
Chtillon ses sentiments sur la conduite qu'elle avoit avec tous ses
amants. Elle, qui ne vouloit point tre contrarie sur ses nouveaux
desseins, et particulirement par un intress, reut fort mal ses
remontrances: de sorte que, les choses s'aigrissant de plus en plus
tous les jours, Cambiac enfin se retira en grondant, et comme un homme
que l'on devoit craindre. Quelque temps aprs il lui crivit une
lettre sans nom, et d'une autre criture que la sienne, par laquelle
il lui donnoit avis de ce qui se disoit contre elle dans le monde.
Elle se douta pourtant bien que cette lettre venoit de lui, parcequ'il
lui mandoit des choses qu'autres que lui ne pouvoient pas savoir.
Enfin, madame de Chtillon apprenant de beaucoup d'endroits que
Cambiac se dchanoit contre elle, pria madame de Pisieux[107],
qu'elle connoissoit fort et qui avoit du pouvoir sur lui, de retirer
quelques lettres de consquence qu'il avoit d'elle. Madame de Pisieux
lui promit, et en mme temps manda  Cambiac de l'aller trouver chez
elle  Marine, prs de Pontoise. Il faut remarquer que, depuis que
Cambiac toit sorti d'auprs de madame de Chtillon, elle avoit fait
mille plaintes contre lui au comte Digby. Cet amant, qui ne songeoit
qu' plaire  sa matresse et qui se consumoit en dpenses pour elle,
ne balana pas  lui promettre une vengeance qui ne lui coteroit
rien, et dans laquelle il trouveroit son intrt particulier: il prit
le temps que Cambiac, tant  Marine, toit un jour  cheval pour se
promener, et l'ayant enlev avec cinq ou six cavaliers, il l'envoya 
Marlou. Madame de Chtillon, qui savoit qu'on ne devoit jamais
offenser  demi les amants bien traits, fut fort embarrasse de la
manire dont on venoit de traiter Cambiac, et elle voyoit bien qu'on
n'en souponneroit point d'autre qu'elle. Elle fut trs mal satisfaite
de Digby, et lui et bien plutt pardonn la mort de Cambiac que son
enlvement. Mais enfin, ne pouvant faire que ce qui venoit d'tre fait
ne ft point: Je suis au dsespoir, lui dit-elle, de ce qui vous
vient d'arriver. Je vois bien que l'impertinent qui vous a fait cet
outrage me veut rendre suspecte auprs de vous en vous envoyant chez
moi; mais vous verrez bien par le ressentiment que j'en aurai que je
n'ai point de part  cette violence. Cependant, Monsieur, voulez-vous
demeurer ici? Vous y serez le matre. Voulez-vous retourner  Marine?
Je vous donnerai mon carrosse. Vous n'avez qu' dire.--Je ne sais,
Madame, lui rpondit froidement Cambiac, ce que je dois croire de tout
ceci. Je vous rends grces des offres que vous me faites: je m'en
retournerai sur mon cheval, si vous le trouvez bon. Dieu, qui veut me
garantir des entreprises des mchants, aura soin de moi jusqu'au
bout. Et, en achevant ces mots, il sortit brusquement et s'en
retourna seul  Marine. Il n'y fut pas plutt arriv que madame de
Pisieux et lui crivirent ces deux lettres  un de leurs amis  Paris:


LETTRE

De Cambiac  monsieur de Brienne[108].

_Vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez l'aventure qui m'est
arrive; mais, pour la dire telle qu'elle est, il faut reprendre un
peu plus loin  vous dire que madame de Chtillon vint ici pour
obliger madame de Pisieux  la venir trouver afin d'obtenir de moi
certaines choses qu'elle souhaitoit. Madame de Pisieux, comme vous
savez, m'crivit, et vous savez encore que j'ai fait le voyage. Le
mme jour que j'arrivai, madame de Chtillon envoya La Fleur pour
savoir si j'y tois, et le lendemain un homme inconnu, sous de
fausses enseignes, me vint demander et savoir si je m'en retournerois
bientt  Paris. Hier au matin, je partis d'ici  quatre heures. Comme
je fus  cent pas de Pontoise, aprs avoir pass la rivire, je fus
investi par six cavaliers, le pistolet  la main,  la tte desquels
toit le comte Digby. Il me dit d'abord que si madame de Chtillon
m'avoit fait justice elle m'auroit fait donner cent coups de poignard;
mais que je ne craignisse rien. Je vous dirai, sans faire le gascon,
que j'agis fort firement en ce rencontre, et que dans cette affaire
je n'ai pas fait la moindre bassesse. Il me traita fort civilement,
et, aprs avoir dn, il me conduisit lui-mme jusqu'au pied de
Marlou, et puis m'envoya avec quatre cavaliers pour faire satisfaction
 cette digne personne. Elle fit semblant d'tre fche de cela, et le
fut effectivement de la hauteur avec laquelle je lui parlai, qui lui a
fait comprendre que c'est la plus mchante affaire qu'elle se ft
jamais attire. Je m'en retournai  Marine pour dire  madame de
Pisieux la trahison que madame de Chtillon lui avoit faite aussi bien
qu' moi; elle en a le ressentiment qu'en doit avoir une personne de
sa qualit, de son honneur et de son courage. Voil une chose assez
extraordinaire. Je vous conjure de me mander vos sentiments l-dessus
et ce que vous croyez que je doive faire. Vous voyez bien, ce me
semble, que je n'en dois pas demeurer l. Depuis, cette lche personne
a crit  madame de Pisieux pour la conjurer de faire en sorte que
j'touffe mon ressentiment, en m'assurant qu'elle n'a rien su de tout
cela. La rponse qui lui a t faite est digne de la gnrosit de
madame de Pisieux. J'ai rsolu d'tre trois ou quatre jours ici pour
me donner le loisir de penser  ce que je dois faire, et pour
m'empcher de m'emporter  rien dont je puisse me repentir; outre que
de s'vaporer en plaintes, c'est se venger foiblement, et j'ai dessein
d'en user autrement si je puis. J'attendrai de vos nouvelles avec
impatience. Je suis tout  vous. Une lettre ne permet pas de mander un
dtail plus long; je vous le ferai quand je vous verrai. Adieu. Le 18
juillet 1655._


LETTRE

De madame de Pisieux  monsieur de Brienne.

_J'ai trop de part  l'aventure de monsieur de Cambiac pour ne pas
joindre un mot de ma main  la relation qu'il vous a faite de la
sienne. Il n'y a point de circonstance qui ne soit surprenante, et
tout le mieux que l'on puisse penser de moi en cette affaire, c'est
qu'on ne m'y a gure considre, car toutes les apparences sont que je
dois tre complice d'une si digne action. Il est vrai que l'offens me
justifie assez, puisqu'il s'est venu retirer au mme lieu o on lui
avoit dress le pige. Toute mon tude est prsentement  me conduire
de faon que, sans m'emporter dans une juste colre, j'y demeure toute
ma vie assez pour faire voir que j'tois utile amie  madame de
Chtillon. Vous savez mon nom et mon courage; je vous ai toujours
parl avec assez de sincrit; je vous ajoute de plus que je fais
profession d'un christianisme assez austre et que j'ai dessein de
servir mon Dieu et mon matre sans art et sans fourbe. Ces fondements
poss, tout ce que le ressentiment et la justice me peuvent permettre,
je ne manquerai  rien. Obligez-moi de faire part de ceci  monsieur
d'Aubigny[109], et ne passez pas outre. Ce rgal ne sera pas mauvais 
madame la princesse Palatine[110],  qui je vous permets d'en parler.
Je ne crois pas que le crime de Cambiac ft assez grand de s'tre mis
dans la voie de son devoir par le moyen de monsieur l'vque
d'Amiens[111], ni le mien de lui avoir conseill, pour s'tre attir
une si mchante affaire. Je retournerai exprs  Paris afin
d'entretenir mes amis du particulier, et vous tout le premier. Il faut
que ce petit mot de vengeance m'chappe. Madame de Chtillon n'est pas
oublie quand l'occasion se prsente de parler d'elle. Je vous donne
le bonjour; je suis trop en colre pour en attendre un aujourd'hui._


Peu de temps aprs ces deux lettres crites, Cambiac retourna  Paris,
en ne gardant plus aucune mesure avec madame de Chtillon; il la
dchira partout o il se trouva, et, pour assouvir pleinement sa
vengeance, il montra  la reine toutes les lettres les plus emportes
de madame de Chtillon. La modestie de l'histoire ne permet pas qu'on
les puisse rapporter, mais par les fragmens les plus honntes que
voici on jugera du reste.

Elle mandoit en beaucoup d'endroits  Cambiac qu'il en pouvoit parler
comme il lui plairoit, mais qu'il toit plus gnreux  lui d'en dire
du bien qu'autrement; que, depuis qu'on s'toit mis entre les mains
des gens, comme elle avoit fait entre les siennes, ils pouvoient en
abuser, et que le parti qu'une pauvre femme avoit  prendre en ces
rencontres-l, c'toit de souffrir et se taire. Dans un autre endroit,
elle lui mandoit qu'il avoit beau faire, qu'elle l'aimeroit toujours,
et, bien qu'elle se prpart  faire une confession gnrale  Pques,
qu'il n'y avoit rien qui le regardt.

La reine fut fort surprise de l'emportement de madame de Chtillon
dans ses lettres; elle ne fut pourtant pas fche du mpris que cela
lui attiroit, et, lorsqu'elle eut appris l'insulte que l'on avoit
faite  Cambiac, elle en fit un fort grand bruit, et dit publiquement
que, puisque l'on maltraitoit les gens qui rentroient en leur devoir,
le roi sauroit bien leur faire justice.

Lorsque le comte Digby vint voir madame de Chtillon aprs
l'enlvement de Cambiac, il fut fort tonn de ne recevoir d'elle que
des reproches, au lieu de remerciemens qu'il attendoit. Quand on vous
tmoignoit, lui dit-elle, d'avoir du chagrin contre Cambiac, cela ne
vouloit pas dire qu'il le fallt enlever. Il est bien ais de voir que
dans cette belle action vous vous tes plus considr que moi; mais
j'aurai soin de mes intrts  mon tour, et j'oublierai les vtres.
Digby se voulut excuser sur ses intentions, qui avoient t bonnes;
et, comme il vit qu'elle ne s'apaisoit pour quoi que ce soit qu'il lui
dt, il se fcha aussi de son ct, et madame de Chtillon, craignant,
en le perdant, de perdre un protecteur et un amant, le radoucit et le
pria de considrer une autre fois qu'il falloit dissimuler les injures
avec des gens comme Cambiac, ou qu'il falloit les perdre.

Dans le temps que Digby commena  devenir amoureux de madame de
Chtillon, le milord Craf, qui, dans le temps des dsordres
d'Angleterre, avoit suivi Charles en France, avoit lou une maison
dans le voisinnage de Marlou, et l'oisivet, la commodit et la
manire insinuante de madame de Chtillon avoient fait natre de
l'amour dans le coeur du milord; mais, comme il toit plus doux que
le comte, sa passion n'avoit pas fait tant de chemin que celle du
comte.

Les choses toient en ces termes lorsque l'abb Foucquet[112], voyant
que ses affaires n'avanoient pas auprs de madame de Chtillon, se
servit de ce stratagme ici pour les hter: il avoit appris que
Ricoux, beau-frre d'une des demoiselles de madame de Chtillon, toit
cach dans Paris, o il avoit des commerces avec elle pour les
intrts de monsieur le Prince; il mit tant de gens en qute de Ricoux
qu'il fut pris et men  la Bastille. L'abb Foucquet l'ayant fait
interroger, il accusa madame de Chtillon de plusieurs choses, et,
entre autres, de lui avoir promis dix mille cus pour tuer le
cardinal, et dit qu'elle lui en avoit dj donn deux mille d'avance.
L'abb Foucquet supprima ces informations et en fit faire d'autres,
par lesquelles Ricoux confessoit toujours qu'il toit  Paris dans le
dessein de tuer le cardinal; mais il n'accusoit point la duchesse de
tremper dans cette conjuration, et tout ce qu'il disoit contre elle
toit qu'elle avoit intelligence avec monsieur le Prince et recevoit
quatre mille cus de pension des Espagnols. Il montra ces dernires
informations au cardinal et les premires  madame de Chtillon, par
lesquelles l'ayant pouvante au point qu'on peut s'imaginer, il lui
dit qu'il la sauveroit si, pour lui faire voir sa reconnoissance, elle
lui vouloit donner les dernires marques de son amour. Madame de
Chtillon, qui craignoit la mort plus que toutes les choses, ne
balana de contenter l'abb Fouquet qu'autant de temps qu'elle crut
qu'il en falloit pour lui faire valoir cette dernire faveur. L'abb
Foucquet ne songeoit plus qu' faire sauver sa matresse. Pour cet
effet, il la fit sortir la nuit de Marlou, et la mena en Normandie, o
il la faisoit changer tous les huit jours de demeure, dguise tantt
en cavalier, tantt en religieuse et tantt en cordelier. Cela dura
six semaines, pendant lesquelles l'abb Foucquet alloit et venoit de
la cour au lieu o toit madame de Chtillon. Enfin il lui fit prendre
une amnistie lorsque Ricoux eut t rou, et la fit revenir  Marlou,
o elle ne fut pas long-temps en repos, car elle jeta les yeux sur le
marchal d'Hocquincourt, tant pour les avantages qu'elle pouvoit tirer
de lui par les postes qu'il tenoit sur la Somme, que pour la dlivrer
de la tyrannie de l'abb Foucquet, qui commenoit  lui devenir
insupportable.


_Portrait de M. le marchal d'Hocquincourt[113]._

Charles, marchal d'Hocquincourt, avoit les yeux noirs et brillans, le
nez bien fait et le front un peu serr; le visage long, les cheveux
noirs et crpus et la taille belle; il avoit fort peu d'esprit,
cependant il toit fin  force de dfiance; il toit brave et toujours
amoureux, et sa valeur auprs des dames lui tenoit lieu de
gentillesse. Madame de Chtillon, qui le connoissoit de rputation,
crut qu'il toit tout propre  faire les folies dont elle avoit
besoin. De Vignacourt[114], gentilhomme picard, son voisin, fut celui
qu'elle employa auprs de lui. Le marchal, donc, convint avec
Vignacourt qu'en s'en allant commander l'arme de Catalogne, il la
verroit en passant  Marlou, comme si c'toit le hasard qui et fait
cette entrevue. La chose arriva ainsi qu'elle avoit t projete, et
madame de Chtillon monta  cheval pour aller conduire le marchal
jusqu' deux lieues de Marlou. Durant le chemin, elle lui conta le
pitoyable tat de sa fortune, le pria de vouloir tre son protecteur,
le flatta du titre de refuge des affligs et ressource des misrables;
enfin elle le piqua tellement de gnrosit, qu'il lui promit de la
servir envers et contre tous, et lui donna mme ses tablettes, sur
lesquelles il donnoit ordre aux lieutenants de ses places de la
recevoir, elle et les siens, toutes les fois qu'elle en auroit besoin.
Cette entrevue fut dcouverte par l'abb Foucquet, qui, voyant le
marchal d'Hocquincourt sur le point de revenir en cour, jugeant le
voisinage de madame de Chtillon et de lui dangereux pour les intrts
de la cour et les siens propres, persuada au cardinal de l'loigner de
la frontire de Picardie, et lui fit donner ordre d'aller  son duch.
Madame de Chtillon, s'tant mise en chemin, rencontra le marchal
d'Hocquincourt  Montargis, avec lequel elle renouvela les mesures
qu'elle avoit prises six mois auparavant, et, aprs s'tre donn
rciproquement, lui des paroles positives de la protger contre la
cour, et elle des esprances de lui accorder un jour des marques de sa
passion, ils se sparrent: le marchal alla trouver le roi, et elle 
son duch, o elle passa l'hiver, pendant lequel le marchal
d'Hocquincourt lui crivoit; et l'abb Foucquet, qui, comme patron,
toit le plus difficile  contenter, supportoit impatiemment les
entrevues qui s'toient faites entre le marchal d'Hocquincour et
madame de Chtillon, et le commerce qu'elle conservoit avec lui. Pour
s'excuser, elle lui disoit que le marchal s'employoit auprs du
cardinal pour faire revenir Bordeaux, qu'on lui avoit te, et pour
lui faire obtenir  elle-mme la permission de retourner  la cour;
elle ajoutoit qu'elle et bien souhait ne devoir ces grces qu' lui,
mais qu'elle vouloit mnager son crdit pour de plus grandes affaires.
Ce qui persuada l'abb Foucquet que l'intrigue du marchal et d'elle
pouvoit ne regarder que la cour, c'est qu'au printemps elle revint par
son entremise, premirement  Marlou, et puis quelque temps aprs 
Paris, et Bordeaux avec elle. Pendant la campagne du marchal en
Catalogne, le roi d'Angleterre, que les malheurs de sa maison
obligeoient de demeurer en France, et qui avoit trouv la duchesse
fort  son gr, la revoyoit  Marlou, dans de petits voyages qu'il
faisoit chez Craf, et ce commerce avoit donn tant d'amour pour elle 
ce prince qu'il toit rsolu de l'pouser, Craf persuadant  son
matre de la contenter,  quelque prix que ce ft, sur les promesses
que madame de Chtillon avoit faites  ce milord de lui donner les
dernires faveurs s'il contribuoit  la faire reine; et en effet elle
l'et t, si Dieu, qui avoit soin de la fortune et de la rputation
de ce roi, n'et amus madame de Chtillon d'une folle esprance, qui
lui fit manquer une si belle occasion.


_Portrait de Charles, roi d'Angleterre[115]._

Charles, roi d'Angleterre, avoit de grands yeux noirs, les sourcils
fort pais, et qui se joignoient; le teint brun, le nez bien fait, la
forme du visage longue, les cheveux noirs et friss. Il toit grand et
avoit la taille belle. Il avoit l'abord froid, et cependant il toit
doux et civil dans la bonne plus que dans la mauvaise fortune; il
toit brave, c'est--dire qu'il avoit le courage d'un soldat et l'me
de prince; il avoit de l'esprit; il aimoit ses plaisirs, mais il
aimoit encore plus son devoir; enfin il toit un des plus grands rois
du monde. Mais, quelque heureuse naissance qu'il et, l'adversit, qui
lui avoit servi de gouverneur, avoit t la principale cause de son
mrite extraordinaire.

Monsieur le Prince, en sortant de France, avoit tmoign, comme j'ai
dit, fort peu de considration pour madame de Chtillon; mais, ayant
su le cas que les Espagnols en faisoient par la pension qu'ils lui
avoient donne, et le crdit qu'elle avoit  la cour de France par le
moyen de l'abb Foucquet, il s'toit rchauff pour elle, et cela
toit si violent qu'il lui crivit des lettres les plus passionnes du
monde, et, entre autres, on en intercepta celle-ci, crite en
chiffres.


LETTRE.

_Quand tous vos agrmens ne m'obligeroient point  vous aimer, ma
chre cousine, les peines que vous prenez pour moi, et les
perscutions que vous souffrez pour tre dans mes intrts, et les
hasards o cela vous expose, m'obligeront  vous aimer toute ma vie:
jugez donc de tout ce que cela peut faire sur un coeur qui n'est ni
insensible ni ingrat. Mais jugez aussi des alarmes o je suis sans
cesse pour vous. L'exemple de Ricoux me fait trembler, et, quand je
songe que ce que j'ai de plus cher au monde est entre les mains de mes
ennemis, je suis dans des inquitudes qui ne me donnent point de
repos. Au nom de Dieu, ma pauvre chre, ne vous commettez plus comme
vous faites; j'aime mieux ne retourner jamais en France que d'tre
cause que vous ayez la moindre apprhension; c'est  moi  m'exposer,
et  mettre par la guerre mes affaires en tat que l'on traite avec
moi, et alors, ma chre cousine, vous pourrez m'aider de votre
entremise; et cependant, comme les vnemens sont douteux  la guerre,
j'ai un coup sr pour passer ma vie avec vous et nous lier d'intrts
encore plus que nous n'avons fait jusqu'ici. Ne croyez pas que Madame
la Princesse[116] soit un obstacle  cela; on en rompt de plus
considrables quand on aime autant que je fais. Je ne donne en cet
endroit, ma chre cousine, aucunes bornes  mon imagination, ni  vos
esprances; vous les pourrez pousser aussi loin qu'il vous plaira.
Adieu._


L'esprance qu'eut madame de Chtillon, sur cette lettre, de pouvoir
pouser monsieur le Prince, lui fit balancer  refuser les offres du
roi d'Angleterre. Elle consulta l dessus un de ses amis, en prsence
de Bordeaux. Celle-ci, de qui le mari toit auprs de monsieur le
Prince, disoit  sa matresse qu'elle toit visionnaire de songer un
moment  pouser une ombre de roi, un misrable qui n'avoit pas de
quoi vivre, et qui, en se faisant moquer d'eux, la ruineroit en peu de
temps; que, s'il toit possible, contre toutes les apparences du
monde, qu'il remontt un jour sur le trne, elle pouvoit bien croire
qu'tant loin d'elle, il la rpudieroit sur le prtexte d'ingalit de
condition. Son ami lui disoit, au contraire, que sa vision toit
d'pouser monsieur le Prince, qui toit mari, et dont la femme se
portoit bien; que les gens de la condition du roi d'Angleterre
pouvoient quelquefois tre en mauvaise fortune, mais qu'ils ne
pouvoient jamais tre dans cette extrme ncessit si commune aux
particuliers; qu'il toit beau  une demoiselle de vivre reine, quand
mme elle vivroit malheureuse, et qu'elle ne devroit jamais refuser un
titre honorable, quand elle ne le devroit porter que sur son tombeau.
Pour vous, Mademoiselle, se retournant vers Bordeaux, vous avez
raison de parler comme vous faites  Madame, ne considrant que vos
intrts; mais moi, qui n'ai gard qu'aux siens, je lui dis ce que je
dois dire. Madame de Chtillon leur rendit grce de l'amiti qu'ils
lui tmoignrent, et leur dit qu'elle songeroit encore  leurs raisons
avant que de rsoudre. Elle ne vouloit pas rpondre plus positivement
devant son ami sur une affaire o elle avoit honte de prendre le parti
contraire  son avis. Cependant il en vint de plusieurs endroits au
roi d'Angleterre de la vie de madame de Chtillon et de sa conduite
prsente avec l'abb Foucquet. Il n'y a point d'homme un peu glorieux
qui, dans le commencement de son amour, ait assez perdu la raison pour
pouser une femme sans honneur.

Le roi d'Angleterre partit du voisinage de Marlou aussitt qu'il eut
appris toutes ces nouvelles, et ne voulut pas hasarder, en voyant
madame de Chtillon, un combat qui pouvoit tre douteux entre ses sens
et sa raison. Madame de Chtillon ne sentit pas alors la perte qu'elle
faisoit; le dsir et l'esprance qu'elle avoit du mariage de monsieur
le Prince lui rendit toutes autres choses indiffrentes.

Madame de Chtillon tant revenue de son duch  Marlou au
commencement du printemps, par l'entremise du marchal d'Hocquincourt,
et quelque temps aprs  Paris, elle n'en fut pas ingrate; ce petit
service, et les promesses qu'il lui fit de tuer le cardinal et de
mettre ses places entre les mains de monsieur le Prince, touchrent le
coeur de madame de Chtillon au point d'accorder au marchal les
dernires faveurs. L't se passa en cette sorte, pendant lequel
l'abb Foucquet, qui entrevoyoit ce commerce, passoit souvent de
mchantes heures; et il et fait en ce temps-l ce qu'il fit ensuite,
si les amans n'aimoient  se tromper eux-mmes quand il s'agit de
quitter ou de condamner leurs matresses.

L'hiver d'aprs, le duc de Candale,  son retour de Catalogne, fit
mine d'tre amoureux de madame de Chtillon; l'abb Foucquet, alarm
d'un si dangereux rival, le fit prier par Boligneux[117] de cesser de
l'tre. Monsieur de Candale, qui toit alors vritablement amoureux de
madame d'Olonne, et qui ne s'toit embarqu auprs de madame de
Chtillon que pour la faire servir de prtexte, accorda facilement 
l'abb Foucquet ce qu'il lui faisoit demander; mais comme, avec cette
matresse, les amans toient comme une hydre dont on ne coupoit point
la tte qu'on n'en ft renatre une autre, La Feuillade[118] reprit la
place du duc de Candale. L'abb Foucquet, qui le connut aussitt,
parla lui-mme assez firement  la Feuillade, lequel, soit qu'il crt
que, son rival tant aim, il choueroit dans son entreprise, soit
que, son amour naissant lui laissant toute sa prudence, il juget 
propos de ne se point attirer sur les bras un homme si violent, ne
s'opinitra donc point dans cette passion. Le marquis de
Coeuvres[119] n'eut pas tant de complaisance dans la sienne que la
Feuillade: il continua de voir madame de Chtillon malgr l'abb
Foucquet; mais, comme il n'avoit ni assez de fortune ni assez de
mrite pour lui toucher le coeur, elle ne fit que le conquter, et
ne le conserva que pour chauffer l'abb Foucquet, pour l'obliger 
renouveler ses prsens et pour lui faire connotre qu'elle avoit des
gens de qualit dans ses intrts qui ne souffriroient pas qu'on la
maltraitt. Il fallut donc que l'abb Foucquet endurt ce rival; mais
il dchargea sa colre sur le pauvre Vineuil. Celui-ci toit un des
premiers amans de madame de Chtillon, bien trait, homme de bon sens
et dont l'esprit toit  craindre. L'abb Foucquet fit entendre au
cardinal qu'il toit dangereux de le laisser  Paris; de sorte que le
cardinal, qui ne voyoit alors que par les yeux de l'abb, fit donner
une lettre de cachet  Vineuil pour aller  Tours jusqu' nouvel
ordre. Celui-ci, ne pouvant pas dire adieu  madame de Chtillon, lui
crivit cette lettre, du dernier octobre 1655[120].


LETTRE.

_Quelque dsir que vous m'ayez tmoign que je vous rendisse visite,
j'ai cru, par le peu de plaisir que vous avez eu de la dernire, que
je ferois beaucoup mieux de m'en abstenir, puisque aussi bien votre
froideur m'te toute la joie que je recevois autrefois en vous voyant:
car, en vrit, je suis persuad que je ne dois prtendre aucune part
en vos bonnes grces ni en votre confiance. L'engagement o vous tes
est tel qu'il ne souffre pas que vous regardiez rien hors de l, et
que vous tes ncessite de manquer  ce que vous devez par des
obligations essentielles; je crois mme que vous me sauriez meilleur
gr de vous oublier tout  fait que de m'en souvenir en ce rencontre,
et que vous approuverez de bon coeur mon dtachement de votre
personne et de vos intrts. Avec tout cela, Madame, je ne veux pas
que vous me perdiez, parceque je suis bien assur que vous serez bien
aise de retrouver un jour ce que vous mprisez  cette heure: je me
conserverai tout autant que peut souffrir la connoissance de l'tat
prsent o vous tes et l'amiti que je vous ai promise, laquelle ne
peut dissimuler que tout le genre humain donne de furieuses atteintes
 votre conduite, et que vous tes devenue le sujet continuel de
toutes les conversations du temps. On dpeint votre embarquement le
plus bas et le plus abject o se soit jamais mise une personne de
votre qualit, et on dit que votre ami exerce sur vous un empire
tyrannique, et sur tout ce que vous approchez; qu'il chasse tout ce
qui lui plait, et qu'il menace mme ceux qu'il a appris d'tre ses
rivaux, comme il a fait la Feuillade; et je passe sous silence des
particularits de ses visites secrtes qui sont assez connues. Pensez,
Madame, au prjudice que reoit votre rputation de votre commerce, et
faites rflexion sur ce que vous tes et sur ce qu'est celui qui vous
te l'honneur; car le crdit et la considration qu'il vous attire
vous sont fort peu honorables, et ce sont des faux jours qui
rejaillissent sur vous plutt pour vous offenser que pour vous
clairer. Ah! Madame, si les pauvres dfunts avoient tant soit peu de
sentiment, ils gratteroient leurs tombeaux pour en sortir, et
viendroient vous faire des reproches d'une si honteuse dpendance;
mais je ne crois pas que vous soyez touche de souvenir pour eux.
Craignez les vivans, qui tt ou tard seront illumins sur votre
conduite, et qui en feront sans doute le discernement ncessaire. Je
ne vous reprsente pas toutes ces choses par un motif de jalousie, car
je vous assure que je ne suis point frapp d'une passion si
affligeante et si inutile que celle-l. Si je vous aimois avec
emportement, je me dchanerois en invectives qui vous feroient des
torts irrparables, et je me vengerois de ceux que vous me faites avec
tant d'ingratitude. Si je ne vous aimois point du tout, je raillerois
comme les autres; mais je me conserve  votre gard dans une
mdiocrit qui me cause une douleur muette de l'aveuglement de votre
conduite, lequel, enfin, vous mnera dans les derniers prcipices, si
vous ne pensez  vous, et que vous ne vous reteniez par votre
prudence, sans attendre les vnemens. Je prends demain la route de
Touraine, et je vous dis adieu, Madame. Si vous recevez bien les avis
que je vous donne, je continuerai  vous aimer; si c'est mal,
j'essaierai de me dfaire d'un principe qui en est la cause.
Cependant, je ne demande point de bons offices pour mes affaires, mais
seulement que vous empchiez que l'on m'en rende de mauvais, dont je
vous serais oblig._


L'exil de Vineuil ne mit gure l'abb Foucquet en repos plus qu'il
n'toit auparavant: madame de Chtillon le faisoit enrager  tout
moment; mais ce qui l'inquitoit le plus toit le commerce du marchal
d'Hocquincourt avec elle. Cela l'avoit rendue si fire qu'elle
traitoit souvent l'abb Foucquet comme si elle ne l'et pas connu.
Celui-ci voyoit bien d'o venoit sa fiert.

Dans ces entrefaites, le marchal d'Hocquincourt, se trouvant press
par madame de Chtillon de lui tenir les paroles qu'il lui avoit
donnes, et ne le voulant pas faire, fit avertir le cardinal de tout
ce qu'il avoit promis  madame de Chtillon, par un gentilhomme  lui,
qui paroissoit le trahir, et en mme temps fit donner le mme avis 
l'abb Foucquet par madame de Calvoisin[121], femme du gouverneur de
Roye. Cette ruse eut tout l'effet que le marchal en avoit attendu; le
cardinal en prit l'alarme, et, pour rompre une si dangereuse intrigue,
fit ngocier avec le marchal d'Hocquincourt. L'abb Foucquet, de son
ct, que la Calvoisin avoit averti, pria le cardinal de trouver bon
qu'il ft arrter madame de Chastillon, et la mt en un lieu o elle
n'auroit du commerce avec personne, jusqu' ce qu'il juget  propos
de la remettre en libert. Le cardinal y ayant consenti, l'abb
Foucquet fit prendre madame de Chtillon  Marlou et conduire avec une
demoiselle  Paris, o il la fit entrer la nuit, et loger chez un
nomm de Vaux[122], dans la rue de Poitou. Le lendemain qu'elle fut
arrive, l'abb Foucquet tira un crit d'elle, par ordre du cardinal,
au marchal d'Hocquincourt, par lequel elle le prioit de faire son
accommodement avec le roi, et de ne plus songer  monsieur le Prince
ni  elle, parceque cela la mettoit en danger de sa vie; et comme,
quelques jours avant qu'elle ft prise, elle toit demeure d'accord
avec le marchal, que, s'ils venoient  tre arrts, et qu'on exiget
d'eux des lettres contre les mesures qu'ils avoient prises ensemble,
ils n'y ajouteroient point de foi si elles n'toient crites d'un
double C, elle ne le mit point dans cette lettre, mais bien dans une
autre qu'elle crivit au mme temps au marchal, par laquelle elle lui
mandoit de demeurer ferme dans sa premire rsolution qu'il avoit
prise de servir monsieur le Prince et de lui donner ses places. Le
marchal, qui n'en avoit point eu d'intention, et qui ne l'avoit
promis  madame de Chtillon que pour en avoir des faveurs et pour
arracher du cardinal des grces qu'il n'en pouvoit avoir sans se faire
craindre, supprima la lettre d'intelligence et envoya  monsieur le
Prince celle que l'abb Foucquet avoit fait crire  madame de
Chtillon, par laquelle connoissant qu'elle toit en danger de sa vie,
il lui manda de faire son trait avec la cour, pourvu qu'il tirt
madame de Chtillon de prison. Le cardinal, qui croyoit le marchal
tellement amoureux de madame de Chtillon qu'il donneroit tout ce
qu'on lui demanderoit pour la mettre en libert, la lui voulut compter
pour cent mille livres, sur les cent mille cus dont il toit demeur
d'accord avec lui; mais le marchal n'en voulut rien faire, et
nanmoins, pour ne pas passer auprs d'elle pour un fourbe et garder
toujours avec elle des mesures, il ne voulut pas mettre ses places
entre les mains du cardinal qu'il ne st que la duchesse ft en
libert: de sorte que pour le satisfaire l-dessus on le trompa, et on
envoya la duchesse chez les Pres de l'Oratoire, se faire voir  un
gentilhomme qu'il avoit envoy exprs pour cela, avec qui elle toit
libre, aprs quoi elle retourna dans sa prison, o elle fut encore
huit jours. Pendant les trois semaines qu'elle fut prisonnire dans la
rue de Poitou, l'abb n'toit pas si libre qu'elle; il enrageoit tous
les jours de plus en plus: car, comme avec la libert d'aller et de
venir il lui toit encore celle de le tromper, en l'empchant de voir
personne, il la trouvoit mille fois plus aimable qu'auparavant.
D'ailleurs, la duchesse, qui vouloit se remettre dans son estime pour
se mettre en libert, vivoit d'une manire avec lui capable
d'attendrir un barbare, avec mille complaisances et mille douceurs
qu'elle avoit pour lui; elle lui tmoignoit une confiance si entire,
qu'il ne pouvoit s'empcher de croire qu'elle ne voult jamais
dpendre que de lui.

Les choses tant en cet tat, l'abb surprit une lettre fort tendre
que la duchesse crivoit au prince de Cond. Cela lui donna une si
grande douleur, qu'en lui faisant des reproches il se voulut
empoisonner avec du vif argent de derrire une glace de miroir; mais,
commenant  se trouver mal, il perdit l'envie de mourir pour une
infidle, et prit du thriaque qu'il portoit d'ordinaire sur lui pour
le garantir des ennemis que l'emploi qu'il s'toit donn auprs du
cardinal lui donnoit tous les jours. Hormis d'aller de son mouvement
o il lui plaisoit, la duchesse passoit fort agrablement le temps
dans la prison: l'abb lui faisoit la plus grande chre du monde; il
lui donnoit tous les jours des prsens trs considrables en bijoux et
en pierreries; il en sortoit  deux heures aprs minuit, et il y
rentroit  huit heures du matin: ainsi il toit dix-huit heures, de
vingt-quatre, avec elle.

Il n'est pas possible que le cardinal ne st o toit la duchesse, et
cela est plaisant, que ce grand homme, qui faisoit le destin de
l'Europe, ft de moiti d'un secret amoureux avec l'abb Foucquet, o
il n'avoit pas d'intrt. Je crois que la raison qu'il avoit
d'approuver ce commerce toit que, connoissant la duchesse intrigante,
il aimoit mieux qu'elle ft entre les mains de l'abb, dont il toit
assur, que d'un autre; et, d'ailleurs, que, l'abb la tenant en
chambre et la dshonorant absolument par l, il toit bien aise que le
prince de Cond, son cousin et son amant, en ret une mortification
extraordinaire. Mais enfin l'accommodement du marchal d'Hocquincourt
tant fait  condition que la duchesse sortiroit de prison, il fallut
la mettre en libert; on l'envoya  Marlou, o il lui arriva, quelque
temps aprs, la plus fcheuse affaire du monde.

L'abb Foucquet toit convenu avec elle que tous les samedis ils se
renverroient rciproquement les lettres qu'ils se seroient crites
pendant la semaine, et que ce seroit lui qui les enverroit qurir par
un homme qui se diroit  mademoiselle de Vertus[123]. Un jour que cet
homme toit  Marlou, il y arriva un laquais du marchal
d'Hocquincourt avec une lettre pour la duchesse, laquelle ayant fait
ses rponses et les ayant donnes  une femme de chambre pour les
rendre aux porteurs, celle-ci se mprit et donna  l'homme de l'abb
les rponses que sa matresse faisoit au marchal, et au laquais du
marchal le paquet destin  l'abb. On peut juger dans quelles
alarmes fut la duchesse sitt qu'elle sut l'quivoque, et
particulirement quand on saura que dans la lettre qu'elle crivoit 
l'abb, outre mille douceurs, il y avoit encore un grand chapitre
contre madame de Brgy[124], qu'elle hassoit, parcequ'elle avoit
naturellement les traits du corps et de l'esprit que la duchesse
n'avoit que par artifice. Il est certain que celle-ci l'avoit toujours
envie, et ne lui avoit jamais pu pardonner son mrite. Dans un autre
endroit, elle tailloit en pices le milord de Montaigu[125], et
faisoit presque partout des plaisanteries du marchal les plus
piquantes du monde. Quand elle songeoit encore aux lettres de l'abb
qu'elle lui renvoyoit, dans lesquelles il y avoit des tendresses et
des emportemens d'amour qui pouvoient tre bons  une matresse, mais
qui paroissoient d'ordinaire fort ridicules aux indiffrens, et que
cela toit entre les mains d'un rival glorieux et moqu, elle toit au
dsespoir. L'abb, d'un autre ct, ne passoit pas mieux son temps.
Pour le marchal, sitt qu'il eut vu toutes les lettres de l'abb et
celles que lui crivoit la duchesse, il jugea qu'il pouvoit tre
oblig un jour de les lui rendre par sa fragilit auprs d'elle, ou
par la prire de ses amis: de sorte que, pour se mettre en tat de se
venger d'elle quand il lui plairoit, il les fit toutes copier, et puis
alla montrer les originaux au duc de La Rochefoucauld et  madame de
Pisieux, qu'il savoit tre ennemie de la duchesse. Aprs que l'abb
eut t une nuit  Marlou, il revint  Paris chez le marchal, auquel
il demanda ses lettres. Le marchal ne se contenta pas de les lui
refuser, mais il y ajouta toute la raillerie  sa manire dont il se
put aviser. Pendant que le marchal se rjouissoit, il tenoit ouverte
la lettre de la duchesse  l'abb. Celui-ci, qui aimoit presque autant
se faire tuer que laisser sa matresse  la discrtion de son rival,
comme elle toit par cette lettre, se jeta dessus; il en dchira la
moiti, qu'il alla faire voir  la duchesse, lui disant que le
marchal avoit brl l'autre. Cependant le marchal, en colre de
l'entreprise de l'abb, lui dit qu'il sortt promptement de chez lui,
et que, si quelque considration ne le retenoit, il le feroit jeter
par les fentres.

Quelque temps aprs, la duchesse, tant revenue  Paris, crut que,
pour dsabuser le public de mille particularits que le marchal avoit
dites d'elle, il falloit qu'elle ft voir  des gens de mrite et de
vertu de quelle manire elle le traiteroit. Elle choisit pour cela la
maison du marquis de Sourches, grand prvt de France, auprs de qui
et de sa femme elle vouloit particulirement se justifier. Le
rendez-vous tant pris avec le marchal, celui-ci s'aperut de son
dessein. Dieu te garde, ma pauvre enfant! lui dit-il en l'abordant.
Comme se portent mes petites fesses? Sont-elles toujours bien
maigres? On ne sauroit comprendre l'tat o fut la duchesse de ce
discours; ce lui fut un coup de massue sur la tte. Il ne laissa pas
de lui venir en pense de traiter le marchal de fol et d'insolent;
mais elle crut qu'ayant dbut comme il avoit fait, il entreroit dans
un dtail le plus honteux du monde pour elle si elle le fchoit tant
soit peu. Le grand prvt et sa femme se regardoient l'un l'autre, et,
se tournant  la duchesse, lui trouvoient les yeux baisss.
Vritablement elle ne changeoit pas de couleur; mais eux, qui la
connoissent, ne la croient pas embarrasse. Enfin le grand prvt,
prenant la parole: Vous avez tort, dit-il, monsieur le marchal: les
braves hommes ne doivent jamais rompre en visire aux dames; on leur
doit savoir gr du prsent qu'elles font de leur coeur; il ne les
faut pas offenser quand elles le refusent.--J'en conviens, dit le
marchal; mais, leur coeur une fois donn, si elles changent aprs
cela, il faut qu'elles aient de grands mnagemens pour ceux qu'elles
ont aims; et quand elles font des railleries d'eux, elles s'exposent
 de grands dplaisirs. Vous m'entendez bien, Madame, ajouta-t-il, se
tournant vers la duchesse. Je suis assur que vous croyez bien que
j'ai raison; mais vous me surprenez par votre embarras: vous devriez
tre faite  la fatigue depuis le temps que vous faites de mchants
tours aux gens qui s'en vengent; je vous avoue que je n'eusse pas cru
que vous eussiez encore tant de honte que vous avez. Et en achevant
ce discours, il sortit et laissa la duchesse plus morte que vive. Le
grand prvt et sa femme essayrent de la remettre, en disant que ce
qu'avoit dit le marchal n'avoit fait aucune impression sur leur
esprit; cependant, depuis ce jour-l, ils n'eurent pas grand commerce
avec elle.

Quinze jours aprs, l'abb fut oblig d'aller  la cour, qui toit 
Compigne. La duchesse, qui prvoyoit le retour en France du prince de
Cond par la paix gnrale, dont on parloit fort, et qui ne vouloit
pas qu'il la trouvt dans un attachement si honteux pour elle, et qui
d'ailleurs lui toit fort  charge, rsolut de le rompre de manire
qu'il n'en restt aucun vestige. Dans ce dessein, elle s'en alla au
logis de l'abb, o, ayant trouv celui de ses gens en qui il avoit
plus de confiance, elle lui demanda les clefs du cabinet de son
matre, lui disant qu'elle vouloit lui crire. Ce garon, sans
pntrer plus avant et ne regardant que la passion de l'abb pour la
duchesse, lui donna tout aussitt ce qu'elle demandoit. Comme elle se
vit seule, elle rompit la serrure de la cassette o elle savoit que
l'abb gardoit ses lettres, et, non seulement les prit toutes, mais
encore d'autres du prince de Cond qu'elle lui avoit sacrifies, et
les alla brler chez madame de Sourches. L'abb, ayant trouv  son
retour ce fracas chez lui, s'en alla chez la duchesse et commena par
la menacer de lui couper le nez; ensuite il cassa un chandelier de
cristal et un grand miroir qu'il lui avoit donn, et sortit aprs lui
avoir dit mille injures. Pendant tout ce vacarme, une femme de chambre
de la duchesse, qui crut que l'abb reprendroit tout ce qu'il lui
avoit donn, se saisit de la cassette de pierreries de sa matresse et
l'alla porter chez madame de Sourches, o le soir mme la duchesse
l'envoya reprendre pour la donner en garde  une dvote parente de sa
mre. L'abb, qui en fut averti le lendemain, alla chez cette dvote
enlever de force la cassette. La duchesse, ayant appris la perte
qu'elle faisoit, fut au dsespoir; mais elle ne perdit pas le
jugement. Elle employa auprs de l'abb des gens qui avoient tant de
crdit auprs de lui qu'il rendit la cassette, et dans cette
restitution ils se raccommodrent aussi bien qu'ils avoient jamais
t; et cette rconciliation fut si prompte que, madame de Boutteville
tant venue le lendemain consoler la duchesse sa fille de l'accident
qui lui toit arriv, l'abb toit dj avec elle, qui se cacha dans
un cabinet pendant cette visite, d'o il entendit toute la comdie.

Quelque temps aprs, la duchesse ne voulut pas se donner toujours la
peine de cacher qu'elle revoyoit l'abb, et crut que, leur querelle
ayant fait du bruit, il falloit que leur accommodement ft public:
elle se fit donc presser par tous ses amis,  la sollicitation de
l'abb, de lui vouloir pardonner; et enfin, ayant fait une affaire de
conscience, la mre suprieure du couvent de la Misricorde[126],
femme sujette aux visions batifiques, les fit parler et embrasser
ensemble. Cette entremise dcrdita un peu la rvrende mre auprs de
la reine et du cardinal. Ils ne crurent pas qu'elle et du commerce si
particulier avec Dieu, puisqu'elle se laissoit tromper si facilement
par les hommes.

Cependant cette rconciliation ne dura que six mois. Le retour en
France du prince de Cond, qui s'avanoit tous les jours, fit
apprhender la duchesse qu'il la trouvt encore sous la domination de
l'abb, et mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquires[127], ses
cousines et ses bonnes amies, lui firent tant de honte qu'elle rompit
avec lui sous prtexte de dvotion. Il fut fort difficile  l'abb de
consentir au dessein de la duchesse. Dans un autre temps il ne
l'auroit pas fait; mais, voyant son crdit auprs du cardinal fort
diminu, et craignant que le prince de Cond, qui le hassoit
d'ailleurs, et Boutteville, qui voudroit venger la honte qu'il avoit
faite  sa maison, ne le fissent tuer s'il donnoit  la duchesse le
moindre sujet nouveau de plainte, il cessa de la voir et ne cessa pas
de l'aimer[128].




LIVRE TROISIME.

SUITE DE L'HISTOIRE DE MADAME D'OLONNE.


Dans ce temps-l, madame d'Olonne toit alle, comme j'ai dit, prier
la comtesse de Fiesque de remercier de sa part l'abb Foucquet de
quelque prtendue obligation qui proprement n'toit rien; mais elle
vouloit faire faire des rflexions  l'abb Foucquet sur ce
compliment, et lui faire comprendre que, quand on remercioit les gens
de si peu de chose, on leur vouloit avoir de plus grandes obligations.
Le mme jour que madame d'Olonne vit la comtesse, elle trouva l'abb
chez madame de Bonnelle, et l elle lui fit elle-mme son compliment.
L'abb, qui toit bien aise de se faire une affaire avec madame
d'Olonne pour essayer de se gurir de la passion qui lui restoit
encore pour la duchesse de Chtillon, rpondit  ses civilits le plus
obligeamment qu'il put, et le lendemain, la comtesse l'ayant envoy
qurir et lui disant ce que madame d'Olonne l'avoit pri de lui dire:
J'en sais plus que vous, Madame, lui dit-il, et je reus hier au
soir d'elle-mme des marques de sa reconnoissance; mais je voudrois
bien savoir de vous une chose, ajouta-t-il: si le comte de Guiche
n'est point amoureux de madame d'Olonne; car, cela tant, je veux
viter l'occasion de le devenir. Il a eu tant d'gards pour moi en
tout rencontre que je serois ridicule d'en user mal avec lui.--Non,
lui dit la comtesse; au moins madame d'Olonne et lui m'ont dit, chacun
en particulier, qu'ils ne songeoient point l'un  l'autre.--Cela
tant, rpliqua l'abb, je vous supplie, Madame, de mander  madame
d'Olonne que vous m'avez vu, et que, sur ce que vous m'avez dit de sa
part, je vous ai paru si transport de joie de voir comme elle
recevoit ce que je faisois pour elle, que vous ne doutez pas que je ne
devienne furieusement amoureux; et l-dessus, Madame, demandez-lui, je
vous prie, ce qu'elle feroit si cela toit. La comtesse lui ayant
promis, l'abb sortit, et le lendemain madame d'Olonne, ayant reu le
billet de la comtesse, y fit cette rponse:


BILLET.

_Vous me mandez ce que je ferois si l'abb Foucquet toit fort
amoureux de moi. Je n'ai garde de vous le dire, mais il me plat
toujours autant qu'il me plut avant-hier. Adieu, la Castillanne!_


Le chevalier de Grammont, tant arriv chez la comtesse un moment
aprs qu'elle eut reu ce billet, la trouva au lit; et, voyant un
papier qui n'toit qu' moiti sur son chevet, il le prit. La comtesse
lui ayant redemand ce papier, le chevalier lui en rendit un autre 
peu prs de la mme grandeur. Les gens qui toient alors chez la
comtesse l'occupoient si fort qu'elle ne s'aperut pas de la tromperie
du chevalier, lequel sortit presque aussitt qu'il l'eut faite. Comme
il vit ce que c'toit, il ne faut pas demander s'il eut de la joie
d'avoir en main quelque chose qui pt nuire  madame d'Olonne et faire
enrager le comte de Guiche. Il se souvenoit d'avoir t sacrifi 
Marsillac et des inquitudes que son neveu lui avoit donnes sur le
sujet de la comtesse, et il toit bien aise que l'abb le tourmentt 
son tour. Le bruit qu'il fit de cette lettre eut tout l'effet qu'il
pouvoit souhaiter. Le comte de Guiche eut l'alarme et consulta
Vineuil; ils rsolurent: ensemble, qu'il en parleroit lui-mme 
l'abb, et cependant il crivit cette lettre  madame d'Olonne:


LETTRE.

_Vous me dsesprez, Madame; mais je vous aime trop pour m'emporter
contre vous. Peut-tre que cette manire vous touchera plus le coeur
que les reproches. Cependant il faut que mon ressentiment retombe sur
quelqu'un, et je ne vois personne qui se le soit mieux attir que la
comtesse. C'est elle assurment qui a embarqu l'abb Foucquet 
songer  vous; elle est au dsespoir que je l'aie quitte. Pour me
faire retourner  elle, ou pour se venger de mon changement, elle me
veut donner un rival qui me chasse ou qui me dgote de vous aimer. Je
ne pense pas qu'elle russisse  l'un ni  l'autre, Madame. Je ne
laisse pas de lui savoir le mme gr que si l'un et l'autre toit
arriv. Aussi se doit-elle attendre que je n'aurai plus d'gards pour
elle, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fasse pour me venger._


Madame d'Olonne, qui n'toit pas si assure du comte de Guiche qu'elle
n'apprhendt que la comtesse le pt reprendre, les voulut brouiller
au point qu'il ne pt pas y avoir apparemment de rconciliation entre
eux. Pour cet effet, elle n'eut pas plutt reu cette lettre qu'elle
l'envoya  la comtesse. Celle-ci, enrage contre le comte de Guiche,
manda  Vineuil de la venir trouver. Je vous ai envoy qurir pour
vous dire que votre ami est un fou et un impertinent avec qui je ne
veux plus avoir de commerce. Voyez la lettre qu'il vient d'crire 
madame d'Olonne! Il se plaint que je pousse l'abb Foucquet 
s'embarquer avec sa matresse, et ne se souvient pas qu'il m'a dit
qu'il ne songeoit plus  elle.--Je vous demande pardon pour lui,
rpondit Vineuil; excusez un pauvre amant qui, parcequ'on lui veut
ter sa matresse, ne sait plus ce qu'il fait ni  qui s'en prendre.
Sitt que je l'aurai fait revenir  lui, il viendra se jeter  vos
pieds. Aprs quelques autres discours, Vineuil sortit, et une heure
aprs rentra avec le comte de Guiche, qui dit tant de choses  la
comtesse qu'elle lui promit de ne se souvenir plus de sa brutalit. Le
lendemain le comte, qui avoit rsolu de parler  l'abb, l'alla
trouver, et, l'ayant tir  part: Si nous avions tous deux commenc
en mme temps, lui dit-il, d'tre amoureux de madame d'Olonne, il
seroit ridicule de trouver trange que vous me la disputassiez. Aussi
ne le ferois-je pas, et je la laisserois dcider elle-mme par ses
faveurs de la bonne fortune de l'un ou de l'autre. Mais que vous me
veniez troubler dans une affaire o je suis engag long-temps avant
vous, vous voulez bien que je vous dise que cela n'est pas honnte, et
que je vous prie de me laisser en repos auprs de ma matresse, sans
me donner d'autres chagrins que ceux qui me viennent de ses
rigueurs.--Je suis ami de madame d'Olonne, rpondit l'abb, et rien
autre chose. Ainsi vous n'avez pas sujet de vous plaindre de moi. Si
je croyois pourtant que le discours que vous me venez de lire et t
conseill par des gens qui me voulussent faire des affaires, je vous
dclare que je deviendrois votre rival ds aujourd'hui. Je sais bien
pourquoi je vous parle ainsi, et vous me pouvez bien entendre. L'abb
prtendoit parler de Vardes[129], son ennemi mortel et ami du comte.
Non, rpondit le comte, et je ne vous entends point; mais ce que j'ai
 vous dire, c'est que la jalousie m'a conseill de vous venir prier
de ne m'en donner plus. L'abb lui ayant promis, ils se sparrent
les meilleurs amis du monde. Quelque temps aprs, celui-ci trouvant
madame d'Olonne en visite, elle le tira en particulier pour lui faire
des confidences de bagatelles. L'abb aussi, ne sachant que lui dire,
lui conta l'claircissement du comte et de lui. Je suis bien aise,
lui dit-elle, de voir que vous autres messieurs disposez de moi comme
de votre bien. Me voil donc maintenant au comte de Guiche, puisque
vous lui avez fait votre dclaration que vous ne prtendiez rien 
moi?--Ah! Madame, rpondit l'abb, je ne vous donne  personne. Si
j'tois en pouvoir de le faire, comme je m'aime mieux que qui que ce
soit, je vous garderois pour moi; mais, sur le soupon qu'a le comte
de Guiche que j'ai de l'amour pour vous, je lui dclare que je n'y
songe pas, et cela, entre vous et moi, Madame, parceque je me dfie de
ma bonne fortune, car...--Non, non, interrompit madame d'Olonne,
n'achevez pas, Monsieur l'abb, de me parler contre votre pense; vous
savez bien que vous n'tes pas si malheureux que vous dites. L'abb,
se trouvant si press, ne put s'empcher de lui rpondre qu'elle le
savoit mieux que lui; que, pouvant faire la fortune des rois mme, il
croyoit la sienne faite si elle l'en assuroit, et qu'au reste les
paroles qu'il avoit donnes au comte ne l'empcheroient pas de l'aimer
quand il verroit quelque apparence d'tre aim. Cette conversation
finit par tant de douceurs de la part de madame d'Olonne que l'abb
oublia qu'il aimoit encore madame de Chtillon, de sorte qu'il se
rsolut de s'embarquer sans inclination avec madame d'Olonne. Il crut
qu'en intressant le corps par les plaisirs, il pourroit dtacher
l'esprit, dont les intrts sont si mls. En effet, madame d'Olonne,
 qui le temps toit fort cher, ne laissa pas languir l'abb; mais,
comme leur intelligence ne put pas durer long-temps sans que le comte
s'en apert, celui-ci alla chez elle pour lui en faire des plaintes.
Comme il fut  la porte de sa chambre, il out qu'on faisoit quelque
bruit. Cela l'obligea d'couter ce que c'toit. Il entendit madame
d'Olonne qui disoit mille douceurs  quelqu'un. Sa curiosit
redoublant, il regarda par le trou de la serrure et vit sa matresse
faisant des caresses  son mari[130], aussi tendres qu' un amant.
Cela ne lui en donna pas moins de mpris pour elle. Il s'en retourna
brusquement  son logis, o, ayant pris de l'encre et du papier, il
crivit ceci  Vineuil:


LETTRE.

_Vous ne savez pas un nouvel amant de madame d'Olonne que j'ai
dcouvert? Mais quel nouvel amant, bon Dieu! un amant bien trait, un
rival domestique! Il n'y a plus moyen de souffrir. C'est d'Olonne que
je viens de surprendre sur les genoux de sa femme, qui recevait mille
caresses de cette infidle._

    _Je penserois n'tre pas malheureux
    Si la beaut dont je suis amoureux
    Pouvoit enfin se tenir satisfaite
    De mille amans avec un favory;
        Mais j'enrage que la coquette
        Aime encor jusqu' son mari._

_Car enfin, mon cher, il n'est pas mari: il a toutes les douceurs des
amants, il reoit d'autres caresses que celles que fait faire le
devoir, et il les reoit de jour, qui n'a jamais t que le temps des
amans._


Le lendemain, le comte de Guiche, tant retourn chez madame d'Olonne,
laissa pour une autre fois les reproches qu'il avoit  faire sur son
mari, et ne voulut pour ce coup parler que de l'abb Foucquet. Madame
d'Olonne, qui toit remplie de considration quand il falloit perdre
un amant, non pas tant pour la crainte de son dpit que parcequ'elle
en toit le nombre, dit au comte de Guiche qu'il toit le matre de sa
conduite, qu'il pouvoit lui prescrire telle manire de vie qu'il lui
plairoit; que, si l'abb lui donnoit de l'ombrage, non seulement elle
ne le verroit plus, mais qu'il seroit tmoin, s'il vouloit, de quel
air elle lui parleroit. Le comte, qui n'et jamais os lui demander un
si grand sacrifice, accepta les offres qu'elle lui en fit. Le
rendez-vous se prit chez Craf pour le lendemain, o madame d'Olonne,
seule avec le comte et l'abb, parla ainsi  ce dernier, aprs avoir
tout concert la veille. Je vous ai pri, Monsieur l'abb, de vous
trouver ici pour vous dire, en prsence de monsieur le comte de
Guiche, que je n'aime et que je ne puis jamais aimer personne que lui.
Nous avons tous deux t bien aises que vous le sussiez, afin que
vous n'en prtendiez cause d'ignorance. Ce n'est pas, je l'avoue, que
vous ayez pris jusqu'ici d'autre parti avec moi que celui d'ami, mais
comme vous n'y entendez pas finesse, peut-tre que vous n'avez pas
pris garde que vos visites toient un peu trop frquentes, et vous
savez que cela ne plat pas d'ordinaire  un homme aussi amoureux que
l'est monsieur le comte, quelque confiance qu'il ait en sa matresse.
Pour moi, je ne veux songer toute ma vie qu' lui plaire. Je vous ai
voulu faire cette dclaration afin que, sans y penser, vous ne vous
fissiez point de mchantes affaires. Soyez mon ami, j'en serai ravie;
mais le moins que nous pourrons avoir de commerce ensemble ce sera le
meilleur.--Oui, Madame, je vous le promets, lui dit l'abb; j'entre
fort dans les sentimens de monsieur le comte de Guiche, et j'ai pass
par tous les degrs de la jalousie. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
nous avons trait ce chapitre, lui et moi; je sais bien ce que je lui
ai promis, et je l'assure que je n'y ai pas contrevenu.--Il est vrai,
interrompit le comte, que je ne saurois me plaindre de vous; mais
Madame a fort bien dit, que, comme vous n'aviez aucun dessein,
peut-tre vous n'avez cru rien faire contre ce que vous m'avez promis,
et les apparences seulement ont t contre vous.--Eh bien! lui
rpliqua l'abb,  cela ne tienne que vous soyez heureux; je vous
donne parole de ne voir Madame de dessein qu'une fois le mois, car
pour les rencontres je n'en puis rpondre; mais c'est  vous  prendre
vos srets pour cela. Aprs mille civilits de part et d'autre, ils
se sparrent.

On s'tonnera peut-tre que l'abb souffrt si impatiemment les rivaux
auprs de la duchesse de Chtillon et ft si traitable avec madame
d'Olonne; mais la raison est qu'avec la premire il y avoit de
l'amour, et avec l'autre rien que de la dbauche, et que le corps peut
souffrir des associs, mais jamais le coeur.

Quelque temps aprs, d'Olonne, averti de la mauvaise conduite de sa
femme, rsolut de l'envoyer  la campagne, tant pour l'empcher de
faire de nouvelles sottises que pour faire cesser les bruits que sa
prsence renouveloit tous les jours. En effet, sitt qu'elle fut
partie, on ne se souvint plus d'elle, et mille autres copies de madame
d'Olonne, dont Paris est tout plein, firent en peu de temps oublier ce
grand original.

Il arriva mme une affaire qui, sans tre de la nature de celles de
madame d'Olonne, ne laissa pas de les touffer pour un temps[131].

Le comte de Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roi, et pour
qui naturellement Sa Majest avoit de l'inclination, s'tant retir 
une maison qu'il avoit prs de Paris pour passer les ftes de Pques
avec deux de ses amis, l'abb Le Camus[132] et Manchiny, celui-ci
neveu du cardinal, et l'autre un des aumniers du roi, et y ayant
pass trois ou quatre jours, sinon dans une grande dvotion, au moins
dans des plaisirs fort innocens, le comte de Guiche et Manicamp, qui
s'ennuyoient  Paris, l'allrent trouver. Sitt que l'abb Le Camus
les vit, les connoissant fort emports, il persuada Manchiny de
retourner  Paris, et que ds le lendemain l'on diroit dans le monde
qu'il s'toit pass entre eux d'tranges choses; et comme
Manchiny[133], ds le soir mme, tmoigna ce dessein, Manicamp et le
comte de Guiche proposrent  Vivonne de prier Bussy de venir passer
deux ou trois jours avec eux, lui disant que celui-l pourroit bien
remplacer les deux autres. Vivonne, en tant demeur d'accord, crivit
 Bussy au nom de tous, qu'il toit pri de quitter pour quelque temps
le tracas du monde pour venir avec eux vaquer avec moins de
distraction aux penses de l'ternit. Avant que de passer outre, il
est  propos de faire voir ce que c'toit que Vivonne et Bussy.


_Le portrait de M. le comte de Vivonne._

Le premier avoit de gros yeux bleus  fleur de tte, dont les
prunelles, qui toient souvent  demi caches sous les paupires, lui
faisoient des regards languissants contre son intention; il avoit le
nez bien fait, la bouche petite et releve, le teint beau, les cheveux
blonds dors et en quantit; vritablement il avoit un peu trop
d'embonpoint. Il avoit l'esprit vif et imaginoit bien, mais il
songeoit trop  tre plaisant; il aimoit  dire des quivoques et des
mots de double sens, et, pour se faire plus admirer, il les faisoit
souvent au logis, et les dbitoit comme des impromptus dans les
compagnies o il alloit[134]. Il s'attachoit fort vite d'amiti aux
gens sans aucun discernement; mais, qu'il leur trouvt du mrite ou
non, il s'en lassoit encore plus vite. Ce qui faisoit un peu plus
durer son inclination, c'toit la flatterie; mais qui ne l'et point
admir et eu beau tre admirable, il n'en et pas fait grand estime.
Comme il croyoit qu'une marque de bon esprit toit la dlicatesse pour
tous les ouvrages, il ne trouvoit rien  son gr de tout ce qu'il
voyoit, et d'ordinaire il en jugeoit sans connoissance et sans
fondement. Enfin il toit tellement aveugle de son propre mrite qu'il
n'en voyoit point en autrui; et, pour parler en Turlupin comme lui, il
avoit beaucoup de suffisance et beaucoup d'insuffisance  la fois. Il
toit hardi  la guerre et timide en amour; cependant, qui l'et voulu
croire, il avoit mis  mal toutes les femmes qu'il avoit entreprises;
et la vrit est qu'il avoit chou auprs de certaines dames qui
jusque l n'avoient refus personne.


_Portrait de M. de Bussy Rabutin._

Roger de Rabutin, comte de Bussy, mestre de camp de la cavalerie
lgre, avoit les yeux grands et doux, la bouche bien faite, le nez
grand, tirant sur l'aquilin, le front avanc, le visage ouvert et la
physionomie heureuse, les cheveux blonds dlis et clairs. Il avoit
dans l'esprit de la dlicatesse et de la force, de la gat et de
l'enjoment; il parloit bien, il crivoit juste et agrablement. Il
toit n doux; mais les envieux que lui avoit faits son mrite
l'avoient aigri, en sorte qu'il se rjouissoit volontiers avec des
gens qu'il n'aimoit pas. Il toit bon ami et rgulier; il toit brave
sans ostentation; il aimoit les plaisirs plus que la fortune, mais il
aimoit la gloire plus que les plaisirs; il toit galant avec toutes
les dames et fort civil, et la familiarit qu'il avoit avec ses
meilleurs amis ne lui faisoit jamais manquer au respect qu'il leur
devoit. Cette manire d'agir faisoit juger qu'il avoit de l'amour pour
elles, et il est certain qu'il en entroit toujours un peu dans toutes
les grandes amitis qu'il avoit. Il avoit bien servi  la guerre, et
fort long-temps; mais comme, de son sicle, ce n'toit pas assez pour
parvenir  de grands honneurs que d'avoir de la naissance, de
l'esprit, des services et du courage, avec toutes ces qualits il
toit demeur  moiti chemin de sa fortune. Il n'avoit pas eu la
bassesse de flatter les gens en qui le Mazarin, souverain dispensateur
des grces, avoit crance, ou il n'avoit pas t en tat de les lui
arracher en lui faisant peur, comme avoient fait la plupart des
marchaux de son temps.

Bussy donc, ayant reu ce billet de Vivonne, monta  cheval aussitt
et l'alla trouver. Il rencontra ses amis fort disposs  se rjouir,
et lui, qui d'ordinaire ne troubloit point les ftes, fit que la joie
fut tout  fait complte; et, les abordant: Je suis bien aise, mes
amis, dit-il, de vous trouver dtachs du monde comme vous tes. Il
faut des grces particulires de Dieu pour faire son salut. Dans les
embarras des cours, l'ambition, l'envie, la mdisance, l'amour et
mille autres passions y portent ordinairement les gens les mieux ns 
des crimes dont ils sont incapables dans des retraites comme celle-ci.
Sauvons-nous donc ensemble, mes amis; et, comme pour tre agrables 
Dieu il n'est pas ncessaire de pleurer ni de mourir de faim, rions,
mes chers, et faisons bonne chre. Ce sentiment-l tant gnralement
approuv, on se prpara pour la chasse l'aprs-dne, et l'on mit
ordre d'avoir des concerts d'instrumens pour le lendemain. Aprs avoir
couru quatre ou cinq heures, le lendemain, ces messieurs vinrent
affams faire le plus grand repas du monde. Le souper tant fini, qui
avoit dur trois heures, pendant lesquelles la compagnie avoit t
dans cette gat qui accompagne toujours la bonne conscience, on fit
amener des chevaux pour se promener dans le parc. Ce fut l que ces
quatre amis, se trouvant en libert, pour s'encourager  mpriser
davantage le monde, proposrent de mdire de tout le genre humain;
mais, un moment aprs, la rflexion fit dire  Bussy qu'il falloit
excepter leurs bons amis de cette proposition gnrale. Cet avis ayant
t approuv, chacun demanda au reste de l'assemble quartier pour ce
qu'il aimoit. Cela tant fait et le signal donn pour le mpris des
choses d'ici-bas, ces bonnes mes commencrent le cantique qui ensuit:


CANTIQUE[135].

    _Que Dodatus[136] est heureux_
    _De baiser ce bec amoureux_
    _Qui d'une oreille  l'autre va!_
            Alleluia!

    _Si le roi venoit  mourir,_
    _Monsieur ne se pourroit tenir_
    _De dire, en chantant_ Libera:
            Alleluia!

    _La reine veut un autre v..,_
    _Mais on n'en a pas  crdit,_
    _Et la pauvrette maille n'a._
            Alleluia!

    _Le Mazarin est bien lass_
    _De f..... un c.. si bas perc,_
    _Qui sent si fort le faguena[137]._
            Alleluia!

    _La d'Orlans[138] et la Vandis[139]_
    _Se servent de godemichis;_
    _De v.. pour elles il n'y a._
            Alleluia!

    _La Mothe[140] disoit l'autre jour_
    _ Richelieu: Faisons l'amour,_
    _Embrassons-nous_, et cetera.
            Alleluia!

    _Chimerault[141] lui disoit: Fripon,_
    _Prenez-moi la m.... du c..,_
    _Et laissez l'autre Motte l._
            Alleluia!

    _Si vous voulez savoir pourquoi_
    _On f... la Bonneuil[142] malgr soi,_
    _De c.. de son calibre il n'y a._
            Alleluia!

    _ Clrambault[143], disoit Gourdon[144];_
    _Mettez-moi le v.. dans le c.._
    _Pour voir comme cela fera._
            Alleluia!

    _Je ne sais comme quoi Fouilloux[145]_
    _Peut avoir f.... tant de coups_
    _Sans avoir une fois mis bas._
            Alleluia!

    _Quand d'Alluy[146] ne la f... pas bien,_
    _Elle lui dit: F.... vilain,_
    _La v..... a pass par l._
            Alleluia!

    _De Mneville[147] et de Brion[148],_
    _S'il sort jamais un embryon,_
    _Fils de son pre il ne sera._
            Alleluia!

    _Quand Marsillac au monde vint,_
    _Pour dfaire les Philistins_
    _Mchoire d'ne il apporta._
            Alleluia!

On peut juger qu'ayant dbut par l, tout fut compris dans le
cantique,  la rserve des amis de ces quatre messieurs; mais, comme
le nombre en toit petit, le cantique fut grand, et tel que, pour ne
rien oublier, il faudroit pour lui seul faire un volume. Une partie de
la nuit s'tant passe en ces plaisirs champtres, on rsolut de
s'aller reposer. Chacun donc se quitta fort satisfait de voir le
progrs que l'on commenoit de faire dans la dvotion. Le lendemain,
Vivonne et Bussy, s'tant levs plus matin que les autres, allrent
dans la chambre de Manicamp; mais, ne l'ayant pas trouv et le croyant
dans le parc  la promenade ils allrent dans la chambre du comte de
Guiche, avec lequel ils le trouvrent couch. Vous voyez, mes amis,
leur dit Manicamp, que je tche de profiter des choses que vous dites
hier touchant le mpris du monde. J'ai dj gagn sur moi d'en
mpriser la moiti, et j'espre que dans peu de temps, hors mes amis
particuliers, que je ne ferai pas grand cas de l'autre.--Souvent on
arrive  mme fin par diffrentes voies, lui rpondit Bussy. Pour moi
je ne condamne point vos manires: chacun se sauve  sa guise; mais je
n'irai point  la batitude par le chemin que vous tenez.--Je
m'tonne, dit Manicamp, que vous parliez comme vous faites, et que
madame de Svigny ne vous ait pas rebut d'aimer les femmes.--Mais, 
propos de madame de Svigny, dit Vivonne, je vous prie de nous dire
pourquoi vous romptes avec elle, car on en parle diffremment. Les
uns disent que vous tiez jaloux du comte du Lude, et les autres que
vous la sacrifites  madame de Monglas, et personne n'a cru, comme
vous l'avez dit tous deux, que ce ft une raison
d'intrt[149].--Quand je vous aurai fait voir, rpliqua Bussy, qu'il
y a six ans que j'aime madame de Monglas, vous croirez bien qu'il
n'entroit point d'amour dans la rupture qui se fit l'anne passe
entre madame de Svigny et moi.--Ah! mon cher, interrompit Vivonne,
que nous vous serions obligs si vous vouliez prendre la peine de nous
conter une histoire amoureuse! Mais auparavant, dites-nous, s'il vous
plat, ce que c'est que madame de Svigny, car je n'ai jamais vu deux
personnes s'accorder sur son sujet.--C'est la dfinir en peu de mots
que ce que vous dites l, rpondit Bussy: on ne s'accorde point sur
son sujet parcequ'elle est ingale, et qu'une seule personne n'est pas
assez long-temps bien avec elle pour remarquer le changement de son
humeur; mais moi, qui l'ai toujours vue ds son enfance, je vous en
veux faire un fidle rapport.




LIVRE QUATRIME.

HISTOIRE DE MADAME DE SVIGNY.


_Portrait de madame de Svigny[150]._

Madame de Svigny, continua-t-il, a d'ordinaire le plus beau teint du
monde, les yeux petits et brillants, la bouche plate, mais de belle
couleur; le front avanc, le nez semblable  soi, ni long ni petit,
carr par le bout; la mchoire comme le bout du nez; et tout cela, qui
en dtail n'est pas beau, est  tout prendre assez agrable. Elle a la
taille belle, sans avoir bon air; elle a la jambe bien faite, la
gorge, les bras et les mains mal taills; elle a les cheveux blonds,
dlis et pais. Elle a bien dans et a l'oreille encore juste; elle a
la voix agrable, elle sait un peu chanter. Voil, pour le dehors, 
peu prs comme elle est faite. Il n'y a point de femme qui ait plus
d'esprit qu'elle, et fort peu qui en aient autant; sa manire est
divertissante. Il y en a qui disent que pour une femme de qualit, son
caractre est un peu trop badin. Du temps que je la voyois, je
trouvois ce jugement-l ridicule, et je sauvois son burlesque sous le
nom de gat; aujourd'hui qu'en ne la voyant plus son grand feu ne
m'blouit pas, je demeure d'accord qu'elle veut tre trop plaisante.
Si on a de l'esprit, et particulirement de cette sorte d'esprit qui
est enjou, on n'a qu' la voir: on ne perd rien avec elle; elle vous
entend, elle entre juste en tout ce que vous dites, elle vous devine,
et vous mne d'ordinaire bien plus loin que vous ne pensez aller.
Quelquefois aussi on lui fait bien voir du pays; la chaleur de la
plaisanterie l'emporte. En cet tat, elle reoit avec joie tout ce
qu'on lui veut dire de libre, pourvu qu'il soit envelopp; elle y
rpond mme avec mesure, et croit qu'il iroit du sien si elle n'alloit
pas au del de ce qu'on lui a dit. Avec tant de feu, il n'est pas
trange que le discernement soit mdiocre: ces deux choses tant
d'ordinaire incompatibles, la nature ne peut faire de miracle en sa
faveur; un sot veill l'emportera toujours auprs d'elle sur un
honnte homme srieux. La gat des gens la proccupe. Elle ne jugera
pas si on entend ce qu'elle dit. La plus grande marque d'esprit qu'on
lui peut donner, c'est d'avoir de l'admiration pour elle; elle aime
l'encens, elle aime d'tre aime, et pour cela elle sme afin de
recueillir, elle donne de la louange pour en recevoir. Elle aime
gnralement tous les hommes, quelque ge, quelque naissance et
quelque mrite qu'ils aient, et de quelque profession qu'ils soient;
tout lui est bon, depuis le manteau royal jusqu' la soutane, depuis
le sceptre jusqu' l'critoire. Entre les hommes, elle aime mieux un
amant qu'un ami, et, parmi les amans, les gais que les tristes. Les
mlancoliques flattent sa vanit, les veills son inclination; elle
se divertit avec ceux-ci, et se flatte de l'opinion qu'elle a bien du
mrite d'avoir pu causer de la langueur  ceux-l.

Elle est d'un temprament froid, au moins si on en croit feu son mari:
aussi lui avoit-il l'obligation de sa vertu. Comme il disoit, toute sa
chaleur est  l'esprit.  la vrit, elle rcompense bien la froideur
de son temprament, si l'on s'en rapporte  ses actions; je crois que
la foi conjugale n'a point cette violence si l'on regarde l'intention.
C'est une autre chose, pour en parler franchement. Je crois que son
mari s'est tir d'affaire devant les hommes, mais je le tiens cocu
devant Dieu. Cette belle, qui veut tre  tous les plaisirs, a trouv
un moyen sr,  ce qu'il lui semble, pour se rjouir sans qu'il en
cote rien  sa rputation. Elle s'est faite amie  quatre ou cinq
prudes, avec lesquelles elle va en tous les lieux du monde; elle ne
regarde pas tant ce qu'elle fait qu'avec qui elle est. En ce faisant,
elle se persuade que la compagnie honnte rectifie toutes ses actions;
et, pour moi, je pense que l'heure du berger, qui ne se rencontre
d'ordinaire que tte  tte avec toutes les femmes, se trouveroit
plutt avec celle-ci au milieu de sa famille. Quelquefois elle refuse
hautement une partie de promenade publique pour s'tablir  l'gard du
monde dans une opinion de grande rgularit, et quelque temps aprs,
croyant marcher  couvert sur les refus qu'elle aura fait clater,
elle fera quatre ou cinq parties de promenades particulires. Elle
aime naturellement les plaisirs; deux choses l'obligrent quelquefois
de s'en priver: la politique et l'ingalit; et c'est par l'une ou par
l'autre de ces raisons-l que bien souvent elle va au sermon le
lendemain d'une assemble. Avec quelques faons qu'elle donne de temps
en temps au public, elle croit proccuper tout le monde, et s'imagine
qu'en faisant un peu de bien et un peu de mal, tout ce que l'on
pourroit dire, c'est que, l'un portant l'autre, elle est honnte
femme. Les flatteurs dont sa petite cour est pleine lui en parlent
bien d'autre manire; ils ne manquent jamais de lui dire qu'on ne
sauroit mieux accorder qu'elle fait la sagesse avec le monde et le
plaisir avec la vertu. Pour avoir de l'esprit et de la qualit, elle
se laisse un peu trop blouir aux grandeurs de la cour. Le jour que la
reine lui aura parl, et peut-tre demand seulement avec qui elle
sera venue, elle sera transporte de joie, et long-temps aprs elle
trouvera moyen d'apprendre  tous ceux desquels elle se voudra attirer
le respect la manire obligeante avec laquelle la reine lui aura
parl. Un soir que le roi venoit de la faire danser, et s'tant remise
 sa place, qui toit auprs de moi: Il faut avouer, me dit-elle, que
le roi a de grandes qualits; je crois qu'il obscurcira la gloire de
tous ses prdcesseurs. Je ne pus m'empcher de lui rire au nez,
voyant  quel propos elle lui donnoit ces louanges, et de lui
rpondre: On n'en peut douter, Madame, aprs ce qu'il vient de faire
pour vous. Elle toit alors si satisfaite de Sa Majest que je la vis
sur le point, pour lui tmoigner sa reconnoissance, de crier: Vive le
roi!

Il y a des gens qui ne mettent que les choses saintes pour bornes 
leur amiti, et qui feroient tout pour leurs amis,  la rserve
d'offenser Dieu. Ces gens-l s'appellent amis jusqu'aux autels.
L'amiti de madame de Svigny a d'autres limites: cette belle n'est
amie que jusqu' la bourse; il n'y a qu'elle de jolie femme au monde
qui se soit deshonore par l'ingratitude. Il faut que la ncessit lui
fasse grand'peur, puisque, pour en viter l'ombre, elle n'apprhende
pas la honte. Ceux qui la veulent excuser disent qu'elle dfre en
cela au conseil des gens qui savent que c'est que la faim et qui se
souviennent encore de leur pauvret. Qu'elle tienne cela d'autrui ou
qu'elle ne le doive qu' elle-mme, il n'y a rien de si naturel que ce
qui parot dans son conomie.

La plus grande application qu'ait madame de Svigny est  parotre
tout ce qu'elle n'est pas. Depuis le temps qu'elle s'y tudie, elle a
dj appris  tromper ceux qui ne l'avoient gure connue ou qui ne
s'appliquent pas  la connotre; mais, comme il y a des gens qui ont
pris en elle plus d'intrt que d'autres, ils l'ont dcouverte et se
sont aperus, malheureusement pour elle, que tout ce qui reluit n'est
pas or.

Madame de Svigny est ingale jusqu'aux prunelles des yeux et
jusqu'aux paupires; elle a les yeux de diffrentes couleurs, et, les
yeux tant les miroirs de l'me, ces garemens sont comme un avis que
donne la nature  ceux qui l'approchent de ne pas faire un grand
fondement sur son amiti.

Je ne sais si c'est parceque ses bras ne sont pas beaux qu'elle ne
les tient pas trop chers, ou qu'elle ne s'imagine pas faire une
faveur, la chose tant si gnrale; mais enfin les prend et les baise
qui veut. Je pense que c'est assez pour lui persuader qu'il n'y a
point de mal qu'elle croie qu'on n'y a point de plaisir. Il n'y a plus
que l'usage qui la pourroit contraindre, mais elle ne balance pas  le
choquer plutt que les hommes, sachant bien qu'ayant fait les modes,
quand il leur plaira la biensance ne sera plus renferme dans des
bornes si troites.

Voil, mes chers, le portrait de madame de Svigny. Son bien, qui
accommodoit fort le mien parceque c'toit un parti de ma maison,
obligea mon pre  souhaiter que je l'pousasse; mais, quoique je ne
la connusse pas alors si bien qu'aujourd'hui, je ne rpondois point au
dessein de mon pre: certaine manire tourdie dont je la voyais agir
me la faisoit apprhender, et je la trouvois la plus jolie fille du
monde pour tre femme d'un autre. Ce sentiment-l m'aida fort  ne la
point pouser; mais, comme elle fut marie un peu de temps aprs moi,
j'en devins amoureux, et la plus forte raison qui m'obligea d'en faire
ma matresse fut celle qui m'avoit empch de souhaiter d'tre son
mari.

Comme j'tois son proche parent, j'avois un fort grand accs chez
elle, et je voyois les chagrins que son mari lui donnoit tous les
jours. Elle s'en plaignoit  moi bien souvent et me prioit de lui
faire honte de mille attachemens ridicules qu'il avoit. Je la servis
en cela quelque temps fort heureusement; mais enfin le naturel de son
mari l'emporta sur mes conseils. De propos dlibr je me mis dans la
tte d'tre amoureux d'elle, plus par la commodit de la conjoncture
que par la force de mon inclination. Un jour donc que Svigny m'avoit
dit qu'il avoit pass la veille la plus agrable nuit du monde, non
seulement pour lui, mais pour la dame avec qui il l'avoit passe:
Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce n'est pas avec votre cousine:
c'est avec Ninon[151].--Tant pis pour vous, lui dis-je; ma cousine
vaut mille fois mieux, et je suis assur que si elle n'toit votre
femme elle seroit votre matresse.--Cela pourroit bien tre, me
rpondit-il. Je ne l'eus pas quitt que j'allai tout conter  madame
de Svigny. Il y a bien de quoi se vanter  lui! me dit-elle en
rougissant de dpit.--Ne faites pas semblant de savoir cela, lui
rpondis-je, car vous en voyez la consquence.--Je crois que vous tes
fou, reprit-elle, de me donner cet avis, ou que vous croyez que je
sois folle.--Vous le seriez bien plus, Madame, lui rpliquai-je, si
vous ne lui rendiez pas la pareille que si vous lui redisiez ce que je
vous ai dit. Vengez-vous, ma belle cousine; je serai de moiti de la
vengeance, car enfin vos intrts me sont aussi chers que les miens
propres.--Tout beau, Monsieur le comte! me dit-elle; je ne suis pas si
fche que vous le pensez. Le lendemain, ayant trouv Svigny au
Cours, il se mit avec moi dans mon carrosse. Aussitt qu'il y fut: Je
pense, dit-il, que vous avez dit  votre cousine ce que je vous contai
hier de Ninon, parcequ'elle m'en a touch quelque chose.--Moi! lui
rpliquai-je, je ne lui en ai point parl, Monsieur; mais, comme elle
a de l'esprit, elle m'a dit tant de choses sur ce chapitre de la
jalousie qu'elle rencontre quelquefois la vrit. Svigny, s'tant
rendu  une si bonne raison, me remit sur le chapitre de la bonne
fortune, et, aprs m'avoir dit mille avantages qu'il y avoit d'tre
amoureux, il conclut par me dire qu'il le vouloit tre toute sa vie,
et mme qu'il l'toit alors de Ninon autant qu'on le pouvoit tre;
qu'il s'en alloit passer la nuit  Saint-Cloud avec elle et avec
Vass[152], qui leur donnoit une fte, et duquel ils se moquoient
ensemble. Je lui redis ce que je lui avois dit mille fois, que,
quoique sa femme ft sage, il en pourroit faire tant qu'enfin il la
dsespreroit, et que, quelque honnte homme venant amoureux d'elle
dans le temps qu'il lui feroit de mchans tours, elle pourroit
peut-tre chercher des douceurs dans l'amour et dans la vengeance
qu'elle n'auroit pas envisages dans l'amour seulement. Et l-dessus,
nous tant spars, je me retirai chez moi et j'crivis cette lettre 
sa femme:


LETTRE.

_Je n'avois pas tort hier, Madame, de me dfier de votre imprudence;
vous avez dit  votre mari ce que je vous dis. Vous voyez bien que ce
n'est pas pour mes intrts que je vous fais ce reproche, car tout ce
qui m'en peut arriver est de perdre son amiti; et pour vous, Madame,
il y a bien plus  craindre. J'ai pourtant t assez heureux pour le
dsabuser. Au reste, Madame, il est tellement persuad qu'on ne peut
tre honnte homme sans tre toujours amoureux, que je dsespre de
vous voir jamais contente si vous n'apprenez qu' tre aime de lui.
Mais que cela ne vous alarme pas, Madame; comme j'ai commenc de vous
servir, je ne vous abandonnerai pas en l'tat o vous tes. Vous
savez que la jalousie a quelquefois plus de vertu pour retenir un
coeur que les charmes et que le mrite. Je vous conseille d'en
donner  votre mari, ma belle cousine, et pour cela je m'offre  vous.
Si vous le faites revenir par l, je vous aime assez pour recommencer
mon premier personnage de votre agent auprs de lui, et me faire
sacrifier encore pour vous rendre heureuse; et, s'il faut qu'il vous
chappe, aimez-moi, ma cousine, et je vous aiderai  vous venger de
lui en vous aimant toute ma vie._


Le page  qui je donnai cette lettre, l'tant all porter  madame de
Svigny, la trouva endormie; et, comme il attendoit qu'on l'veillt,
Svigny[153] arriva de la campagne. Celui-ci ayant su de mon page,
que je n'avois point instruit l-dessus, ne prvoyant pas que le mari
dt arriver sitt, ayant su, dis-je, qu'il avoit une lettre  rendre
de ma part  sa femme, la lui demanda sans rien souponner, et,
l'ayant lue  l'heure mme, lui dit de s'en retourner, et qu'il n'y
avoit nulle rponse  faire. Vous pouvez juger comme je le reus, et
je fus sur le point de le tuer, voyant le danger o il avoit expos ma
cousine, et je ne dormis pas une heure cette nuit-l. Svigny, de son
ct, ne la passa pas meilleure que moi; et le lendemain, aprs de
grands reproches qu'il fit  sa femme, il lui dfendit de me voir.
Elle me le manda, et qu'avec un peu de patience tout cela
s'accommoderoit un jour.

Six mois aprs, Svigny fut tu en duel par le chevalier
d'Albret[154]. Sa femme parut inconsolable de sa mort. Les sujets de
le har tant connus de tout le monde, on crut que sa douleur n'toit
que grimace. Pour moi, qui avois plus de familiarit avec elle que les
autres, je n'attendis pas si long-temps qu'eux  lui parler de choses
agrables, et bientt aprs je lui parlai d'amour, mais sans faon et
comme si je n'eusse jamais fait autre chose. Elle me fit une de ces
gracieuses rponses d'oracle que les femmes font d'ordinaire dans les
commencemens, que ma passion, qui toit assez tranquille, me fit
parotre peu favorable; peut-tre aussi l'toit-elle, je n'en sais
rien. Que si madame de Svigny n'avoit pas intention de m'aimer, on ne
peut pas avoir plus de complaisance pour elle que j'en eus en ce
rencontre. Cependant, comme j'tois son plus proche parent du ct le
plus honorable, elle me fit mille avances pour tre son mari; et moi,
qui lui trouvois une manire d'esprit qui me rjouissoit, je ne fus
pas fch de demeurer sur ce pied-l auprs d'elle. Je la voyois
presque tous les jours, je lui crivois, je lui parlois d'amour en
riant, je me brouillois avec mes plus proches pour servir de mon
crdit et de mon bien ceux qu'elle me recommandoit; enfin, si elle et
eu besoin de tout ce que j'ai au monde, je lui aurois eu grande
obligation de me donner lieu de l'en assister. Comme mon amiti
ressembloit assez  l'amour, madame de Svigny en fut assez satisfaite
tant que je n'aimai point ailleurs; mais le hasard, comme je vous
dirai ensuite, m'ayant fait aimer madame de Prcy[155], ma cousine ne
me tmoigna plus tant de tendresse qu'elle faisoit lorsqu'elle croyoit
que je n'aimois rien qu'elle. De temps en temps nous avions de petites
brouilleries, qui vritablement s'accommodoient, mais qui laissoient
dans mon coeur, et je crois dans le sien, des semences de division
au premier sujet que nous en aurions l'un ou l'autre, et qui mme
toient capables d'aigrir des choses indiffrentes. Enfin, s'tant
prsent une occasion o j'avois besoin de madame de Svigny, et o
sans son assistance j'tois en danger de perdre ma fortune, cette
ingrate m'abandonna et me fit en amiti la plus grande infidlit du
monde. Voil, mes chers, ce qui me fit rompre avec elle; et, bien loin
de la sacrifier  madame de Monglas, comme on a dit, celle-ci, que
j'aimois il y avoit dj long-temps, m'empcha de faire tout l'clat
que mritoit une telle ingratitude. Bussy ayant cess de parler:
Qu'est-ce que c'est donc, lui dit Vivonne, que tout ce que l'on dit
du comte du Lude et de madame de Svigny? A-t-il t bien avec
elle?--Avant que vous rpondre  ceci, reprit Bussy, il faut que vous
sachiez ce que c'est que le comte du Lude.


_Portrait de monsieur le comte du Lude[156]._


Il a le visage petit et laid, beaucoup de cheveux, la taille belle, et
il toit n pour tre fort gras; mais la crainte d'tre incommod et
dsagrable lui a fait prendre des soins si extraordinaires pour
s'amaigrir qu'enfin il en est venu  bout. Vritablement sa belle
taille lui a cot quelque chose de sa sant; il s'est gt l'estomac
par les dites qu'il a faites et le vinaigre dont il a us. Il est
adroit  cheval, il danse bien, il fait bien des armes, il est brave,
il s'est fort bien battu contre Vardes, et on lui a fait injustice
quand on a dout de sa valeur. Le fondement de cette mdisance est
que, toute la jeunesse de sa vole ayant pris parti dans la guerre, il
s'est content de faire une campagne en volontaire; mais cela vient de
ce qu'il est paresseux et aime ses plaisirs. En un mot, il a du
courage et n'a point d'ambition; il a l'esprit doux, il est agrable
avec les femmes, il en a toujours bien t trait et il ne les aime
pas long-temps. Les raisons que l'on voit de ses bonnes fortunes,
outre la rputation d'tre discret, sont la bonne mine, et d'avoir de
grandes parties pour l'amour; mais ce qui le fait russir partout
srement, c'est qu'il pleure quand il veut, et que rien ne persuade
tant les femmes qu'on aime que les larmes. Cependant, soit qu'il lui
soit arriv des malheurs tte  tte, soit que ses envieux veulent que
ce soit sa faute de n'avoir point d'enfans, il ne dshonore pas trop
les gens qu'il aime. Madame de Svigny est une de celles pour qui il a
eu de l'amour; mais, sa passion finissant lorsque cette belle
commenoit d'y rpondre, ces contre-temps l'ont sauve: ils ne se sont
pu rencontrer, et comme il l'a toujours vue du depuis, quoique sans
attachement, on n'a pas laiss de dire qu'elle l'avoit aim; et bien
que cela ne soit pas vrai, c'toit toujours le plus vraisemblable 
dire. Il a t pourtant le foible de madame de Svigny, et celui pour
qui elle a eu plus d'inclination, quelque plaisanterie qu'elle en ait
voulu faire. Cela me fait ressouvenir d'un couplet de chanson qu'elle
fit, o elle faisoit parler ainsi madame de Sourdy[157], qui toit
grosse:

    _On dit que vous avez tous deux
    Ce qui rend un homme amoureux,
    J'entends un honnte homme,
    Et non pas celui que je sai,
    Qui ne sait point le mal que j'ai._

Personne au monde n'a plus de gat, plus de feu, ni l'esprit plus
agrable qu'elle. Mnage[158], en tant devenu amoureux, et sa
naissance, son ge et sa figure l'obligeant de cacher son amour autant
qu'il pouvoit, se trouva un jour chez elle dans le temps qu'elle
vouloit sortir pour aller faire quelque emplette. Sa demoiselle
n'tant pas en tat de la suivre, elle dit  Mnage de monter dans son
carrosse avec elle, et qu'elle ne craignoit point que personne en
parlt. Celui-ci badinoit en apparence, mais en effet tant fch, lui
rpondit qu'il lui toit bien rude de voir qu'elle n'toit pas
contente des rigueurs qu'elle avoit depuis si long-temps pour lui,
mais qu'elle le mprist encore au point de croire qu'on ne pouvoit
dire rien de lui et d'elle. Mettez-vous, lui dit-elle, mettez-vous
dans mon carosse. Si vous me fchez, je vous irai voir chez vous.
Comme Bussy achevoit ces dernires paroles, on vint dire  ces
messieurs que l'on avoit servi sur table. Ils allrent dner, et, le
repas s'tant pass avec la gat ordinaire, ils s'en allrent dans le
parc, o ils ne furent pas plutt qu'ils prirent Bussy de leur
raconter l'histoire de madame de Monglas et de lui; ce que leur ayant
accord, il commena de cette manire:




LIVRE CINQUIME.

HISTOIRE DE Mme DE MONGLAS ET DE BUSSY.


Cinq ans avant la brouillerie de madame de Svigny et moi, m'tant
trouv au commencement de l'hiver  Paris, fort ami de la Feuillade et
de Darcy[159], nous nous mmes tous trois dans la tte d'tre
amoureux, et, parceque nous ne voulions pas que nos affaires nous
sparassent les uns des autres, nous jetmes les yeux sur tout ce
qu'il y avoit de jolies femmes, pour voir si nous n'en pourrions point
trouver trois qui fussent aussi amies que nous ou qui le pussent
devenir. Nous ne cherchmes pas long-temps sans rencontrer ce qu'il
nous falloit. Mesdames de Monglas, de Prcy et de l'Isle[160] toient
fort amies et fort aimables; mais comme peut-tre eussions-nous eu de
la peine  nous accorder sur le choix, et que le mrite de ces dames
n'toit pas si gal que nos inclinations nous portassent  les aimer
galement, nous convnmes de faire trois billets de leurs trois noms,
de les mettre dans une bourse, et de nous en tenir, en les tirant, 
ce que le sort en ordonneroit. Madame de Monglas chut  la Feuillade,
madame de l'Isle  Darcy, et madame de Prcy  moi. La fortune en ce
rencontre montra bien qu'elle est aveugle, car elle fit une faveur 
la Feuillade dont il ne connut pas si bien le prix que j'eusse fait;
mais il fallut me contenter de ce qu'elle m'avoit donn, et, comme je
n'avois vu que cinq ou six fois madame de Monglas, je crus que les
soins que j'allois rendre  madame de Prcy effaceroient de mon me
l'bauche d'une passion.

Nous nous embarqumes donc auprs de nos matresses. La Feuillade,
ayant tmoign quinze jours ou trois semaines de l'amour  madame de
Monglas par des assiduits, se rsolut enfin de lui en parler. D'abord
il trouva une femme qui, sans faire trop la svre, lui parut si
naturellement ennemie des engagemens, qu'il faillit  dsesprer de
russir auprs d'elle, ou du moins d'y russir promptement. Il ne se
rebuta point, et quelque temps aprs il la trouva plus incertaine, et
enfin il la pressa tant et lui parut si amoureux qu'elle lui permit
d'esprer d'tre aim quelque jour. Mais, avant que de passer outre,
il est  propos de faire la peinture de madame de Monglas et de la
Feuillade.


_Portrait de madame de Monglas[161]._

Madame de Monglas a les yeux petits, noirs et brillants, la bouche
agrable, le nez un peu trouss, les dents belles et nettes, le teint
trop vif, les traits fins et dlicats, et le tour du visage agrable;
elle a les cheveux noirs, longs et pais; elle est propre au dernier
point, et l'air qu'elle souffle est plus pur que celui quelle respire;
elle a la gorge la mieux taille du monde, les bras et les mains faits
au tour; elle n'est ni grande ni petite, mais d'une taille fort aise,
et qui sera toujours agrable, si elle la peut sauver de l'incommodit
de l'embonpoint. Madame de Monglas a l'esprit vif et pntrant, comme
son teint, jusqu' l'excs; elle parle et elle crit avec une facilit
surprenante, et le plus naturellement du monde; elle est souvent
distraite en conversation, et on ne lui peut dire gure de choses
d'assez grande consquence pour occuper toute son attention; elle vous
prie de lui apprendre quelquefois une nouvelle, et, comme vous
commencez la narration, elle oublie sa curiosit, et le feu dont elle
est pleine fait qu'elle vous interrompt pour vous parler d'autre
chose.

Madame de Monglas aime la musique et les vers; elle en fait d'assez
jolis; elle chante mieux que femme de France de sa qualit; personne
ne danse mieux qu'elle; elle craint la solitude; elle est bonne amie,
jusqu' prendre brutalement le parti de ceux qu'elle aime quand on en
veut mal parler devant elle, et jusqu' leur donner tout son bien
s'ils en avoient besoin; elle garde religieusement leurs secrets; elle
sait fort bien vivre avec tout le monde; elle est civile comme il
faut que le soit une femme de qualit, et, quoiqu'elle aime assez  ne
fcher personne, sa civilit tient plus de la gloire que de la
flatterie. Cela fait qu'elle ne gagne pas les coeurs sitt que
beaucoup d'autres plus insinuantes; mais quand on connot sa fermet,
on s'attache bien plus fortement  elle.


_Portrait de monsieur de la Feuillade._

La Feuillade n'est pas tout  fait pour homme ce que madame de Monglas
est pour femme: ce sont des mrites diffrents. Celui-ci nanmoins a
quelques faux brillans qui peuvent blouir d'abord les tourdis, mais
qui ne trompent pas les gens qui font des rflexions. Il a les yeux
bleus et vifs, la bouche grande, le nez court, les cheveux friss et
un peu ardens, la taille assez belle, les genoux en dedans; il a trop
de vivacit, il parle fort et veut toujours tre plaisant; mais il ne
fait pas toujours ce qu'il veut, cela s'entend avec les honntes gens:
car, pour le peuple et les esprits mdiocres, avec qui il ne faut
qu'avoir toujours la bouche ouverte pour rire ou pour parler, il est
admirable; il a l'esprit lger, et le coeur dur jusqu'
l'ingratitude; il est envieux, et c'est lui faire outrage que d'avoir
de la prosprit; il est vain et fanfaron, et  son avnement dans le
monde il nous avoit si souvent dit qu'il toit brave qu'on faisoit
conscience d'en douter; cependant on fait conscience aujourd'hui de le
croire.

Je vous ai dit que madame de Monglas, persuade qu'il avoit une
violente passion pour elle, lui avoit laiss croire qu'il pouvoit
esprer d'tre aim. Tout autre que la Feuillade et fait de cette
affaire la plus agrable affaire du monde; mais il toit log comme je
vous ai dit et n'aimoit que par boutades; il en faisoit assez pour
chauffer sa matresse, et trop peu pour lui faire prendre parti.
Quand je disois  cette belle qu'il l'aimoit fort, parceque la
Feuillade m'avoit pri devant elle de parler pour lui en son absence,
elle se moquoit de moi et me faisoit remarquer quelques endroits de
son procd qui dtruisoient les bons offices que je lui voulois
rendre. Je ne laissois pas de l'excuser, et, ne pouvant toujours
sauver sa conduite, je justifiois au moins ses intentions. Nous
tions,  peu prs en ces termes, Darcy et moi, avec mesdames de Prcy
et de l'Isle, c'est--dire qu'elles vouloient bien que nous les
aimassions; mais vritablement nous faisions mieux notre devoir auprs
d'elles que la Feuillade auprs de madame de Monglas. Enfin, trois
mois s'tant passs pendant lesquels cette belle se trouvoit plus
engage par les choses que je lui avois dites en faveur de la
Feuillade que par l'amour qu'il lui avoit tmoign, il fallut que cet
amant allt servir  l'arme  un rgiment d'infanterie qu'il avoit.
Cet adieu lui fit sentir qu'elle avoit dans le coeur pour la
Feuillade un peu plus de bont qu'elle n'avoit cru jusque l: elle lui
en laissa voir quelque chose; mais, quoique c'en ft assez pour rendre
un honnte homme heureux, cela ne pouvoit pas choquer la vertu la plus
svre. La Feuillade, en partant, lui fit mille protestations de
l'aimer toute sa vie, quand mme elle s'opinitreroit toujours  ne
point rpondre  sa passion, et lui et moi la pressmes tant de lui
accorder la permission de lui crire qu'elle y consentit.

Quelque temps avant ce dpart, m'apercevant que le commerce que
j'avois pour mon ami avec sa matresse m'avoit plus touch le coeur
pour elle en me la faisant connotre de plus prs, et que les efforts
que j'avois faits pour aimer madame de Prcy ne m'avoient point guri
de madame de Monglas, je rsolus de ne la plus voir si souvent, pour
n'tre pas partag sans cesse entre l'honneur et l'amour-propre. Tant
que la Feuillade fut  Paris, sa matresse ne prit pas garde que je la
voyois moins qu' l'ordinaire; mais, lorsqu'il fut parti, elle connut
du changement en ma manire de vie, et cela la mit en peine, croyant
que ma retraite toit une marque de refroidissement de la Feuillade,
de qui, mme aprs son dpart, elle n'avoit reu aucune nouvelle.
Quelques jours aprs, m'ayant envoy prier de l'aller trouver: Que
vous ai-je fait, Monsieur, me dit-elle, que je ne vous vois plus?
Notre, ami a-t-il quelque part  vos absences?--Non, lui dis-je,
Madame; cela ne regarde que moi.--Comment! dit-elle, vous ai-je donn
quelque sujet de vous plaindre?--Non, Madame, lui rpliquai-je; je ne
me saurois plaindre que de la fortune. L'embarras avec lequel je dis
cela l'obligea de me presser de lui en dire davantage. Eh quoi!
ajouta-t-elle, me cacherez-vous vos affaires,  moi, qui vous fais
voir tout ce que j'ai dans le coeur? Si cela toit, je me plaindrois
de vous.--Ah! que vous tes pressante! lui rpondis-je; est-ce avoir
de la discrtion que d'arracher le secret  son ami, et ne
devriez-vous pas croire que je ne vous doive pas dire le mien, puisque
je ne vous le dis pas en l'tat o je suis avec vous, ou plutt ne le
devriez-vous pas deviner, Madame, puisque...--Ah! n'achevez pas!
m'interrompit-elle: j'ai peur de vous entendre; j'ai peur d'avoir
sujet de me fcher et de perdre l'estime que je fais de vous.--Non,
non, Madame, lui dis-je: ne craignez rien; je suis en l'tat que vous
ne voulez pas apprendre, et je ne laisse pas de faire mon devoir.
Mais, puisque nous en sommes venus si avant, je m'en vais vous dire
tout le reste. Aussitt que je vous vis, Madame, je vous trouvai fort
aimable, et, chaque fois que je vous voyois ensuite, vous me
paroissiez plus belle que la dernire; je ne sentois pourtant encore
rien d'assez pressant dans ces commencemens pour m'obliger de vous
chercher, mais j'tois fort aise quand je vous rencontrois. La
premire chose  quoi je m'aperus que je vous aimois, Madame, ce fut
au chagrin que me donnoit votre absence; et comme j'tois sur le point
de m'abandonner  ma passion et de songer aux moyens de vous la faire
connotre, Darcy, la Feuillade et moi tirmes au sort auprs de qui,
de vous, de madame de Prcy et de madame de l'Isle, chacun de nous
s'attacheroit. Quoique ce que j'avois pour vous dans le coeur,
Madame, ft encore bien foible, je n'aurois pas mis au hasard une
chose de cette consquence si je n'eusse t jusque l fort heureux;
mais enfin ma fortune changea pour ce coup, car vous chtes  la
Feuillade, et j'aurois bien plus gagn de perdre toute ma vie qu'en ce
malheureux moment. Toute ma consolation fut, comme j'ai dit, que
l'attachement que j'allois avoir pour madame de Prcy, que j'avois
autrefois aime, m'arracheroit du coeur ce que j'y avois de commenc
pour vous, mais inutilement, Madame. Vous jugez bien que, le commerce
que l'intrt de mon ami m'obligeoit d'avoir avec vous me donnant lieu
de vous connotre plus particulirement et de remarquer en vous des
principes admirables pour l'amour, je ne pus me dfaire d'une passion
que votre beaut seulement avoit fait natre. Lorsque la Feuillade me
pria de le servir, je sentis quelque chose au del de la joie qu'on a
d'ordinaire de servir son ami, et je m'aperus bientt aprs que, sans
le vouloir tromper, j'tois ravi de me mler de ses affaires, pour
avoir seulement le plaisir de vous voir de plus prs. Il pouvoit  la
fin me donner d'effroyables peines. Cela, Madame, m'a oblig de vous
voir moins souvent, et, quoique vous n'y ayez pas pris garde, depuis
le dpart de la Feuillade, il y a dj plus de quinze jours que j'ai
retranch de mes visites. Ce n'est pas, Madame, que vous n'ayez pu
remarquer jusqu'ici que j'ai servi mon ami comme je me fusse servi
moi-mme. Je l'ai justifi quelquefois lorsqu'il toit apparemment
coupable, et que je pouvois, si j'eusse voulu, le ruiner auprs de
vous sans parotre infidle, laissant faire le ressentiment de mille
fautes que vous prtendiez qu'il faisoit contre l'amour qu'il vous
avoit tmoign; mais je vous avoue que mon devoir me cote trop en
vous voyant pour ne pas pargner, en ne vous voyant plus, tous les
efforts qu'il faut que je fasse auprs de vous. Au reste, Madame, je
ne vous aurois jamais dit les raisons de ma retraite si vous ne me les
aviez jamais demandes.--Il n'y a rien de plus honnte, Monsieur, me
rpliqua madame de Monglas, que ce que vous faites aujourd'hui; mais
il faut achever de faire votre devoir. Vous devriez mander  votre ami
l'tat de toutes choses, afin qu'il ne soit pas surpris quand il
apprendra peut-tre par d'autres voies que vous ne me voyez presque
plus, et qu'il ne s'attende pas inutilement  vos bons offices auprs
de moi. Et l-dessus, madame de Monglas m'ayant fait apporter de
l'encre et du papier, j'crivis cette lettre:


LETTRE

De Bussy  la Feuillade.

_Puisque, de la manire que j'en use, l'amour que j'ai pour votre
matresse n'offense ni mon honneur ni l'amiti que je vous dois, je
puis bien sans honte vous l'apprendre, et, au contraire, je me
dshonorerois en vous le cachant. Sachez que je n'ai pu voir
longtemps madame de Monglas sans l'aimer; que, m'en tant aperu, j'ai
cess de la voir, et que, m'envoyant chercher aujourd'hui pour savoir
de moi d'o pouvoit venir le sujet d'une retraite, je lui ai dit que
je l'aimois, mais que, pour ne rien faire contre mon devoir, je ne la
verrois plus. J'ai cru vous en devoir donner avis, afin que vous
preniez d'autres mesures auprs d'elle, et que vous voyiez, dans le
malheur qui m'est arriv de devenir votre rival, que je ne suis point
indigne de votre amiti ni de votre estime._


Ayant lu cette lettre  madame de Monglas: H bien! Madame! lui
dis-je, ce procd-l est-il net?--Ah! Monsieur! rpliqua-t-elle, il
n'y a rien de si beau; mais, quoique je croie que vous avez la plus
belle me du monde, il seroit bien difficile que, vous mlant des
affaires de votre rival, trouvant mille raisons de vous rendre l'un 
l'autre de mauvais offices, et croyant profiter de nos brouilleries,
vous rsistassiez dans l'amour que vous avez pour moi  la tentation
de nous mettre mal ensemble; et comme vous avez de l'esprit, il ne
seroit pas malais de faire en sorte qu'il part que l'un ou l'autre
et tort, et de rejeter sur l'un de nous deux, ou sur la fortune, le
malheur dont vous seul seriez la cause, quand mme votre ami cesseroit
de m'aimer par sa propre inconstance. Aprs ce que je sais de vous,
je croirois toujours, si vous vous mliez de nos affaires, que ce
seroit par vos artifices. Vous avez donc bien raison, Monsieur, de ne
me plus voir; et, quoique je perde infiniment en ce rencontre, je ne
puis m'empcher de louer cette action. Aprs quelques autres discours
sur cette matire, je sortis pour envoyer la lettre que j'avois crite
 la Feuillade, et dix jours aprs voici la rponse que j'en reus:


RPONSE

De la Feuillade  Bussy.

_Vous avez fait votre devoir, mon cher, et je vais faire le mien. J'ai
plus de confiance en vous que vous-mme. Je vous prie donc de voir
toujours madame de Monglas et de me servir auprs d'elle. Quand on est
aussi dlicat sur l'intrt que vous me le paroissez, on est
assurment incapable de le trahir; mais quand le mrite de madame de
Monglas vous auroit tellement aveugl que vous ne seriez plus en tat
de vous en retirer, je vous excuserois volontiers sur les ncessits
qu'il y a de l'aimer quand on la connot parfaitement._


Avec cette lettre, il y en avoit encore une pour madame de Monglas. La
voici:


LETTRE

De la Feuillade  madame de Monglas.

_Je ne suis pas surpris, Madame, d'apprendre que mon ami vous aime; je
m'tonnerois bien plus qu'un honnte homme qui vous voit et qui vous
parle tous les jours conservt son coeur auprs de tant de mrite.
Il me mande qu'il ne vous veut plus voir de peur de succomber 
l'inclination qu'il a pour vous, et moi je le prie de ne se pas
retirer, sur l'assurance que j'ai qu'il aura plus de force qu'il ne
pense, et que, quand mme il ne pourroit plus rsister, vous ne
donneriez pas votre coeur  un tratre aprs l'avoir refus au plus
fidle amant du monde._


Aussitt que j'eus reu ces deux lettres, je les allai porter  madame
de Monglas; mais, pour ne pas nuire  mon ami, de qui la matresse
toit fort dlicate, j'effaai toute la fin de la lettre qu'il
m'crivit, depuis l'endroit o il me mandoit que quand le mrite de
madame de Monglas m'auroit tellement aveugl que je ne serois pas en
tat de me retirer, il m'excuseroit sur la ncessit qu'il y avoit de
l'aimer quand on la connoissoit bien. J'eus peur qu'elle ne juget
comme moi que cet endroit ne ft fort galant, mais peu tendre.--Vous
avez raison, rpondit le comte de Guiche, et non seulement cet
endroit, mais les deux lettres, me paroissent bien crites, mais
indiffrentes.--La suite, rpliqua Bussy, ne vous dsabusera pas.

Vous saurez donc, continua-t-il, que madame de Monglas, voyant cette
rature, me demanda ce que c'toit. Je lui dis que la Feuillade me
parloit d'une affaire de consquence qui me regardoit. Puisqu'il
souhaite, me dit-elle, que vous continuiez de me voir, j'y consens;
mais Monsieur, c'est  condition que vous ne me parlerez jamais des
sentimens que vous avez pour moi.--Je le ferai, puisque vous le
voulez, lui rpliquai-je. Ce n'est pas que je ne vous en dusse parler
sans vous devoir tre suspect, car, quoique je vous aime plus que ma
vie, si, pour reconnotre mon amour, vous mprisiez celui de mon ami,
en cessant de vous estimer je cesserois de vous aimer aussi. Ce n'est
pas assurment  cause que vous tes belle, Madame, c'est encore
parceque vous n'tes pas coquette, que je vous aime.--Je le crois,
Monsieur, me dit-elle; mais, puisque vous ne dsirez ni ne prtendez
rien, ne m'aimez plus, car qu'est-ce qu'un amour sans dsirs et sans
esprance?--Je ne prtends rien, lui dis-je, mais j'espre et je
dsire.--Et que pourriez-vous dsirer? reprit-elle.--Je souhaite,
rpliquai-je, que la Feuillade ne vous aime plus et que cela vous soit
indiffrent.--Et quand cela seroit, reprit-elle, croiriez-vous en tre
plus heureux?--Je ne sais si je le serois, Madame, lui dis-je; mais
au moins en serois-je plus prs que je ne suis. Et l-dessus je fis
ce couplet de chanson:

    _Si vous aimer seulement
    Est un assez grand tourment,
    Vous pouvez juger du mal
    Que l'on a quand il faut tre
    Confident de son rival._

Ce qui me consoloit un peu dans la vue de toutes les peines que me
donnoit un amour sans esprance, c'est que j'tois sur le point
d'avoir la charge de mestre de camp gnral de la cavalerie, et que,
cette charge m'obligeant d'aller bientt  l'arme, l'honneur me
guriroit d'un amour qui n'toit pas heureux. Quelques jours avant que
de partir, je voulus adoucir le chagrin que me donnoit la violence que
je me faisois  cacher ma passion, et, pour cet effet, je donnai 
madame de Svigny une fte si belle et si extraordinaire que vous
serez assurment bien aises que je vous en fasse la description.

Premirement, figurez-vous dans le jardin du Temple[162] que vous
connoissez un bois que deux alles croisent  l'endroit o elles se
rencontrent; il y avoit un assez grand rond d'arbres, aux branches
desquels on avoit attach cent chandeliers de cristal; dans un des
cts de ce rond on avoit dress un thtre magnifique, dont la
dcoration mritoit bien d'tre claire comme elle toit, et l'clat
de mille bougies, que les feuilles des arbres empchoient de
s'chapper, rendoit une lumire si vive en cet endroit que le soleil
ne l'et pas clair davantage. Aussi, par cette mme raison, les
environs en toient si obscurs que les yeux n'y servoient de rien. La
nuit toit la plus tranquille du monde. D'abord la comdie commena,
qui fut trouve fort plaisante. Aprs ce divertissement, vingt-quatre
violons, ayant jou des ritournelles, jourent des branles, des
courantes et des petites danses. La compagnie n'toit pas si grande
qu'elle toit bien choisie; les uns dansoient, les autres voyoient
danser, et les autres, de qui les affaires toient plus avances, se
promenoient avec leurs matresses dans des alles o l'on se touchoit
sans se voir. Cela dura jusqu'au jour, et, comme si le ciel et agi de
concert avec moi, l'aurore parut quand les bougies cessrent
d'clairer. Cette fte russit si bien qu'on en manda les
particularits partout, et,  l'heure qu'il est, on en parle avec
admiration. Il y en eut qui crurent que madame de Svigny, en ce
rencontre, n'toit que le prtexte de madame de Prcy; mais la vrit
fut que je donnai cette fte  madame de Monglas sans lui oser dire,
et je crois qu'elle s'en douta sans m'en rien tmoigner. Cependant je
badinois avec elle devant le monde; je lui disois toujours quelques
douceurs en riant, et je lui fis ce couplet de sarabande, que vous
avez ou dire assurment:

              _De tout ct
              On vous dsire,
    Mais quand vos yeux tent la libert,
    On veut aussi que votre me soupire.
    Sur votre coeur j'ai fait une entreprise,
              Et ma franchise[163]
              Ne tient  rien;
    Mais j'ai bien peur, adorable Blise,
    Que votre coeur soit plus dur que le mien._

Vous jugez bien qu'ayant ces sentimens pour madame de Monglas, mes
soins pour madame de Prcy toient mdiocres; je vivois pourtant le
mieux du monde avec elle, et mon peu d'empressement s'accordoit fort
bien avec sa tideur. Cependant, lorsqu'elle commena  souponner que
j'aimois madame de Monglas, elle se rchauffa pour moi et fut fche
quand elle vit que je ne faisois pas de mme pour elle. J'admirai
l-dessus le caprice des dames: elles ont du chagrin de perdre un
amant qu'elles ne veulent pas aimer. Mais avec tout cela ce que
faisoit madame de Prcy n'toit pas si surprenant que ce que faisoit
madame de l'Isle. J'avois parl d'amour  la premire, et il n'toit
pas fort trange qu'elle y prt quelque intrt; mais pour madame de
l'Isle,  qui je n'avois jamais tmoign que de l'amiti, je ne puis
assez m'tonner de la manire dont vous allez entendre qu'elle en usa.
Sitt qu'elle souponna mon amour pour madame de Monglas, il n'y a pas
de ruses dont elle ne se servt pour s'en bien claircir; elle me
disoit quelquefois en riant que j'en tois amoureux. Tantt elle m'en
disoit du bien, et, parceque je craignois qu'elle ne voult par l
dcouvrir ce que j'avois dans le coeur, j'tois assez rserv sur
ses louanges; une autre fois elle en disoit du mal, et moi, qui tois
bien aise d'apprendre  madame de Monglas qu'elle toit trompe de
s'attendre  l'amiti de madame de l'Isle, ayant trouv celle-ci en
mille autres rencontres trahissant madame de Monglas, je la laissois
dire et lui donnois une audience favorable pour lui faire croire que
j'y prenois plaisir. Enfin, ne pouvant plus souffrir une fois
l'emportement qu'elle avoit contre elle, j'en avertis madame de
Monglas, ce qui fut cause qu'elles rompirent ensemble, et que dans la
suite cette belle eut toutes les raisons du monde de croire que
j'avois vritablement de l'amour pour elle.




MAXIMES D'AMOUR



MAXIMES D'AMOUR[164]

QUESTIONS

SENTIMENS ET PRCEPTES

PREMIRE PARTIE.

DE L'AMOUR QUI ESPRE.

_Savoir ce que c'est que l'amour._

    Vous qui vivez comme des btes,
    Quand vous soupirez nuit et jour,
    Et ne savez ce que vous faites,
    Amans, quand vous faites l'amour,
    Votre ignorance est extrme.

    Mais sachez, pour en sortir,
    Que l'amour est un dsir
    D'tre aim de ce qu'on aime.


_Savoir de quelle manire il faut que les dames se conduisent pour ne
se pas perdre de rputation en aimant._

    Beau sexe o tant de grce abonde,
    Qui charmez la moiti du monde,
    Aimez, mais d'un amour couvert,
    Qui ne soit jamais sans mystre:
    Ce n'est pas l'amour qui vous perd,
    C'est la manire de le faire.

_Savoir s'il y a des secrets pour tre aim._

          Si vous voulez rendre sensible,
          L'objet dont vous tes charm
    (Pourvu que dans le coeur il n'ait rien d'imprim),
          La recette en est infaillible,
          Aimez! et vous serez aim.


_Savoir si l'on peut esprer  la fin de se faire aimer d'une
coquette._

          Si vous aimez une coquette
          Qui soit insensible  vos maux,
          Qui vous flatte, puis vous maltraite,
          Et vous accable de rivaux,
    Ne vous rebutez point (quelque sot s'iroit pendre),
    Ne vous rebutez pas, vous la verrez changer;
          Attendez l'heure du berger:
          Tout vient  point qui peut attendre.


_Savoir quel est l'effet des larmes en amour._

    Pleurez, amans, aux pieds de vos matresses,
    Si vous voulez attirer leurs tendresses.
            Qui pleure quand il faut des pleurs
            En amour est matre des coeurs.


_Sur le mme sujet._

          Amans qui n'avez point de charmes
          Ni de grce  vous exprimer,
          Si vous voulez vous faire aimer,
          Apprenez  verser des larmes.
          Les sots qui pleurent  propos
    Sont souvent prfrs aux diseurs de bons mots.

_Savoir si l'on peut discerner le vrai amant d'avec le faux._

    Lorsque l'on veut examiner
    (Sans prendre intrt dans l'affaire)
    Le faux amant et le sincre,
    Il est ais de deviner.
          Il n'en est pas de mme,
          Belle Iris, quand on aime;
    Et voulez-vous savoir comment?
    En ce cas l l'aveuglement
          D'ordinaire est extrme:
    Et qu'un trompeur  point nomm,
    Persuade quand il soupire?
    C'est qu'on dsire d'tre aim,
    Et qu'on croit tout ce qu'on dsire.


_Savoir si les grands plaisirs de l'amour sont dans la tte ou dans
les sens._

    Je ne borne pas aux dsirs
    La passion la plus honnte,
    Mais en amour les grands plaisirs
          Sont dans la tte.


_Savoir quelles sont les vritables marques d'une grande passion._

    Vous demandez chaque jour
    Quelles sont d'un grand amour
    Les preuves indubitables:
    Les soins, les empressemens,
    Sont les marques vritables
    Des vritables amans.


_Savoir s'il se faut voir long-temps pour s'aimer._

    C'est dans les premiers jours qu'on se sent enflammer;
    Quand on attend plus tard, il n'en va pas de mme:
    Si l'on voit quelque temps les gens sans les aimer,
            Rarement on les aime.


_Sur le mme sujet._

    Vous nous dites d'un ton de matre
    Que pour aimer il faut connotre.
    Voulez-vous savoir justement,
    Ce qu'enseigne l'exprience?
    L'amour vient de l'aveuglement,
    L'amiti de la connoissance.


_Savoir si l'on a toujours l'ide prsente de son amant ou de sa
matresse en leur absence._

          Lorsque l'on aime extrmement,
          Et qu'on languit dans une absence,
          Iris, on songe incessamment
           la cause de sa souffrance;
          Mais, si parfois on s'en dispense
          (Si l'on peut citer des dictons),
    On en revient bien tt  ses moutons.


_Savoir lequel est le plus difficile, de passer de l'amiti 
l'amour, ou de retourner de l'amour  l'amiti._

          Je tiens qu'il est fort difficile
          Quand on a tendrement soupir plus d'un jour,
          De faire  l'amiti retour;
          Mais on n'en voit pas un de mille
    D'une longue amiti passer jusqu' l'amour.


_Savoir quelle diffrence il y a de l'amour des hommes  celui des
femmes._

    L'amour de la matresse a de la violence,
    Je le sais par exprience,
          Je le pourrois justifier.
          Iris, s'il a de la constance,
          Je ne dis pas ce que j'en pense;
          Mais vous ne me sauriez nier
          Que l'amant n'aime le dernier.


_Savoir s'il est vrai que l'amour rend les gens fous._

    Vous qui prnez incessamment
    Qu'on est fou quand on est amant,
    Apprenez en une parole
    Ce que l'amour est en effet:
    Il est fou dans un me folle,
    Et sage dans un coeur bien fait.


_Sur le mme sujet._

          Je suis contre ce sentiment
          Qu'on est fou quand on est amant:
          On peut fort bien, lorsque l'on aime,
          Avoir encor de la raison;
    Mais, alors qu'en tous lieux et qu'en toute saison
               La prudence est extrme,
               L'amour n'est pas de mme.


_Savoir si une grande amiti est compatible avec un grand amour pour
deux personnes diffrentes._

          Lorsque l'amour nous remplit bien,
          Hors cela nous ne sentons rien;
    Quand on a pour Tircis une extrme tendresse,
          On n'aime Philis qu' demi;
    Enfin, sur ce chapitre on te  sa matresse
          Tout ce qu'on donne  son ami.


_Savoir si l'on peut apprendre  aimer par rgles comme l'on apprend
les autres choses._

    Quand  m'aimer je vous convie,
    Vous m'en demandez des leons.
    Il n'y faut pas tant de faons,
    Ayez-en seulement envie:
    L'amour saura bien vous former;
    Aimez, et vous saurez aimer.


_Savoir en quel endroit on aime mieux:  la cour,  la ville ou la
campagne._

    D'ordinaire  la cour les coeurs sont tourments
          De l'amour et de la fortune;
     la ville souvent on voit trop de beauts,
          Pour tre fort constant pour une;
          Mais rien ne fait diversion,
          Aux champs,  notre passion.


_Savoir pourquoi l'on voit si souvent des femmes de mrite aimer de
malhonntes gens, et d'honntes gens aimer des femmes sans mrite._

          Lorsque l'on commence d'aimer,
          On cache le dsagrable,
          On montre ce qu'on a d'aimable;
          On veut plaire, on veut enflammer;
          La plus aigre est douce et traitable.
    Mais, aprs que l'un l'autre on a pu se charmer,
    On ne se contraint plus, pas mme aux biensances;
          Ensuite chacun se dplat,
    Mais, de peur en rompant de perdre ses avances,
          On en demeure o l'on en est.


_Savoir quelle est la plus aimable matresse, de la prude ou de la
coquette._

          Silvandre, dans l'incertitude
          Quelle il aimeroit mieux, la coquette ou la prude,
    Et ne pouvant enfin se rsoudre  choisir,
          Me demanda quelle victoire
          Seroit plus selon mon dsir.
          Voulez-vous, lui dis-je, me croire?
          La prude donne plus de gloire,
          La coquette plus de plaisir.


_Savoir s'il faut prendre au pied de la lettre tout ce que disent les
amans._

          L'hyperbole plat aux amans,
          Tout est sicle pour eux, ou bien tout est momens,
    Et jamais au milieu leur calcul ne demeure:
          Ils vont tous dans l'extrmit,
    Ils disent que leur bien ne dure qu'un quart d'heure
          Et leur mal une ternit.


_Savoir si un grand amour peut comptir avec une grande gaiet._

          Tircis, quand tu viens voir Caliste,
          Tu lui parois toujours content;
          Cependant il est trs constant
          Que qui dit amoureux dit triste.
          Prends donc un air plus srieux;
          Fais voir ton amour dans tes yeux:
          Car, tant que l'on te verra rire,
    On ne croira jamais que tu dsire.


_Sur le mme sujet._

    Je ne veux pas, Iris, que sans cesse on soupire;
    Mais, lorsqu'un grand amour a bien surpris un coeur,
    Quoiqu'on soit plus content, on aime moins  rire,
    Et le vritable air est celui de langueur.


_Savoir quels sont les tempramens les plus propres  l'amour._

    Tous les tempramens sont propres  l'amour,
    Mais vritablement les uns plus que les autres.
    Amans pleins de langueur, ne changez pas les vtres
    Avec les gens de feu; vous perdrez au retour.
    De ceux-ci la chaleur a plus de violence,
    Mais d'ordinaire ils ont moins de persvrance,
    Et, quand ils aimeroient aussi fidlement,
    Toujours font-ils l'amour moins agrablement.
    Je leur conseillerois, en changeant leur nature,
    De prendre, afin de plaire en de certains momens,
    De la langueur au moins le ton et la figure:
    Car, en se contraignant dans les commencemens,
          Enfin ils pourroient fort bien prendre
          Et l'air et la manire tendre.

_Savoir s'il est vrai qu'un amant ne soit jamais content._


           Lorsque l'on commence d'aimer,
           Pour l'objet aim l'on soupire;
           Si tt qu'on a pu l'enflammer,
    La crainte de le perdre est un cruel martyre:
           De sorte qu'il est vrai de dire
    Qu'on n'est jamais content quand on est amoureux,
    Mais que qui n'aime pas est encor moins heureux.


_Savoir si le dsir de plaire n'est pas une suite du dessein
d'aimer._

          Vous voulez qu'on vous trouve belle,
          Cependant vous tes cruelle
    Et vous nous assurez qu'on ne peut vous charmer;
          Je ne vous crois pas trop sincre:
          Car, enfin, lorsque l'on veut plaire,
          C'est signe que l'on veut aimer.


_Savoir lequel est le plus sr  une dame pour se faire fort aimer,
d'tre facile ou difficile  se rendre._

    Si vous voulez nos coeurs jusqu' l'ternit,
    Et ne trouver jamais la fin de nos tendresses,
    Faites-vous bien valoir par la difficult:
    Car ce qui fait durer nos feux pour nos matresses
    (Outre leur complaisance et leur fidlit),
    C'est la peine et le temps qu'elles nous ont cot.


_Savoir ce qu'on doit croire du dpit d'un amant._

    Lorsqu' nos voeux la belle Iris contraire
    Se rit des maux que l'on souffre en l'aimant,
    On fait dessein, au fort de sa colre,
    De la quitter, et l'on en fait serment;
    Mais des sermens que le dpit fait faire
    Contre un objet qu'on aime chrement,
           Autant en emporte le vent!


_Savoir si le plus de mrite est prfrable au plus d'amour._

              Vous souhaitez que je vous die
              Qui je choisirois pour amant,
              D'un homme d'un petit gnie,
              Qui m'aimeroit infiniment,
              Ou d'un homme  mrite rare,
        Qui m'aimeroit par manire d'acquit.
              Puisqu'il faut que je me dclare,
              Je baiserois les mains au bel esprit.
              En voici la raison, Carite,
              Raison plus claire que le jour:
    Il est bon en amour d'avoir bien du mrite,
    Mais ncessairement il y faut de l'amour.


_Savoir si l'on peut aimer sans esprance._

    Lorsque vous trouvez un amant
    Qui vous dit que sous votre empire
    Son coeur incessamment soupire
    Sans espoir de soulagement,
    Sous une modeste apparence
    Il vous veut surprendre en effet:
    Car, pour aimer sans esprance,
    Personne ne l'a jamais fait.


_Savoir comment une femme en doit user lorsqu'un homme qu'elle ne
veut pas aimer lui crit._

    Quand quelque galant vous crit
    Dont vous mprisez la conqute,
    Vous croyez tre fort honnte
    De lui mander que ce qu'il dit
    Ne fait que vous rompre la tte,
    Apprenez que c'est une erreur,
    Et qu'en de telles conjonctures,
    Iris, c'est faire une faveur
    Que de rpondre des injures.


_Savoir s'il convient  un homme d'tre un peu bizarre avant que
d'tre aim._

    Je tiens qu'on a peu de raison
    D'tre tyran tant patron:
    Le bon succs en est fort rare;
    Mais il faut qu'on soit insens
    Pour vouloir faire le bizarre
    Avant qu'on soit rcompens.


_Savoir si c'est une ncessit qu'il faille aimer une fois en sa
vie._

          Il faut avoir un jour,
          Belle Iris, de l'amour,
    Ou comme un bien fort dsirable,
    Ou comme un mal invitable.


_Savoir si l'on peut avoir une forte passion pour deux personnes en
mme temps._

          Tout ce que nous a voulu dire
          L'auteur de la Philis de Scire
              N'est rien qu'un jeu d'esprit:
          Car je tiens qu'il est impossible
    D'tre pour deux objets en mme temps sensible:
    Qui partage l'amour aussi tt le dtruit.


_Savoir quel est l'quipage ncessaire  un amant._

    Vous qui sous l'amoureux empire
    Voulez vous donner tout entier,
    Ayez et soie, et plume, et cire,
    De bonne encre et de bon papier:
    Car un amant dont l'critoire
    N'est pas toujours en bon tat,
    C'est un homme cherchant la gloire
    Qui va sans armes au combat.




MAXIMES D'AMOUR

QUESTIONS

SENTIMENS ET PRCEPTES

SECONDE PARTIE.

DE L'AMOUR QUI JOUIT.


_Savoir quelle est la force de la sympathie._

    Iris, quand du destin la volont suprme
    A fait de notre amour l'infaillible complot,
    Sitt que l'on se voit, le coeur dit que l'on s'aime,
    Et l'on le croit au premier mot.


_Savoir ce qui tmoigne le plus d'amour, de l'extrme jalousie ou de
l'extrme confiance._

          Quoi! serez-vous toujours contente?
          Ne vous plaindrez-vous point de moi?
    Ah! votre flamme, Iris, n'est pas fort violente,
          Car un grand amour nous tourmente,
    Et souvent sans raison nous donne de l'effroi.
          Enfin, l'extrme confiance
          Tient beaucoup de l'indiffrence.


_Sur le mme sujet._

          Je craindrois fort une matresse
          Dont la fausse dlicatesse
          Et le coeur trop rempli d'amour
          Me tourmenteroient nuit et jour.
          C'est un grand bourreau de la vie
          Que l'excs de la jalousie;
    Mais je tiens qu'on seroit encor plus tourment
          De l'extrme tranquillit.


_Savoir quand il faut que les honntes gens soient jaloux, et quand
il faut qu'ils rompent._

    Je veux qu' sa matresse un amant se confie,
          Et que, pour toute jalousie,
          Il soit quelquefois alarm
          De n'tre pas assez aim.
          Mais, si la dame est inquite
          Que l'amant la trouve coquette,
          Cela sans en pouvoir douter,
          Je le condamne  la quitter.


_Savoir si c'est un grand mal  un amant que le mari de sa matresse
soit un peu jaloux._

    Bien loin de me mettre en courroux
    Contre votre mari jaloux,
    Je l'aime, Iris, plus que ma vie;
    C'est l'intendant de mes plaisirs:
    Il donne par sa jalousie
    De la chaleur  mes dsirs.


_Sur le mme sujet._

    Quand, pour rompre notre commerce,
    Votre esprit jaloux nous traverse,
    Tircis, vous rveillez nos soins
    Qui s'endormoient dans le mnage.
    Si nous nous voyons un peu moins,
    Nous nous aimons bien davantage.


_Sur le mme sujet._

    Ce que j'ai de plaisir avecque ma Silvie,
              Je le dois  la jalousie
    D'un mari qui par l rchauffe mon amour.
    Le pouvoir que j'avois de la voir chaque jour
          Me rendoit Langs[165] auprs d'elle;
    Mais, si tt qu'il m'eut dit de ne plus voir la belle,
    Je la vis en secret, et je devins Saucour[166].


_Savoir quelle est la raison, entre autres, pourquoi les passions
finissent, et le bon moyen de s'aimer toujours._

          Je tiens que la possession
          Frquente, commode et tranquille,
    Est la mort  la cour, aux champs et dans la ville,
          De la plus grande passion.
          Amans, donc, qui mourez d'envie
    De vous aimer toujours, un peu de jalousie,
          D'absence et de difficults
          Vous feront passer entts
          Tout le reste de votre vie.


_Savoir sur quoi il faut rompre avec sa matresse._

            On pardonne l'tourderie,
            On peut mme oublier mainte coquetterie
    (Quoique ce soient d'amour les vrais pchs mortels);
    Mais l'infidlit, jamais on ne l'oublie,
            Et, comme on est ami jusqu'aux autels,
            On est amant jusqu' la perfidie.


_Savoir ce qu'on doit faire quand on s'aperoit qu'on est moins
aim._

            Vous dites qu'il se faut attendre
            D'tre moins aim chaque jour,
    Et que, pour voir affoiblir un amour,
            On n'en doit pas tre moins tendre.
            Pour moi, je tiens que c'est abus,
            Et conseille alors l'inconstance,
            Ne trouvant point de diffrence
            Entre aimer moins ou n'aimer plus.


_Savoir s'il ne se faut rien pardonner en amour._

    On seroit fort brutal de ne pardonner rien
              Aux gens qu'on aime bien.
            Au contraire, il est vraisemblable
            Qu'aprs avoir t coupable
    On sera dsormais de faillir moins capable;
    Mais, Iris, quand on voit qu'on retombe toujours,
    On doit compter alors sur de foibles amours,
            Et, sur de telles conjectures,
            On peut prendre d'autres mesures.


_Savoir pour quelles raisons et de quelle manire on cesse d'aimer._

    Je veux dire comment l'on peut quitter un jour,
          Afin que les sots n'en abusent.
          L'infidlit rompt l'amour,
          Et les petites fautes l'usent.


_Savoir de quelle manire il faut qu'une matresse rompe avec son
amant qui l'aime encore._

    Si vous voulez rompre vos chanes
    D'accord avecque votre amant,
    Vous le pouvez fort aisment
    Sans donner ni souffrir de peines;
    Mais, si vous avez projet
    De faire une infidlit
    Ou de quitter par lassitude
    Un amant encore entt,
    Iris, il y faut de l'tude.
    Faites natre quelque embarras;
    Changez-vous, de peur d'un fracas,
    En diseuse de patentres;
    Mais ne faites point de faux pas,
    Et surtout qu'il ne pense pas
    Que vous l'abandonnez pour d'autres.


_Savoir de quelle manire on doit user sur les prsens qu'on s'est
faits aprs qu'on a rompu avec aigreur._

    Lorsque le commerce amoureux
    Finit enfin avec rudesse,
    Si l'amant, du temps de ses feux,
    A fait des dons  sa matresse,
    Il ne doit rien redemander,
    Ni la matresse rien garder.


_Savoir comment on en doit user avec une matresse dcrie, quoique
sage au fond._

    Je ne dis pas, Iris, qu'un amant dlicat
    Rompe avec sa matresse, et mme avec clat,
    Lorsque pour un rival l'infidle soupire:
                 Cela s'en va sans dire;
            Mais, si tout le monde en mdit,
            Encor que son amant connoisse
            L'injustice au fond de ce bruit,
    Qui ne vient que de l'air dont elle se conduit,
            Il faut que sa dlicatesse
            Le force  quitter sa matresse.


_Savoir si une dame doit redemander ses lettres aprs qu'on a rompu
avec elle._

    Demander vos poulets quand vous avez rompu
            N'est pas d'une personne habile.
            Cette demande est inutile,
            Car on n'a jamais tout rendu;
    Il vaut bien mieux, Iris, obliger au silence
            Par une entire confiance.


_Savoir si l'on peut avec raison refuser d'crire  un amant  qui on
a accord les dernires faveurs._

    Quand une dame, en se donnant soi-mme,
              Par une dfiance extrme
    Refuse  son amant des lettres de sa main,
              Elle fait voir, tant elle est bte,
                   Qu'elle s'apprte
           le quitter du jour au lendemain,
    Et mrite, en suivant cette fausse maxime,
          De rencontrer un amant qui la prime,
              Et qui, dcouvrant son secret,
              Se fasse prendre sur le fait.


_Savoir de quelle consquence sont les lettres en amour._

            Amans aims, qui n'avez d'autre envie
            Que de passer en aimant votre vie,
               crivez et matin et soir,
               crivez quand vous allez voir,
    Et, quoique vous alliez dire: Ha! que je vous aime!
    crivez-le et donnez votre lettre vous-mme.
               crivez la nuit et le jour:
               Les lettres font vivre l'amour.


_Savoir si une dame doit demander  son amant qu'il brle ses lettres
ou qu'il les lui renvoie._

     votre amant ne demandez jamais
    Qu'il vous envoie ou brle vos poulets:
    On doit estimer quand on aime,
    Et l'on a tort de s'engager
    Quand la dfiance est extrme,
    Ou seulement qu'on peut songer,
    Iris, qu'un amant peut changer.


_Savoir comment un amant en doit user sur les lettres qu'il reoit de
sa matresse._

            Gardez, amant plein de tendresse,
            Les lettres de votre matresse,
            Non pour en abuser un jour,
            Mais comme gage de l'amour;
            Et l-dessus prenez bien garde
            Que la belle ne vous regarde
            Comme un imprieux vainqueur
            Qui dans une injuste contrainte
            La voudroit tenir par la crainte
            Plutt que par son propre coeur;
    Et, pour lui mieux lever toutes les dfiances,
    Laissez entre ses mains, dans vos moindres absences,
            Ses faveurs, ses lettres d'amour,
            Le tout jusqu' votre retour.


_Savoir s'il est vrai, comme quelques uns disent, que l'amour s'use
dans un coeur sans qu'on en sache la raison._

    Quand un amant vous dit que l'amour, malgr soi,
    S'est us dans son coeur, et qu'il ne sait pourquoi,
            Il vous dit une menterie;
            Mais la raison qu'a cet amant
            De finir sa galanterie
    Vaut si peu qu'il n'a pas assez d'effronterie
            Pour vous la dire librement.
    Il craindroit de vous faire une trop grande offense
            S'il vous disoit que l'inconstance
            Vient de sa propre volont:
            Si bien qu'il croit vous moins dplaire
            En vous parlant de cette affaire
            Comme d'une ncessit.
            Mais cependant la vrit,
            Iris, est que, comme en soi-mme
            On sait toujours pourquoi l'on aime,
            Pour peu qu'on l'ait examin,
            Aussi jamais on ne se quitte
            Sans raison, ou grande, ou petite.


_Savoir si, dans un grand sujet de plainte, un amant peut s'emporter
avec excs en parlant  sa matresse._

                Lorsque une matresse coquette
                Vous forcera de vous aigrir,
                Il ne faut pas vous retenir;
    Mais, dedans quelque tat que le dpit vous mette,
                Fuyez les termes insolens,
            Qu'avec respect votre colre clate.
                Je ne dfends pas qu'on la batte,
                Car c'est affaire aux paysans,
                Et je parle aux honntes gens.


_Savoir de quelle manire il se faut conduire avec la personne qu'on
aime quand on lui a donn sujet de se plaindre._

    Lorsque l'on a fch la personne qu'on aime,
          Il faut avec un soin extrme
          Tcher de se raccommoder.
          Si la chose peut succder,
          Il faut redoubler de caresses,
          D'empressemens et de tendresses,
          Et considrer un amant
          Comme un pauvre convalescent,
          De qui la sant dlicate
          Mrite bien que l'on le flatte.


_Savoir de quelle manire il faut que les amans aims en usent avec
les matresses qui n'ont pas assez de soin de chasser leurs rivaux._

          Auprs de la belle Climne,
          Dont vous aurez gagn le coeur,
          Si quelque rival vous fait peine,
    Pour vous en dlivrer employez la douceur;
          Priez-la de vous en dfaire.
          Tircis, c'est l qu'il faut pleurer,
          Ou, plutt que de lui dplaire,
          Offrez-lui de vous retirer.
          Je suis fort tromp si la belle,
    Pour n'aimer que vous seul, ne chasse l'autre amant;
    Mais quand cette beaut voudroit tre infidle,
          Vous travailleriez vainement
           la garder en dpit d'elle.


_Savoir pourquoi les amans se plaignent toujours._

    Ce qui fait que dans nos amours
    Nous nous plaignons quasi toujours,
    C'est ma faute, Iris, ou la vtre.
    Examinons un peu nos feux,
    Et nous verrons que l'un des deux
    A toujours plus d'amour que l'autre.


_Savoir pourquoi on aime mieux aprs les rconciliations._

    Aprs les raccommodemens
    On voit crotre toujours la flamme des amans
    Et se surpasser elle-mme:
    Nous l'avons cent fois prouv.
    C'est qu'on avoit perdu quelque temps ce qu'on aime,
    Et qu'on est trop heureux de l'avoir retrouv.


_Savoir si, quand on se raccommode en amour, on doit garder quelque
chose sur le coeur._

            Au moment qu'on se raccommode
            Sur quelque diffrent d'amour,
            Iris, il est vrai, c'est la mode
            D'oublier tout jusqu' ce jour,
            Et je la trouve assez commode;
    Mais lorsque de faillir on a recommenc,
            On rappelle tout le pass.


_Savoir comment les choses se passent d'ordinaire dans les
brouilleries._

    Vous prtendez tre offens
    Et voulez qu'on vous satisfasse.
    Tircis, c'est  vous mal pens;
    Il faut plutt demander grce.
    J'ai vu du moins jusqu' ce jour
    Qu'en pareil cas on la demande,
    Et je sais que c'est en amour
    Que les battus payent l'amende.


_Savoir si les amans qui se plaignent avec emportement n'aiment
plus._

    Pauvres amans qui criez nuit et jour
            Et qui vous plaignez d'une ingrate,
    Je ne crois pas votre coeur sans amour.
            Quoique votre fureur clate.
    On voit toujours l'amour dans le dpit,
            Et jamais dans l'indiffrence;
            Et, lorsque l'on fait tant de bruit,
            On aime encor plus qu'on ne pense.


_Savoir si la rgularit de l'amour contraint les amans._

    Iris, la rgularit
    Que donne une amoureuse flamme
    Ne dtruit point la libert.
    Par exemple, quand une dame
    Donne un rendez-vous quelque jour,
    Elle y va pleine de tendresse,
    Non pas pour tenir sa promesse,
    Mais pour contenter son amour.


_Savoir s'il est bon  une matresse d'obliger son amant  faire
servir une autre de prtexte._

    Quand, pour cacher ses amourettes,
    La dame ordonne  son amant
    De conter ailleurs des fleurettes,
    Elle raisonne faussement:
    Car, si celle  qui l'on s'adresse
    gale en beaut la matresse,
    Celle-ci beaucoup risquera;
    Si la matresse est la plus belle,
    Jamais personne ne croira
    Que son amant soit infidle.


_Savoir  quoi principalement une dame peut connatre si son amant
est toujours amoureux_.

    Lorsqu'un amant aim vous deviendra suspect,
    Que pour quelques raisons vous douterez qu'il aime,
    Examinez s'il a toujours un grand respect,
    Et croyez en ce cas que sa flamme est extrme.


_Savoir  quoi l'on peut connatre si l'on est aim._

    Si, pendant une longue absence,
    L'objet qui cause tous vos feux
    Ne perd jamais une occurrence
    De vous reconfirmer ses voeux;
    S'il est aise de vous revoir,
    Mais de cette aise naturelle
    Qu'on ne peut montrer sans l'avoir,
    Assurez-vous qu'il est fidle.


_Savoir ce qui prouve bien qu'un amant aim aime._

    Lorsqu'un amant prs de sa dame,
    Qui brle aussi des mmes feux,
    Lui parle toujours de sa flamme,
    Il faut qu'il soit fort amoureux.


_Savoir lequel, de l'amant ou de la matresse, donne de plus grandes
marques d'amour?_

          Quand, blesss des mmes coups,
          Nos ardeurs sont mutuelles,
          Les dames font plus pour nous
          Que nous ne faisons pour elles.
          Nous ne pouvons pour ces belles
    Rien faire quivalant un de leurs billets doux.


_Savoir s'il suffit entre les amans de se faire les plaisirs qu'ils
se sont promis._

     son amant aim donner ce qu'il demande,
                La faveur n'est pas grande;
    Mais, Iris, pour lui faire un extrme plaisir,
                Il le faut prvenir:
    Car, enfin, je soutiens devant toute la terre
                Qu'on se fait peu valoir,
            En amour ainsi qu' la guerre,
            Quand on ne fait que son devoir.


_Savoir si, quand on aime quelqu'un, on peut dire tout de bon  un
autre: Que ne puis-je tre  deux sans me rendre infidle, Ou que ne
suis-je  moi pour me donner  vous!_

              Ou l'on se moque d'une belle
               qui l'on tient ces propos doux:
    Que ne puis-je tre  deux sans me rendre infidle,
    Ou que ne suis-je  moi pour me donner  vous!
              Ou, si l'on parle sans feintise,
              On veut reprendre sa franchise
              Et faire quelque mchant tour:
              Car, enfin, si tt qu'on souhaite
          De partager ou quitter son amour,
              Je tiens l'affaire dj faite.


_Savoir laquelle on devroit le mieux aimer, d'une matresse
mdiocrement tendre, mais gale, ou d'une ingale qui auroit
quelquefois plus de tendresse._

    J'aimerois mieux un peu moins de caresses
          Avec beaucoup d'galit
    Que d'tre un jour accabl de tendresses
          Et l'autre de svrit.


_Savoir pourquoi, de deux amans qui s'aiment bien, il y en a toujours
un qui aime plus que l'autre._

    Vous demandez d'o vient qu'il est comme impossible
    Qu'on se puisse jamais aimer galement:
    C'est que l'un plus que l'autre  l'amour est sensible,
    Et cela, belle Iris, vient du temprament.


_Savoir s'il pourroit y avoir une galanterie qui durt toujours._

          Vous demandez, belle Sylvie,
          Si l'on ne peut s'aimer tout le temps de sa vie
    Quoiqu'il soit rarement d'ternelles amours,
    Si deux esprits bien faits faisoient galanterie,
                  Ils s'aimeroient toujours.


_Savoir si une dame peut tre gaie en l'absence de son amant._


    Il est ridicule de voir
    Un chagrin public en l'absence,
    Ne parler que de dsespoir;
    Mais aussi, belle Iris, je pense
    Qu'il est contre l'honntet
    De pencher  la gayet.


_Savoir si l'absence fait vivre ou mourir l'amour._

            On parle fort diversement
            Des effets que produit l'absence:
    L'un dit qu'elle est contraire  la persvrance,
    Et l'autre qu'elle fait aimer plus longuement.

            Pour moi, voici ce que j'en pense:
    L'absence est  l'amour ce qu'est au feu le vent;
    Il teint le petit, il allume le grand.


_Savoir ce que fait l'absence en amour._

    La longue absence en amour ne vaut rien;
    Mais, si l'on veut que son feu s'ternise,
    Il faut se voir et quitter par reprise:
          Un peu d'absence fait grand bien.


_Sur le mme sujet._

          Lorsqu'un amant, au bout de quelque temps,
          Revoit l'objet qui rend ses voeux contens,
    Je vous apprens, Iris (qu'il ne vous en dplaise),
    Qu'il n'a pas dans le coeur de plus fortes amours,
                Mais qu'il est mille fois plus aise
                Que s'il la voyoit tous les jours.


_Sur la mme question._

    En amour, comme en mariage,
    Iris, quand on s'est rapproch
    Aprs quelque petit voyage,
    Le coeur n'en est pas plus touch,
    Mais les sens le sont davantage.


_Savoir comme il en faut user dans les absences, quand il arrive
quelque sujet de se plaindre les uns des autres._

            S'il arrive dans vos absences
            Des sujets d'claircissement,
            Amans, faites vos diligences
            Pour vous claircir promptement;
    Mais si vous n'osez pas librement vous crire,
    Jusqu' votre retour il faut l tout laisser
            Plutt que de ne pas tout dire,
            Et par l vous embarrasser.


_Savoir si les amans se doivent laisser aller  leur douleur quand
ils se disent adieu, ou s'ils ne se le doivent point dire, pour
s'pargner des chagrins._

            L'amour ne perd rien de ses droits;
            On lui doit aux adieux des soupirs et des larmes,
            Et quand deux amans quelquefois
    Se sont en se quittant dguis leurs alarmes,
    Ils tirent, en doublant leurs mortels dplaisirs,
    Un tribut plus amer de pleurs et de soupirs.


_Savoir si l'amant n'est pas oblig, comme la matresse, de lui
garder son corps aussi bien que son coeur._

             Je sais fort bien que la dbauche,
             Tantt  droit, tantt  gauche,
             Deshonore infailliblement
             La matresse plus que l'amant;
             Cependant je tiens pour maxime
    Qu' tous deux, en amour, c'est un aussi grand crime,
             Et que le commerce des sens
             O l'on n'a point d'engagemens
             N'est pas moins contre la tendresse
             De l'amant que de la matresse.


_Sur la mme question_.

            Vous vous trompez fort lourdement
            Quand vous prnez comme evangile
            Qu' vous seul, trop injuste amant,
            Il est permis d'tre fragile.
    Philis auroit raison de vous rpondre ainsi:
            Et moi je suis fragile aussi.


_Savoir si c'est par la faute d'une dame qu'un amant s'opinitre 
l'aimer, ou s'il dpend d'elle de s'en dfaire._

    La dame, Iris, la plus lgre,
    Ne sauroit jamais si bien faire
    Que, lorsqu'il plait  quelque amant,
    On ne lui parle tendrement;
    Mais quand cet amant persvre,
    Elle y donne consentement.


_Savoir si l'on se peut donner des leons en amour._

    Encor que l'amour seul apprenne  bien aimer,
    Il n'est pourtant pas mal que les amans s'instruisent.
    Ils feront donc fort bien si parfois ils se disent
    Ce qu'ils croiront utile  se bien enflammer.


_Savoir si, dans les claircissemens d'amour, il faut entrer dans
quelque dtail._

    Quand, aprs quelque fcherie,
    On vient  l'claircissement,
    Il faut parler profondment
    Du sujet de la brouillerie:
    Car d'en parler en gnral,
    Cela ne gurit point le mal.


_Savoir combien la sincrit est ncessaire en amour._

    De la sincrit j'entends qu'on fasse voeu
    En honnte galanterie;
    J'excuse volontiers et bien plutt j'oublie
            Un crime dont on fait l'aveu
            Qu'une bagatelle qu'on nie.


_Savoir si on peut bien aimer et n'tre pas sincre._

    Une honnte matresse, et qui tche de plaire,
            Est sur toutes choses sincre;
            Elle craint plus, lorsqu'elle ment,
            D'tre elle-mme sa partie
            Que de dplaire  son amant
            S'il la trouvoit en menterie.


_Sur la mme question._

    Une honnte matresse aime la vrit
    Et prend toujours plaisir  la sincrit;
    Mais si, pour s'excuser auprs de ce qu'elle aime,
    Elle parle une fois moins vritablement,
            Elle craint plus en ce moment
            Ce qu'elle se dit  soi-mme
            Que ce que lui dit son amant.


_Savoir si une matresse peut avoir quelque raison de cacher  son
amant qu'on lui a parl ou crit d'amour._

    C'est m'offenser, Iris, que de ne me pas dire
    Lorsque pour vous quelqu'un soupire.
            Si c'est une faute en amour
            De n'tre pas toujours sincre
    Avec des gens pour qui l'on doit aimer le jour,
    Encor que le secret ne leur importe gure,
            Vous jugez bien quel crime c'est
    De ne m'en pas dire un o j'ai tant d'intrt.


_Savoir lequel est le plus oppos  l'amour, de la haine ou de
l'indiffrence._

    Har aprs avoir aim donne esprance,
    Que l'on pourra d'aimer recommencer un jour.
            Je trouve bien plus de distance
            De l'amour  l'indiffrence
                  Que de la haine  l'amour.


_Savoir s'il y a des fautes en amour qu'on puisse traiter de
bagatelles._

    Tout ce qui dtruit la constance,
    Tout ce qui peut l'amour nourrir,
    Tout ce qui le peut amoindrir,
    Tout ce qui le peut agrandir,
    Tout est d'extrme consquence.
    Enfin, pour vous le faire court,
    Rien n'est bagatelle en amour.


_Savoir si l'on se doit tutoyer en amour, ou non._

            Au commencement d'une affaire
            On n'a jamais manqu de se traiter de _vous_;
            Puis aprs il dpend de nous
    De le faire toujours ou faire le contraire,
            L'un et l'autre est indiffrent;
    Je n'en voudrois aucun prescrire ni dfendre:
            Le _vous_ me parot plus galant,
            Mais je trouve le _toi_ plus tendre.


_Savoir s'il y a des rencontres o un amant doive hasarder sa
rputation pour sa matresse._

            Si quelque fantasque matresse,
            Par caprice ou par vanit,
    Vous vouloit obliger de faire une bassesse
    Qui choqut votre honneur et votre probit,
            Donnez-vous garde de la croire;
            Rompez plutt, il en est temps,
    Et sachez que l'amour ne va qu'aprs la gloire
            Dans le coeur des honntes gens.
            Si pourtant l'aimable Sylvie
            Avoit besoin de votre vie
    Pour la tirer d'un mal, ou lui faire un grand bien,
            Alors ne mnagez plus rien.


_Savoir s'il y a des rencontres o une dame doive hasarder sa
rputation pour son amant._

    S'il falloit hasarder sa rputation
          Pour ter quelque impression
    Qui d'un amant jaloux pourroit troubler la tte,
    Il seroit mal d'avoir un moment hsit;
    Et ce seroit alors qu'il seroit fort honnte
          De n'avoir point d'honntet.


_Savoir si l'on peut vouloir mourir pour sauver la personne qu'on
aime._

    Iris, lorsque vous n'aimez pas,
    Ne croyez point  ces paroles:
    Pour vous je courrois au trpas.
            Ma foi, ce sont des hyperboles.
    Mais lorsque votre coeur ressent les mmes coups,
    Je comprends bien par moy que l'on mourroit pour vous.


_Savoir ce qu'on prfreroit, ou la mort ou l'infidlit de son
amant._

            Vous demandez avec instance
    Ce que je choisirois plutt en mon amant,
                De la mort ou de l'inconstance.
    Croyez-vous qu'en cela je balance un moment?
                J'aimerois mieux mourir, Sylvie,
            Que s'il avoit perdu le jour;
            Mais je l'aimerois mieux sans vie
                        Que sans amour.


_Savoir s'il faut que les amans cherchent  se voir le plus qu'ils
peuvent et le plus commodment._

    Vous qui ne croyez pas, imbciles amans,
            Voir jamais assez vos matresses,
    Vous pourriez bien, par vos empressemens,
            Trouver la fin de vos tendresses.
            Laissez donc des difficults,
            Ne levez point tous les obstacles;
            Autrement, sans de grands miracles,
            Vous serez bien tt dgots.


_Savoir si les amans qui se voient commodment en particulier doivent
chercher encore  se voir souvent en public._

    Il faut voir souvent sa matresse
    Loin des tmoins, hors de la presse,
    Mais en public fort rarement;
    Et voici mon raisonnement:
    Si sa flamme a trop de lumire,
    Le mari la voit, ou la mre,
    Et ce malheur peut tre grand;
    Si son air est indiffrent,
    L'amant peut croire qu'en la belle
    L'indiffrence est naturelle.


_Savoir s'il faut pouser sa matresse publiquement, clandestinement,
ou ne la point pouser du tout._

    Qui veut pouser sa matresse
    Veut la pouvoir har un jour.
    Le pech fait vivre l'amour,
    Et l'hymen mourir la tendresse;
    Mais si l'on craint fort le pch,
    Il faut que l'hymen soit cach.


_Savoir s'il est possible que les amans qui se marient s'aiment
encore longtemps aprs._

    L'amour n'est fait que de mystre,
    De respects, de difficults;
    L'hymen est plein d'autorits,
    Peut tout et ne daigne rien faire:
    Assembler l'hymen et l'amour,
    C'est mler la nuit et le jour.


_Sur la mme question._

    Croyez-moi, belle Iris, je m'y connais un peu,
            L'amour dans l'hymen perd son feu;
    Et, quand vous m'allguez que Cladon soupire
            Et fait encor le serviteur,
            C'est par honte de s'en ddire:
            Il n'aime plus que par honneur.


_Sur la mme question._

    Votre extrme ardeur sans cesse
    De vous pouser me presse.
    Ne blmez point mon refus,
    Iris, en voici la cause:
    Epouser et n'aimer plus,
    En amour c'est mme chose.


_Sur la mme question._

    Si vous avez bien envie
    D'aimer toujours votre Sylvie,
    Laissez l le sacrement.
    Vouloir pouser la belle,
    C'est vouloir rompre avec elle
    Un peu plus honntement
    Que par votre changement.


_Savoir si la mauvaise fortune ou la perte de la beaut peuvent
rendre excusable le changement des amans._

    Lorsque deux vrais amans se sont trouvs aimables,
    Rien de leur passion ne les peut affranchir.
    Devenir laids, Iris, devenir misrables,
            Tout cela ne fait que blanchir.


_Savoir comment une matresse en doit user quand son amant est
malheureux, et que leur amour a fait du bruit._

    Quand votre amour, Iris, a fait un peu de bruit,
    Et que votre galant tombe en quelque disgrce,
    Un dsespoir seroit de fort mauvaise grce,
    Il seroit mal  vous de pleurer jour et nuit;
            Mais, Iris, votre indiffrence
            Choqueroit plus la biensance.


_Savoir ce que les malheurs peuvent faire sur l'esprit d'un amant
fort amoureux et fort aim._

            Tant qu'un amant fort amoureux
            Est sr du coeur de sa matresse,
            La fortune la plus tratresse
            Ne le peut rendre malheureux.
    Sa prison ne sauroit branler sa constance;
    Il la sent aussi peu que s'il toit brutal,
    Et mme son exil ne lui parat un mal
            Que parcequ'il est une absence.


_Savoir si l'on peut avoir toujours de l'amour pour une dame sans en
recevoir les dernires faveurs._

            Belle Iris, lorsque je vous presse
            De m'accorder les grands plaisirs,
            Vous me dites qu'au seul dsir
            Je devrois borner ma tendresse,
    Que mille gens n'aiment pas autrement.
    Chacun, Iris, aime comme il l'entend;
    Mais, quant  moi, j'ai moins de continence,
    Et, quand l'amour dure sans jouissance,
    Je crois que c'est la faute de l'amant.


_Savoir si l'amour peut durer lorsqu'il n'y a point de jouissance, ou
lorsque la brutalit est extrme._

                  Chacun aime  sa guise,
                      Adorable Blise.
            L'un veut aimer, mais chastement;
    L'autre, sans s'attacher, veut de l'emportement.
          Tous ces gens-l prennent l'amour  gauche
            Et lui donnent un mchant tour.
    On se lasse  la fin d'esprer nuit et jour,
    On se lasse encor plus de la seule dbauche;
    Mais il nous faut mler la dbauche  l'amour.


_Savoir si l'amour se dtruit par la jouissance._

            Je comprends fort bien qu'un amant
            Qui trouve des dfauts aprs la jouissance
            Se gurit assez promptement;
    Mais quand un corps bien fait, quand de la complaisance,
    Se trouve avec un coeur rempli de passion,
            En ce cas la reconnoissance
            Se joint  l'inclination,
            Et l'on tire de la constance
            Une longue possession.


_Savoir lequel est le plus honnte  une dame, de se retenir ou de se
laisser aller  sa passion._

    Quand vous aimez passablement,
    On vous accuse de folie;
    Quand vous aimez infiniment,
    Iris, on en parle autrement:
    Le seul excs vous justifie.


_Sur la mme question._

    Pour tre une matresse aimable,
    Il faut que votre flamme augmente nuit et jour,
            Et l'excs, ailleurs condamnable,
            Est la mesure raisonnable
            Que l'on doit donner  l'amour.


_Sur la mme question._

            Vous me dites que votre feu
            Est assez grand, belle Climne.
            Vous ignorez donc, inhumaine,
            Qu'en amour assez est trop peu;
            Cependant la chose est certaine,
    Et, si sur ce chapitre on croit les plus senss,
    Quand on n'aime pas trop, on n'aime pas assez.


_Savoir s'il faut dire tout ce qu'on sait  la personne qu'on aime,
ou avoir quelque chose de rserv pour elle._

            Une matresse  son amant,
            Encor que quelques-uns en parlent autrement,
    Doit de tous ses secrets un entier sacrifice,
            Et, lorsqu'un de ses amis sait
            Qu'elle a dcouvert son secret,
            Il faut qu'il se fasse justice.
            Quand on se donne, il doit juger
            Qu'on n'a plus rien  mnager.


_Savoir l'usage qu'une femme doit faire de la pudeur et de
l'emportement._

    Il faut qu'une matresse honnte
    Ait, pour tre selon mon coeur,
    De l'emportement tte  tte,
    Partout ailleurs de la pudeur;
    Que les apparences soient belles,
    Car on ne juge que par elles.


_Savoir de quelle manire il faut que les amans qui s'aiment se
parlent entre eux._

    Amans, quand vous vous parlerez,
    Dans tout ce que vous vous direz
    Jamais un seul mot de rudesse,
    Dans la voix mme point d'aigreur:
    Car l'amour nat par la tendresse
    Et s'entretient par la douceur.


_Savoir ce qu'il faut faire pour empcher sa passion de finir._

    Si vous voulez, Iris, que votre affaire dure,
    Ne vous relchez point dans sa prosprit,
            Et, pour amuser la nature,
            Qui se plat  la nouveaut,
    Recommencez vos soins jusques aux bagatelles:
            En amour, c'est la vrit,
    Les recommencemens valent choses nouvelles.


_Savoir d'o vient que les amours ne durent pas long-temps._

    Ce qui fait que les amans
    N'aiment jamais fort long-temps,
    C'est que les premiers jours qu'une affaire commence,
            On a de la complaisance,
            De la tendresse et du soin,
            Et qu'ensuite on s'en dispense.
            Dans la longue jouissance,
            On en a bien plus besoin.


_Savoir de quelle manire il faut que les dames qui ont un amant en
usent avec les gens qui leur ont tmoign de l'amour et qu'elles ne
veulent pas aimer._

            Iris, les honntes matresses
            Traitent d'un plus grand srieux
            Ceux qui leur ont offert des voeux
    Que ceux qui n'ont point eu pour elles de tendresses:
    Car des civilits pour des indiffrens
            Sont des faveurs pour les amans.


_Savoir si l'amour change les tempramens._

    Je ne crois pas qu'un amant
    Change son temprament
    Pour se rendre tout semblable
     ce qu'il trouve d'aimable.
    L'amour du matin au soir
    Ne va pas du blanc au noir;
    Mais si l'humeur srieuse
    Me prend l'autre extrmit,
    Du moins cette imprieuse
    A moins de svrit.


_Savoir si, lorsqu'on est perdment amoureux, on trouve quelque
chose de plus beau que sa matresse._

            Il est vrai, je vous le confesse,
            Vous l'emportez sur ma matresse:
            Vous avez de plus beaux cheveux,
            Rien n'est comparable  vos yeux;
    Mais, quoiqu'enfin vous soyez bien plus belle,
            Vous ne me plaisez pas tant qu'elle.


_Savoir s'il est bon d'avoir un confident en amour._

    Un confident, Tircis, n'est pas fort ncessaire,
            Si l'on s'en peut passer on ne fait pas trop mal;
    Mais si vous en prenez, qu'il vous soit ingal,
            Car autrement, pour l'ordinaire,
            Un confident devient rival.


_Savoir laquelle est la plus grande, de la premire ou de la seconde
passion._

    Le premier amour est extrme,
    Mais les feux ne sont pas constans;
    Et la seconde fois qu'on aime,
    On aime moins, mais plus long-temps.


_Savoir si l'on peut tre en repos quand on doute de l'tat auquel on
est avec la personne qu'on aime._

          L'incertitude est le plus grand des maux:
          Quand vous aurez sur votre affaire
                Un claircissement  faire,
    Jusqu' ce qu'il soit fait, n'ayez point de repos.


_Savoir si l'on ne voit pas bien, quand on commence d'aimer, que
l'amour ne durera pas toujours._

    Encor qu'il soit fort peu d'ternelles amours,
            Il n'est point d'honnte matresse
    Qui croie en s'embarquant voir finir sa tendresse:
    On se flatte, et l'on croit qu'on aimera toujours.


_Savoir auquel on se doit prendre, de son rival ou de sa matresse,
de l'infidlit de celle-ci._

    Quand un rival nous presse
    Et nous fait trop de mal,
    C'est contre une matresse
    Qu'il faut tre brutal,
    Et non contre un rival.


_Savoir si l'on peut aimer long-temps une matresse coquette._

            Je veux au coeur de ma matresse
            La dernire dlicatesse.
    Je suis sur ce sujet de l'avis de Csar,
    Et ce n'est pas assez, Iris,  mon gard,
            Qu'elle soit au fond innocente:
                    Je veux que du soupon
                    Elle soit mme exempte.


_Savoir de quelle manire il faut que les amans aims se conduisent
avec les maris de leurs matresses._

    Il se voit des maris qu'on peut apprivoiser;
            Il en est d'autres peu dociles.
            Vous, amans qui serez habiles,
            Verrez comme il en faut user;
            Mais enfin, de quelque manire
            Que les pauvres cocus soient faits,
            Ou d'humeur douce, ou d'humeur fire,
    Avec eux en public ne vous couplez jamais.


_Savoir si une femme peut tre bonne fortune deux fois en sa vie._

            Prude insensible  l'amoureuse ardeur,
                Grce  ton extrme froideur,
    Cesse de nous vanter ta vertu non commune.
    Je n'estime pas moins l'autre temprament,
            Pourvu qu'il aime honntement.
            On est toujours bonne fortune
            Quand on aime bien son amant.


_Savoir si, quand on s'aime, la matresse peut prtendre que son
amant fasse des choses pour elle qu'elle ne feroit pas pour lui._

    Tant que, sans tre aims, nous ne sommes qu'amans,
    C'est  nous seuls, Iris,  souffrir les tourmens;
            Mais, aprs que notre matresse
            A pris pour nous de la tendresse,
            Tous les soins doivent tre gaux:
    De mme que les biens, on partage les maux.


_Savoir s'il est vrai que l'amour frappe un coeur comme un coup de
foudre qu'on ne peut viter._

    Pour excuser votre foiblesse,
    Vous dites que l'amour vous blesse,
    Que tous ses coups sont imprvus.
    Climne, c'est un pur abus.
    Je crois qu'une aimable prsence
    Peut, nous trouvant sans rsistance,
    Insensiblement nous charmer;
    Mais je tiens pour chose certaine
    Que nous n'aimons jamais, Climne,
    Que nous ne voulions bien aimer.


_Savoir si l'on peut aimer sans estimer._


    Quand on mprise ce qu'on aime,
    La passion est dans le sang,
    Et, sa chaleur ft-elle extrme,
    On ne sauroit aimer long-temps.


_Savoir de quelle manire les amans en doivent user ensemble sur
l'intrt._

    Celle qui me vendra la dernire faveur
                  N'aura jamais mon coeur;
    Mais, aprs avoir eu des faveurs de Carite
            Par la force de mon mrite,
            Si cette belle avoit besoin
            Ou de mon bien, ou de ma vie,
            Je n'aurois pas de plus grand soin
            Que de contenter son envie.
    Les amans sur le bien font comme les Chartreux:
            Tout doit tre commun entre eux.


_Savoir si la dlicatesse des amans et des matresses sur leur
conduite doit tre gale._

    Vous devez  votre conduite
    Des soins qui me sont superflus.
    Quand on dit que j'aime Carite,
    Iris, je vous contente en ne la voyant plus.
    Mais, lorsque le bruit court que vous aimez Orante,
    Vous me montrez en vain que vous te innocente.
            Si le public n'en voit autant,
            Je ne puis pas tre content.


_Sur le mme sujet._

            Apprenez de moi, s'il vous plat,
            De nos devoirs la diffrence:
    Je ne puis vous blesser, Iris, que par l'effet;
    Vous pouvez m'offenser par la seule apparence.


_Savoir si les dames peuvent tre excusables de faire les avances._

            Je mpriserois une dame
            De qui le coeur rempli de flamme
            Parotroit le premier charm.
            L'avance en vous est condamnable,
    Et, si quelque raison la peut rendre excusable,
    C'est quand vos coeurs, Iris, n'ont jamais rien aim.


_Savoir s'il est vrai que l'amour gale les conditions._

    L'amour gale sous sa loi
    La bergre avecque le roi.
    Si tt qu'il en fait sa matresse,
    Si tt qu'elle a pu l'engager,
    La bergre devient princesse,
    Ou le prince devient berger.


_Savoir qui a le plus de plaisir dans une affaire rgle, ou celui
qui aime, le plus, ou celui qui aime le moins._

    Lorsque deux coeurs unis brlent des mmes feux,
            Vous croyez peut-tre, Sylvie,
            Que des deux le moins amoureux
            Gote en paix la plus douce vie.
            Ce n'est pas l mon sentiment,
            Et je crois plutt que l'amant
            Dont l'ame d'amour toute pleine
            A de plus violens dsirs
            Ressent quelquefois plus de peine,
            Mais bien souvent plus de plaisirs.


_Savoir si le plus amoureux est toujours le plus content._

            Belle Iris, le plus amoureux
            N'est pas toujours le plus heureux.
            La moindre ngligence blesse
            Son extrme dlicatesse;
            Quoi qu'on fasse pour luy de bien,
            Quoi qu' luy plaire on se dispose,
            Si l'on manque  la moindre chose,
            Il ne compte cela pour rien.
    Cependant, quand il voit qu'assurment on l'aime,
                Son plaisir est extrme,
    Et, pour avoir, Iris, beaucoup moins de tourment,
    Il ne voudroit jamais aimer moins tendrement.


_Savoir s'il faut tenir sa matresse par d'autres choses que par
elle-mme._

            Je ne comprends pas qu'un amant,
            Par une jalousie extrme,
            Veuille empcher celle qu'il aime
            De voir le monde librement.
            Je tiens que c'est une foiblesse,
            Et je croirois que ma matresse
            Me garderoit alors sa foi
    Par la ncessit de ne rien voir que moi.


_Savoir si une dame qui fait fort valoir les faveurs qu'elle fait 
son amant lui persuade qu'elle l'aime beaucoup._

            Afin d'augmenter sa chaleur,
            Vous faites valoir la faveur
            Que vous donnez  Thagne;
    Mais, d'un autre ct, c'est trahir votre feu:
            Car, en lui tmoignant, Climne,
            Que vous la donnez avec peine,
            Vous montrez que vous aimez peu.


_Savoir quel est le plus sr moyen de s'aimer long-temps et
agrablement._

    Pour qu'une affaire dure et toujours dans les ris,
            Il faut que la matresse, Iris,
    Avec ces gens qui vont prnant partout leurs flammes,
            Ait un peu de rusticit,
    Et qu'aussi le galant, avec toutes les dames,
            N'ait que de la civilit.


_Savoir si l'on peut avoir deux grandes passions en sa vie._

    Je demeure d'accord, adorable Sylvie,
            Que l'on rencontre rarement
    Quelqu'un aimant deux fois fortement en sa vie,
            Parce qu'on voit malaisment
            Quelqu'un aimer bien tendrement;
            Mais,  ceux de qui le coeur tendre
            Ne sauroit vivre sans amour,
            Il est ais de se reprendre,
            Et plus fort que le premier jour.


_Savoir ce que cela fait sur le coeur d'un amant aim que sa
matresse soit accable des caresses de son mari._

    Que jour et nuit votre poux
    Fasse l'amant auprs de vous,
            Cela n'est point  la mode.
    Pour moi, j'en souffre nuit et jour:
    Car enfin, Iris, son amour
            Vous plat ou vous incommode.


_Savoir comment un mari doit faire pour se faire aimer d'une jolie
femme qu'il a pouse sans l'avoir connue auparavant._

          Damon, tu te plains que ta femme
          Ne rpond pas bien  ta flamme:
    Te mocques-tu des gens d'esprer ces douceurs?
          Elle commence  te connotre
          Sous le titre de son matre:
    Ce n'est pas sous ce nom que l'on gagne les coeurs.
       Prends l'air d'amant, sers-toi de cette amorce:
            Cela te fera des appas.
            On peut prendre le corps par force,
            Mais le coeur ne s'insulte pas[167].


_Savoir s'il suffit  un amant d'avoir souvent donn des marques de
son amour  la personne qu'il aime, sans se soucier de recommencer
tous les jours._

            Belle Iris, lorsque je vous presse
            De me donner  tous momens
            Des marques de votre tendresse,
            Vous me rpondez brusquement:
            N'tes-vous pas encor content
            De tout ce que j'ai pu vous dire,
            De ce que j'ai pu vous crire,
             tous les quarts d'heure du jour,
            Sur le sujet de mon amour?
          Non, belle Iris, je parle avec franchise,
    Le pass chez l'amant ne se compte pour rien;
            Il veut qu' toute heure on lui dise
                  Ce qu'il sait dj fort bien.


_Savoir si les amans doivent tre en alarme de voir leurs matresses
extrmement caresses par leurs maris._

            L'autre jour, prs de Climne,
    Je voyois son mari sans cesse sur ses bras.
            Cette belle vit ma peine,
            Et me dit ceci tout bas:
            Remets le calme en ton me,
    Et sache que l'empressement
            D'un mari que hait sa femme
            Fait plus aimer son amant.


_Savoir lequel il vaudroit mieux pour une fille qui se marieroit sans
amour, que son mari en et beaucoup pour elle ou point du tout_.

                Dieu vous veuille garder, la belle,
                D'un grand amour de votre poux!
            Il seroit mal qu'il vous ft infidle,
    Mais il seroit plus mal qu'il ft jaloux de vous,
                Et l'amour le rendroit jaloux.


_Savoir si un mari fort laid a raison de souhaiter que sa femme le
regarde._

                Tu te plains incessamment
    De ne point attirer les regards d'Ennemonde.
                Laisse-la, pauvre innocent,
         Plutt que toi regarder tout le monde.
                Qu'elle envisage son devoir:
    Par l tu te pourras sauver du cocuage;
                Mais si c'est toi qu'elle envisage,
                Cela n'est pas en ton pouvoir.


_Savoir ce qui est prfrable en une belle matresse, ou le coeur,
ou le corps._

    Un brutal pour ton coeur ne feroit nuls efforts,
            Il aimeroit mieux la personne;
            Mais, pour moi, je n'aime ton corps
            Qu'autant que ton coeur me le donne.


_Savoir si une femme peut aimer son mari, quoi qu'il vive bien avec
elle, quand elle aime son amant._

    Philis disoit un jour  l'aimable Climne:
          N'aimez-vous pas bien votre poux?
          Il est complaisant, il est doux,
    --Non, dit-elle,--Et d'o vient, dit Philis, votre haine?
            Vous avez un si bon coeur,
            Tant de justice et de douceur!
    Vous avez tant de pente  la reconnoissance!
    --Il est vrai, dit Climne, il seroit mon ami
          S'il n'toit pas mon mari;
    Mais je n'ai rien pour lui que de la complaisance.
        Avecque lui je vis honntement;
            Je ne l'aime qu'en apparence,
    Et dans le fond du coeur je le hais fortement,
            Comme un rival de mon amant.


_Savoir ce que fait la prsence et l'absence de ce qu'on aime._

          Absent d'Iris, mon chagrin est extrme;
              La voir est mon plus grand bien:
    Il n'est rien tel que d'tre avecque ce qu'on aime;
              Tout le reste n'est rien.




CARTE DU PAYS DE BRAQUERIE





CARTE DU PAYS DE BRAQUERIE[168].


Le pays des Braques[169] a les Cornutes[170]  l'orient, les
Ruffiens[171] au couchant, les Garraubins[172] au midi et la
Prudomagne[173] au septentrion. Le pays est de fort grande tendue et
fort peupl par les colonies nouvelles qui s'y font tous les jours. La
terre y est si mauvaise que, quelque soin qu'on apporte  la cultiver,
elle est presque toujours strile. Les peuples y sont fainans et ne
songent qu' leurs plaisirs. Quand ils veulent cultiver leurs terres,
ils se servent des Ruffiens, leurs voisins, qui ne sont spars d'eux
que par la fameuse rivire de Carogne[174]. La manire dont ils
traitent ceux qui les ont servis est trange, car, aprs les avoir
fait travailler nuit et jour, des annes entires, ils les renvoient
dans leur pays bien plus pauvres qu'ils n'en toient sortis. Et,
quoique de temps immmorial l'on sache qu'ils en usent de la sorte,
les Ruffiens ne s'en corrigent pas pour cela, et tous les jours
passent la rivire. Vous voyez aujourd'hui ces peuples dans la
meilleure intelligence du monde, le commerce tabli parmi eux, le
lendemain se vouloir couper la gorge. Les Ruffiens menacent les
Braques de signer l'union avec les Cornutes, leurs ennemis communs;
les Braques demandent une entrevue, sachant que les Ruffiens ont
toujours tort quand ils peuvent une fois les y porter. La paix se
fait, chacun s'embrasse. Enfin, ces peuples ne se sauroient passer
les uns des autres en faon du monde.

Dans le pays des Braques il y a plusieurs rivires. Les principales
sont: la Carogne et la Coquette; la Prcieuse spare les Braques de la
Prudomagne[175]. La source de toutes ces rivires vient du pays des
Cornutes. La plus grosse et la plus marchande est la Carogne, qui va
se perdre avec les autres dans la mer de Cocuage; les meilleures
villes du pays sont sur cette rivire. Elle commence  porter bateau 

       *       *       *       *       *

=Guerchy=[176], ville assez grande, btie  la moderne,  une demi-lieue
du grand chemin; mais la rivire, se jetant toute de ce ct-l, sape
la terre en sorte que, dans peu, le grand chemin sera de passer 
Guerchy. Il y a quelques annes que c'toit une ville de grand
commerce. Elle trafiquoit  Malte et Lorraine; mais, comme elle s'est
ruine par les banqueroutes que les marchands du pays lui ont faites,
elle trafique aujourd'hui en Castille[177], dont les marchands sont de
meilleure foi.

Plus bas est un grand bourg appel

       *       *       *       *       *

=Sourdis=[178]. Ses maisons, chacune en dtail, sont trs belles; en
gros, c'est le lieu du monde le plus dsagrable. C'est terre
d'glise, de sorte que la ville est fort ruine du passage des gens de
guerre. Le seigneur du lieu est abb commandataire[179], homme
illustre qui a pass par tous les degrs et qui a t long-temps
archidiacre en plusieurs grandes villes de cette province.

De l vous venez 

       *       *       *       *       *

=Saint-Loup=[180], petite ville assez forte, mais plus par l'infanterie
qui la garde[181] que par la force de ses remparts.

 trois lieues de l vous trouvez

       *       *       *       *       *

=La Suze=[182], qui change fort souvent de gouverneur et mme de
religion. Le peuple y aime les belles-lettres, et particulirement la
posie.

Ensuite se voit

       *       *       *       *       *

=Pont-sur-Carogne=[183]. Il y a eu long-temps dans cette place deux
gouverneurs de fort diffrente condition en mme temps, et qui
cependant vivoient dans la meilleure intelligence du monde. La
fonction de l'un[184] toit de pourvoir  la subsistance de la ville,
et celle de l'autre[185] toit de pourvoir au plaisir. Le premier y a
presque ruin sa maison, et l'autre y a fort altr sa sant. Cette
place a eu depuis grand commerce en Flandre[186], et est maintenant
une rpublique.

 une lieue de cette ville vous en trouverez une autre que l'on nomme

       *       *       *       *       *

=Uxelles=[187]. Quoique le chteau n'en soit pas fort lev, la ville
nanmoins est fort belle. Si la symtrie y avoit t observe, la
nature en est si riche que 'auroit t le plus beau sjour du monde.
Elle a eu plusieurs gouverneurs. Le dernier est un homme de naissance
pauvre, mais de grande rputation[188], et qui en a beaucoup acquis
dans une autre place sur la mme rivire. Cette ville aime fort son
gouverneur, jusqu' engager tous les jours ses droits pour le faire
subsister.

 demi-lieue est

       *       *       *       *       *

=Pommereul=[189], autrefois si clbre pour le sjour qu'y a fait un
prince ecclsiastique[190]. Dans ce temps-l il y avoit un vch;
mais, l'vque se trouvant mal log, le sige piscopal fut transfr


       *       *       *       *       *

=Lesdiguires=[191]. Lesdiguires est une ville assez forte, quoique
commande par une minence[192]. Elle est hors d'insulte, et on ne la
sauroit prendre que par les formes; mais elle a pourtant t prise et
ruine, comme tout le monde sait, ainsi que la manire dont elle fut
traite par un homme[193]  qui elle s'toit rendue sous des
conditions avantageuses; et, voyant qu'il n'y avoit pas de foi parmi
les gens d'pe, elle se jeta entre les bras de l'glise, et a pris
son vque pour gouverneur.

Prs de l, entre la Coquette et la Carogne, est la ville d'

       *       *       *       *       *

=tampes=, ou =Valanay=[194], qui est fort ancienne et des plus grosses
du pays. C'est une place fort sale et remplie de marais que l'on dit
fort infects par la nature du terroir, qui est putride. Tout y est en
friche prsentement. La ville toit belle en apparence; le peuple n'y
toit pas fort blanc, mais la demeure en a toujours t fort incommode
 cause de son humeur, car il est fort inconstant, et surtout
querelleux, malicieux et fantasque, avec lequel on n'a jamais pu
prendre de mesures certaines. Il y a eu des gouverneurs sans nombre:
on y aimoit fort le changement et la dpense. Celui qui l'a t le
plus long-temps est un vieux satrape[195], homme illustre qui mourut
dans le gouvernement. La ville en fait un deuil continuel, et, depuis
ce temps, elle est demeure dserte. On n'y va presque plus qu'en
plerinage: aussi ne lui reste-t-il plus maintenant que de vieux
vestiges, qui font remarquer que 'a t autrefois une grosse ville.

 gauche se trouve la ville de

       *       *       *       *       *

=Brion=[196], qui a t fort agrable; mais le grand nombre des
gouverneurs l'a ruine. Toutes ses dfenses sont abattues depuis la
premire fois qu'elle fut prise. C'est aujourd'hui une place  prendre
d'emble. Les avenues en sont assez belles, hormis du ct de la
principale porte o il y a un bois de haute futaie sale et marcageux,
que le gouverneur n'a jamais voulu faire couper. J'appelle gouverneur
celui qui en a le nom, car l'administration de la ville dpend de tant
de gens que c'est  prsent une rpublique.

       *       *       *       *       *

=Svigny=. La situation en est fort agrable. Elle a t autrefois
marchande. Montmoron[197], proche parent du Cornute, en fut
gouverneur; mais il en fut chass par un comte angevin[198], qui la
gouverna paisiblement long-temps, lequel partageoit le gouvernement
avec un autre comte bourguignon[199].

       *       *       *       *       *

=D'Harcourt=[200] est une ville de grande rputation. Il y a une clbre
universit. Les guerres qu'elle a eues depuis long-temps avec un
prince des Cornutes ont bien diminu de sa premire splendeur. C'est
une situation assez pareille  celle de Brion. Le gouvernement est
semblable, et c'est un des plus grands passages de Ruffie, chez les
Cornutes.--La ville

       *       *       *       *       *

=Palatine= est fort connue. Comme il y a longtemps que l'on y alloit en
dvotion et que chacun y portoit sa chandelle, on dit que les plerins
en revenoient plus mal qu'ils n'y toient alls. C'est une place qui
change souvent de gouverneur, d'autant qu'il faut tre jour et nuit
sur les remparts, et l'on ne peut long-temps fournir  cette fatigue;
c'est pourquoi l'on n'y demeure gures. On remarque une chose en cette
ville, c'est que le peuple y est sujet  une maladie qu'ils nomment
chaude-crache, contre laquelle on dit aussi qu'ils se servent de
gargarismes[201].

Plus loin, sur la Carogne, est la ville de

       *       *       *       *       *

=Chevreuse=[202], qui est une grande place fort ancienne, pour le
prsent toute dlabre, dont les logemens sont tous dcouverts. Elle
est nanmoins assez forte des dehors, mais de dedans mal garde. Elle
a t autrefois trs fameuse et fort marchande; elle trafiquoit en
plusieurs royaumes, et maintenant la citadelle est toute ruine par la
quantit des siges qu'on y a faits pour la prendre. On dit qu'elle
s'est souvent rendue  discrtion. Le peuple y est d'une humeur fort
changeante et fort incommode. Elle a eu plusieurs gouverneurs, dont le
principal a t celui qui a command  Puisieux. Elle en est mal
pourvue  prsent, car celui qui est en charge n'est plus bon 
rien[203].


       *       *       *       *       *

=L'Isle= est une petite ville dont la situation parot d'abord
avantageuse  cause qu'elle est au milieu de la Carogne; mais, cette
rivire tant guable de tous cts dans cet endroit, la place n'est
pas plus forte que si elle toit dans la plaine. Sitt que vous en
approchez, il vous vient une senteur de chevaux morts si forte qu'il
n'est pas possible d'y demeurer. Il n'y a personne qui puisse y
coucher plus d'une nuit, encore la trouve-t-on bien longue: aussi le
lieu s'en va bientt devenir dsert.

       *       *       *       *       *

=Champr=[204] est une des plus grosses villes du pays; elle a plus de
deux[205] lieues de tour. Il y a une place au milieu de la ville de
fort grande tendue; elle est situe dans un marais qui ne la rend pas
pour cela plus inaccessible; car, comme l'a fort bien remarqu le
gographe de ce pays-l, les habitans de cette ville, qui sont gens de
grand commerce, ont fait plusieurs leves qui l'ont bien dgarnie.

       *       *       *       *       *

=Arnault=[206] est fort semblable  Champr, tant pour la grandeur de sa
place que pour sa situation, hors qu'elle est encore plus marcageuse;
mais elle l'est tellement qu'on ne sauroit davantage. Le
gouverneur[207] a grand soin de cette place, car elle lui vaut
beaucoup. Il n'y fait pas un pas que ce ne soit patrouille, et, s'il
avoit manqu  coucher une nuit sur le rempart, il n'auroit pas le
lendemain de quoi dner, et le second jour il n'auroit pas de chemise.
C'est le lieu du monde o l'on fait le mieux l'exercice; mais aussi
c'est le lieu ou l'on est le mieux pay.

De l vous venez 

       *       *       *       *       *

=Cominges=[208], Petite ville dont les maisons sont peintes au dehors,
de sorte qu'elle parot nouvellement btie, quoiqu'elle soit assez
ancienne. Le gouverneur d'aujourd'hui est un vieux satrape de
Ruffie[209] qui ne la gouverne que par commission, et qui,  cause de
son ge, est toujours  la veille d'tre dpossd. J'ai ou dire 
des gens qui y ont t que la principale porte de la ville est si
proche d'une fausse porte qui conduit  un cul-de-sac que bien souvent
on prend l'une pour l'autre.

 deux lieues de l vous rencontrez

       *       *       *       *       *

=Le Tillet=[210], grande ville ouverte de tous cts. Le peuple en est
grossier, le terroir gras et assez beau; cependant on remarque qu'un
homme raisonnable n'y a jamais pu demeurer deux jours. Mais, comme il
y a dans le monde plus de sots que d'honntes gens, le lieu n'est
jamais vide.

Prs de l vous avez

       *       *       *       *       *

=Saint-Germain-Beaupr=[211]. C'est l que la Coquette se joint  la
Carogne. C'est une ville fort agrable. Le premier gouverneur qu'elle
eut toit un homme du pays des Cornutes[212]. Il s'empara du
gouvernement contre son gr, et s'en fit pourvoir en titre d'office.
C'toit un homme fort extraordinaire et tout  fait bizarre  sa faon
d'agir. D'abord il voulut changer les plus anciennes coutumes de la
ville, et inventoit toujours quelque chose; entre autres, il dclara
un jour qu'il ne vouloit plus entrer que par la fausse porte, et, pour
moi, je crois que ce n'toit pas sans fondement. Mais la ville,
jugeant que si cela avoit lieu elle perdroit tous les droits affects
au passage de la grande porte, s'y opposa avec tant de vigueur qu'il
ne put parvenir  son dessein. Il fut assez long-temps interdit de sa
charge, et depuis mme qu'il y a t remis tout s'est fait dans la
ville par commission, le gouverneur ayant bti un chteau qu'il habite
souvent.

Prs de l est

       *       *       *       *       *

=Grimaud=[213], situe au pied des montagnes et qui a donn le nom au
Grimaudan. Elle est fort sale,  cause des torrens qui tombent de
toutes parts dans la Carogne en cet endroit, ce qui rend cette rivire
si trouble qu'on diroit que ce n'est pas la mme qui est  deux lieues
de l. Au milieu de la ville, elle se cache sous terre par un grand
canal que la nature a fait et qu'on appelle vulgairement le
Trou-Grimaud, et ne sort qu' deux lieues plus loin,  savoir, l o
elle se jette dans la Prcieuse.

 quatre lieues est

       *       *       *       *       *

=Chtillon=, grande et belle ville par dehors et mal btie en dedans.
Les peuples y aiment l'argent. Elle a t si fort perscute par deux
princes qu'elle a t contrainte de se jeter entre les bras de
l'glise. Un abb commandataire en a t gouverneur, mais depuis
chass pour vouloir trop entreprendre sur les privilges de la ville;
et maintenant il n'y en a plus, car on veut les obliger  servir jour
et nuit et  payer la dpense.

       *       *       *       *       *

=La Vergne=[214] est une grande ville fort jolie et si dvote que
l'archevque[215] y a demeur avec le duc de Brissac, qui en est
demeur principal gouverneur, le prlat ayant quitt.

De l vous venez 

       *       *       *       *       *

=Montausier=[216], grande ville qui n'est pas belle, mais agrable. La
Prcieuse passe au milieu, qui est une rivire de grande rputation.
L'eau en est claire et nette; il n'y a lieu au monde o la terre soit
mieux cultive.

       *       *       *       *       *

=Fienne=[217] est une grande ville, presque toute dlabre, qui n'est
fameuse que par la Carogne, qui passe au milieu. Le sjour en est
dsagrable, tant pour ce que les maisons y sont anciennes et mal
faites que pour ce qu'il y rgne une odeur si mauvaise que, quelque
intrt qu'on ait  y demeurer, on est contraint  la fin d'en sortir
pour conserver sa sant. Le gouverneur tant un homme de peu de
crdit,  qui on a donn le gouvernement par forme, sans l'intrigue
des habitants et le commerce qu'ils font avec les Espagnols, cette
ville manqueroit bientt de subsistance.

 quatre lieues de cette ville vous en trouvez une autre bien
diffrente; elle est sur la Prcieuse. C'est une ville fort
considrable pour la beaut de ses difices; on l'appelle

       *       *       *       *       *

=Olonne=. C'est un chemin fort passant. On y donne le couvert  tous
ceux qui le demandent,  la charge d'autant. Il y faut bien payer de
sa personne, ou payer de sa bourse.

       *       *       *       *       *

=Beauvais=[218], sur la Carogne, est une petite ville dans un fond, o
l'on ne voit le jour qu' demi et dont les btimens sont trs
dsagrables. Elle a eu nanmoins des gens de trs grande condition
pour gouverneurs, entre autres un commandeur de Malte, qui y a laiss
une belle infanterie. On ne s'tonnera point que des gens de naissance
et de mrite se soient arrts  un si mchant logis quand on saura
que 'a t le principal passage pour aller  la ville de
Donna-Anna[219], o tout le commerce se faisoit durant qu'on btissoit
le fort Louis[220]. Depuis que ce fort est entr dans ses droits, la
ville de Beauvais n'a plus eu de gouverneur de marque, mais des gens
de basse toffe et inconnus, que la ville y entretient, quoiqu'elle ne
vaille plus la dpense. Ceux-ci ont toujours eu soin de bien maintenir
l'infanterie[221].

       *       *       *       *       *

=Guise=[222] est une ville sur la Prcieuse, assez grande, et o il se
trouve de belles antiquits. Plusieurs ont cru que cette place s'toit
garde par ses forces mmes; mais on assure qu'il y a eu un
gouverneur[223] comme en titre d'office, qu'on a tenu cach  cause
que ses mrites n'toient point proportionns  l'importance de la
place, d'o il a t chass parcequ'il ne visitoit plus que de loin 
loin la place d'armes. Il y avoit laiss de l'infanterie; mais, 
cause qu'elle toit plus nuisible qu'utile pour la conservation de la
ville, elle en a t chasse et envoye en Hollande. Il y en a qui
disent que la disgrce du gouverneur est venue de ce qu'il avoit plus
d'attache pour la ville de Chevreuse.

       *       *       *       *       *

=Longueville=[224] est sur la mme rivire que Guise. C'est une ville
grande et assez belle. Il y a eu quatre gouverneurs, dont les uns
toient les premiers princes du pays, les autres des plus qualifis
seigneurs aprs ceux-l[225], dont l'un a failli perdre sa place pour
de l'infanterie qu'il y avoit jete hors du temps, qui a fort
endommag la ville. Elle se gouverne  prsent elle-mme, et s'est
tellement fortifie[226] qu'il n'y a point d'ennemis si forts qui
osent en faire l'attaque.

FIN DU TOME PREMIER.





NoteS:

[Note 1: Cette lettre est fort habilement faite. Elle dit la
vrit avec tous les mnagements et tous les adoucissements
ncessaires. Bussy va mme jusqu' s'accuser de trop d'imagination.
Nous verrons  quoi nous en tenir.]

[Note 2: Nous avons dit dans l'Introduction vers quel temps Bussy
composa son ouvrage et  quelle poque successivement remontent les
vnements dont il se fait l'historien.]

[Note 3: Madame d'Olonne est l'hrone d'un pamphlet fort vilain
et fort peu littraire qu'on a eu bien tort d'attribuer 
Bussy-Rabutin: _la Comdie galante_ de M. D. B. Cologne, Pierre
Marteau (Hollande), petit in-12 de 34 pages.

Madame d'Olonne (Catherine-Henriette d'Angennes), parente du marquis
de Rambouillet, toit l'ane des deux filles du baron de La Loupe.
Avant son mariage, elle estoit jolie, dit Retz (Mmoires, p. 341 de
l'dition Michaud); elle estoit belle, elle estoit prcieuse par son
air et par sa modestie. Mademoiselle de La Vergne, celle qui fut
madame de La Fayette, en avoit fait son amie; elle toit choye au
Luxembourg, et mademoiselle de Montpensier la distinguoit, quoiqu'elle
ne brillt peut-tre pas par l'originalit de son esprit. Ds 1652,
Guy Joly, d'accord avec Retz, la dsigne comme l'une des plus belles
personnes de France. Retz faisoit plus que de la trouver jolie et
prcieuse: un peu dgot de mademoiselle de Chevreuse, il
entreprenoit,  la faveur de l'accueil qu'on lui faisoit chez madame
de La Vergne la mre, de s'insinuer le plus avant possible dans les
bonnes grces de cette belle personne. Rendez-vous obtenu  force de
prires, mais rendez-vous bien inutile, ce qui doit estonner, dit le
vaincu, ceux qui n'ont point connu mademoiselle de La Loupe et qui
n'ont ou parler que de madame d'Olonne. Prcieuse donc et  la faon
des plus effarouches, mademoiselle de La Loupe, avant son mariage,
toit une personne en bon point de renomme. Je ne vois pas pourquoi
M. Walckenaer (t. 1, p. 357) croit que Beuvron toit intimement li
avec elle ds ce moment-l.

Le 3 mars 1652, le beau pote Loret crit dans sa Gazette:

    D'Olonne aspire  l'hymne
    De la belle Loupe l'ane,
    Et l'on croit que dans peu de jours
    Ils jouiront de leurs amours.

Le mariage eut lieu peu de temps aprs. V. _Montpensier_, t. 2, p. 246
de la Collection Petitot.

Ce n'est toutefois qu'en 1656 que mademoiselle de Montpensier parle du
bruit que commenoit  faire la beaut de madame d'Olonne; mais les
souvenirs de mademoiselle sont quelquefois un peu confus, et
d'ailleurs on peut admettre qu'elle attache une ide fcheuse au mot
_bruit_.

 peine marie, notre belle dame laisse son mari auprs du roi, et
chevauche parmi les hardies frondeuses (_Montpensier_, t. 2, p. 245).
Le temps n'est pas venu o madame de Svign crira (13 novembre
1675): Le nom d'Olonne est trop difficile  purifier; o l'on
chantera:

        La d'Olonne
        N'est plus bonne
    Qu' ragoutter les laquais;

(Ms. 444, Suppl. Bibl nat.)

o La Bruyre (t. 1, p. 203 de l'dit. Jannet) dira: Claudie attend
pour l'avoir qu'il soit dgot de Messaline. Il s'agit de Baron;
Claudie, c'est madame de la Fert; Messaline, c'est madame d'Olonne.
Nous sommes en 1652,  la date du mariage, et Baron n'est pas encore
n. Son acte de naissance, cit par M. Taschereau (_Vie de Molire_,
3e d., p. 249), le fait natre le 8 octobre 1653. Quant  la
marchale de la Fert, on sait que sous ce nom tristement clbre il
faut reconnotre mademoiselle de La Loupe la cadette, celle que
Saint-Simon a si souvent fouette. Elle toit belle aussi et le fut
long-temps. Les deux soeurs vcurent jusqu'en 1714, et jouirent 
leur aise de leur gloire.]

[Note 4: Louis de la Trmoille, comte d'Olonne, avoit t arrt
sous la Fronde, en 1649, comme il se vouloit sauver habill en
laquais (Retz, p. 100). Il est mort en 1686. Boisrobert s'toit moqu
de lui de bonne heure; on s'en moqua plus cruellement lorsque sa femme
eut rendu publiques ses infortunes. Avec Saint-Evremont et Sabl
Bois-Dauphin, il se consoloit en fondant l'ordre des Coteaux, dont
Boileau nous a conserv le souvenir. La Bruyre,  ce point de vue,
l'a peint sous le nom de Cliton le fin gourmet (t. 2, p. 93).  un
autre point de vue, Racine a parl de lui dans cette jolie pigramme
faite sur _Andromaque_:

        Le vraisemblable est peu dans cette pice,
        Si l'on en croit et d'Olonne et Crqui:
    Crqui dit que Pyrrhus aime trop sa matresse,
    D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari.

 l'article de la mort, un prtre nomm Cornouaille lui offre ses
services. L'anecdote veut qu'il se soit cri avec quelque colre:
Serai-je encornaill jusqu' la mort?]

[Note 5: Franois d'Harcourt, deuxime du nom, marquis de Beuvron,
n le 15 octobre 1598, mort  Paris le 30 janvier 1658, enfant
d'honneur de Louis XIII, adversaire de Boutteville dans un duel
fameux, avoit deux fils, qui furent notre marquis et le comte de
Beuvron.

Saint-Simon, en 1705 (t. 4, p. 437, de la nouvelle dition Chruel),
dit dans ses Mmoires: M. de Beuvron, chevalier de l'ordre et
lieutenant-gnral de Normandie, mourut  plus de quatre-vingts ans,
chez lui,  la Meilleraye, avec la consolation d'avoir vu son fils
Harcourt arriv  la plus haute et  la plus complte fortune, et son
autre fils, Szanne, en chemin d'en faire une, et dj chevalier de la
Toison-d'Or. On a vu comment elle toit due aux agrmens de la
jeunesse du pre. C'toit un trs honnte homme et trs bon homme,
considr et encore plus aim.

Ce trs honnte et trs bon homme nous appartient ici. Son frre
mourut bien avant lui. Voyez Dangeau. (28 septembre 1688): Le comte
de Beuvron est mort cette nuit. Il avoit un justaucorps en broderie et
des pensions, et avoit t capitaine des gardes de Monsieur. Il avoit
depuis deux ans dclar son mariage avec mademoiselle de Tobon, dont
il n'a point d'enfans.--Homme liant et doux, ajoute Saint-Simon (t.
3, p. 181), mais qui voulut figurer chez Monsieur, dont il toit
capitaine des gardes, et surtout tirer de l'argent pour se faire
riche, en cadet de Normandie fort pauvre.

On sait qu'il a t accus, avec le chevalier de Lorraine et d'Effiat,
d'avoir travaill  l'empoisonnement de Madame. V. La Fayette.

Sa femme, fille du marquis de Thobon, toit une femme (Saint-Simon,
t. 3, p. 186) qui avoit beaucoup d'esprit, et qui,  travers de
l'humeur et une passion extrme pour le jeu, toit fort aimable et
trs bonne et sre amie. Elle toit originairement huguenote
(Journal du marquis de Sourches, t. 2, p. 190), mais, s'tant
convertie, avoit t nomme fille d'honneur de la reine; et, quand on
rompit la chambre des filles de la reine, Monsieur la mit auprs de
Madame, la seconde Madame, qui l'aima beaucoup. V. ses lettres.

Le pre des Beuvron avoit pous, en 1626, Rene d'Espinay, soeur du
comte d'Estelan. On disoit de lui:

        Beuvron, espouse-tu
        Saint-Luc, qui tant est belle?
    Si tu veux estre cocu,
    N'en espouse d'autre qu'elle.
        Ah! petite brunette,
        Ah! tu me fais mourir!

Il toit lieutenant du roi en Normandie et gouverneur du vieux palais
de Rouen (Montpensier, t. 2, p. 177). C'toit un ami de Racan. Les
enfans de Beuvron, dit Tallemant des Raux (t. 2, p. 367, de l'dition
Paulin Paris), ont plus d'esprit que leur pre. Cet ami de Racan
n'toit donc pas un personnage trs ingnieux. Sous la Fronde, en
1650, il reste fidle au duc de Longueville, et rsiste,  Rouen,  la
duchesse et au parlement; toutefois (Motteville, t. 4, p. 16) on ne
faisoit pas grand cas de lui  la cour. Il obtint alors pour son fils
an (La Rochefoucauld, p. 436, dit. Michaud) la survivance du vieux
palais.

Beuvron (le ntre) a jou jusqu' sa mort un grand rle en Normandie
(Voy. Saint-Simon, t. I, p. 117, 123), et ne fut pas toujours en
faveur (Dangeau, 13 mars 1689).

Si ce n'est lui, c'est son frre, le favori de Monsieur (Mm. de du
Plessis, dit. Michaud, p. 446, et Mm. de Montp., t. 4, p. 211), qui
a commis le crime que reproche  un Beuvron ce couplet (_Nouveau
sicle de Louis XIV_, p. 88)

    On dit que Beuvron a gt
    Le grand chemin de la Fert,
    Qui fut jadis si frquent.

Une accusation plus grave a pes un instant sur lui: la Brinvilliers,
disait-on (Svign, 26 juin 1676), affirmoit qu'il avoit rellement
empoisonn Madame. Ce bruit n'eut pas de suites.

Les Beuvron toient parens de la comtesse de Fiesque, que nous allons
voir entrer bientt en scne. (Montpensier, t. 3, p. 104.)

Leur soeur (Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron) mrite qu'on ne
l'oublie pas dans un livre o il s'agit d'un grand nombre de
divinits. Loret (26 avril 1659) l'appelle l'admirable Beuvron. Elle
venoit alors d'pouser le duc d'Arpajon, dj deux fois veuf. Somaize
(_Prcieuses_, dit, Jannet, t. 1, p. 71) l'a inscrite sous le nom de
_Dornice_ dans la grande compagnie des Prcieuses. Elle n'eut jamais
rien de ridicule. Sa beaut a trouv grce devant Tallemant des Raux
(chap. 304, t. 9, p. 75, de la 2e dition). Elle fut dame d'honneur de
la Dauphine. Saint-Simon parle de sa grande mine, de sa vertu, de
son honneur intact (t. 1, p. 221).

Louis XIV lui fit de belles amitis. Lors qu'elle fut nomme dame
d'honneur, madame de Svign crit (13 juin 1684): C'est l'ouvrage de
madame de Maintenon, qui s'est souvenue fort agrablement de
l'ancienne amiti de M. de Beuvron et de madame d'Arpajon pour elle,
du temps de madame Scarron. Ce dire est confirm par madame de Caylus
(p. 4 de l'dit. de 1808), qui cite le marquis de Beuvron comme l'un
des garants de la constante chastet de sa tante.]

[Note 6: Madame de Saint-Loup (V. Tallemant des Raux).]

[Note 7: Chemin faisant, nous ferons longue connoissance avec
Candale. Une note ne suffiroit pas et elle couvriroit bien vite vingt
pages.

    Les garnitures  la Candale
    Font parotre un visage ple,

dit un vers boiteux du _Nouveau sicle de Louis XIV_ (1856, p. 69). Ce
vers atteste l'empire que Candale exera sur les modes de son temps;
cet empire est attest en mille endroits, par exemple dans le _Roman
Bourgeois_ de Furetire (p. 73 de l'dit. elzevirienne): On descendit
sur les chausses  la Candalle; on regarda si elles estoient trop
plisses en devant ou derrire. De la tte aux pieds, ce beau
seigneur rgle le costume des dlicats. Louis-Charles-Gaston de
Nogaret et de Foix, duc de Candale, n  Metz en 1627, toit fils de
Bernard de Nogaret, duc d'pernon, et de Gabrielle-Anglique, fille
lgitime de Henri IV. Il avoit du sang royal dans les veines: au
dix-septime sicle ce n'toit pas un mdiocre avantage en amour. En
1646, il est au sige de Mardick; en 1648, il est  Paris auprs du
duc d'Orlans (Motteville, t. 3, p. 103); en 1649, il commande le
rgiment de son nom; en 1652, il a, par avance, la charge paternelle
de colonel gnral et le gouvernement d'Auvergne; en 1654, il est
lieutenant gnral sous Conti et d'Hocquincourt, deux des personnages
de la prsente histoire. Il meurt  Lyon le 28 janvier 1658. Il faut
lire Saint-vremont pour le voir  son avantage.

Le jour de sa mort fut un jour de deuil pour les dames. L'abb
Roquette, coutumier du fait, acheta du pre Hercule, gnral des Pres
de la Doctrine, l'oraison funbre qu'il lui consacra (Voy. Tallem., t.
10, p. 239). Ce n'est pas l qu'il faut chercher l'histoire de sa vie.

Une soeur qu'il avoit lui survcut bien long-temps; elle est morte
sans alliance, comme lui, le 22 aot 1701,  soixante-dix-sept ans,
aprs cinquante-trois annes de couvent des Carmlites (Saint-Simon,
t. 10 de l'dit. Sautelet).

Madame de Motteville n'a pas flatt son pre (t. 4, p. 71), seigneur
hautain, jaloux, brutal, cruel, criminel peut-tre. Candale, beau
garon, d'humeur galante, blond, langoureux, coquet, garda quelque
chose du caractre paternel. Ne voyons pas en un rose obstin toutes
les prouesses de ces messieurs: ils cachoient la griffe sous la patte
de velours. Ces princes chimriques, les Candale, les Manicamp, les
Jarzay, ne doivent pas tre canoniss sans information parcequ'ils ont
plu  un nombre infini de belles.]

[Note 8: Le frre de Cond.]

[Note 9: Maistre des requestes, dit Tallemant (t. 2, p. 115),
puis intendant des finances; protecteur des partisans, ajoute le
Portrait des Matres des requtes, et qui de peu a fait beaucoup par
toutes sortes de voies.

L'_tat de la France_ pour 1658 lui donne, comme intendant: Toulouse,
Montpellier, la ferme des entres de Paris, l'artillerie et le pain de
munition.

En 1661, on le rembourse  200,000 livres seulement, c'est--dire
qu'on le destitue, et bien d'autres du mme coup. C'est l'anne des
comptes svres.

La femme de Paget toit belle (V. le _Recueil des Portraits_ de
Mademoiselle: c'est la _Polnie_ de Somaize (t. 1, p. 194, 206). Sa
ruelle toit vante. Tallemant des Raux (t. 2, p. 407) a racont, 
propos de madame Paget, une anecdote piquante. Bois-Robert et Ninon,
l'une de nos amies en ce volume, y jouent un rle.]

[Note 10: Elle jouoit; son mari joua bien davantage. Voy.
l'Oraison funbre que lui fait dans son _Journal_ l'estimable marquis
de Sourches (janvier 1686, t. 1, p. 103). On vit alors mourir le
comte d'Aulonne, de la maison de Noirmoustier (La Trmouille), qui
avoit t guidon des gendarmes du roi pendant les guerres civiles, et
chez lequel s'assembloient alors presque tous les gens de qualit pour
y jouer ou pour y trouver bonne compagnie.]

[Note 11: 3,000 francs d'aujourd'hui.]

[Note 12: 60,000 francs.]

[Note 13: On conoit facilement que je n'aie rien trouv dans les
histoires pour me renseigner sur la gnalogie de Quentine.]

[Note 14: Surtout si cher que cela! vingt mille francs par jour!]

[Note 15: (1656).]

[Note 16: Candale le prenoit de trs haut avec tout ce qui n'toit
pas de la plus haute noblesse. On juge par l ce qu'il pensoit des
gens d'affaires. Bartet, secrtaire du roi, lui ayant dplu, voyez la
hardiesse avec laquelle il le fait arrter et raser d'un ct du
visage, barbe et cheveux! (Svign, juin 1655; Montp., t. 2, p. 488,
t. 3, p. 22.) Cela ne parut pas trop tonnant. Encore fit-il exiler sa
victime! Les dames sourirent. Belle prouesse de prince chimrique!
Mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 128) dit que c'toit un garon
plein d'honneur et incapable d'aucune mauvaise action. Elle dit cela
 la date de 1657, lorsque arriva l'affaire Montrevel. Ce Montrevel,
se battant en duel avec Candale, est tu par derrire d'un coup d'pe
que La Barte, un des suivants du grand roi de la mode, lui donne
inopinment. Cette fois on crie: Il faut donner une garde du corps 
Candale pour le protger. Son courage, toutefois, n'est pas mis en
doute (Voy. Motteville, t. 3, p. 293); mais la fiert de son rang lui
monte bien vite  la tte. Le pauvre Bartet n'avoit pas t bien
audacieux; il n'avoit rien imagin; il avoit dit tout bas, et pour se
venger de se voir prendre la marquise de Gouville, que Candale n'toit
peut-tre pas un amant d'une nergie incontestable. De fait, Candale
s'en faisoit accroire, comme Guiche, comme d'autres. Soyecourt toit
moins galant de mine, mais c'toit un autre homme. Au surplus, ce
n'est pas pour cela que je lui chercherai querelle: c'est parceque je
le suppose moins doucereux qu'on ne le croyoit. Qu'est-ce que cette
note de Tallemant? (T. 4, p. 355). Madame Pilou toit fort
embarrasse d'un certain brave, nomm Montenac, qui vouloit enlever
madame de la Fosse. Un jour, ayant trouv feu M. de Candale: Monsieur,
lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens  l'arme, ne
sauriez-vous nous desfaire de Montenac? Tous les ans vous me faittes
tuer quelques-uns de mes amys, et celuy-l revient tousjours!--Il
faut, respondit-il, que je me desfasse de deux ou trois hommes qui
m'importunent, et aprs je vous desferay de cestuy-l. N'y a-t-il pas
l de quoi le condamner?]

[Note 17: Ses amis, nous les verrons bientt figurer dans ce
livre.]

[Note 18: Trsorier de l'pargne. Ces offices (Est. de la Fr.,
1649) se vendent un million de livres chacun; ceux qui les possdent
ont douze mille livres de gages, et, en outre, trois deniers par livre
de tout l'argent qu'ils manient, ce qui monte  des sommes
excessives. Nicolas Jeannin de Castille toit petit-fils du prsident
Jeannin, ministre de Henri IV. Ce Jeannin avoit mari sa fille  P.
Castille, ancien marchand de soie, devenu receveur du clerg, et
affirmant alors qu'il toit btard de Castille. En gnalogie tout
marche  la longue. Soit pour la btardise! Ce qui est certain, c'est
qu'une Jeannin (de Castille), en 1705, pouse un prince d'Harcourt, et
a pour filles des duchesses de Bouillon et de Richelieu. Au bout d'un
sicle, voil ce qui fleurit sur la tige.

Jeannin, beau-frre de Chalais par sa soeur  lui, belle personne,
dit Tallemant des Raux (t. 3, p. 193), se trouva un moment prs de la
banqueroute. (_pigr._ Bibl nat., ms. sup. fr., n. 540, f. 56). Adieu
alors la galanterie! De bonne heure il s'toit montr coquet
(Tallem. t. 4, p. 32). Entre autres matresses on lui connot cette
malheureuse Guerchy, qui mourut d'une si triste mort (_Nouveau sicle
de Louis XIV_, p. 60). La galante madame de Nouveau s'amouracha de lui
(Tallem. 2e dit., t. 7, p. 241).

En 1678, il est vieux. Madame de Svign, son amie, lui reproche ses
fredaines; Bussy lui dit: Vous savez (lettre du 31 dcembre) que sur
le chapitre des dames il n'est pas tout  fait si rgulier que les
vques.

Nicolas Jeannin de Castille toit marquis de Montjeu ou de Mondejeu
(Loret, 7 fvrier 1654). Le nom n'y fait rien (Walckenar, t. 2, p.
470). Madame de Svign (20 mai 1676) l'appelle Montjeu tout court et
se moque de son marquisat; mais elle l'aime vritablement, va loger
chez lui, date de chez lui quelques lettres (22 juillet 1672). Bussy
l'aimoit de mme (lettre du 22 mars 1678).

Mademoiselle de Montpensier (t. 4, p. 441) a daign crire: Famille
des Castille, gens que je considrois. Notre Jeannin n'est pas un
pied plat. Il toit greffier de l'ordre ds 1657. C'est le premier
exemple de ce que Saint-Simon appelle les _rps_ (t. 4, p. 161).

La seconde femme de Fouquet, celle  qui La Fontaine a adress des
vers (_Odes_, livre I), toit Marie-Madeleine Castille-Villemareuil,
une Castille par consquent. On voit dans les _Mmoires du duc
d'Orlans_ un Castille-Villemareuil intendant de la maison de Monsieur
(le petit Gaston, en 1615),  la recommandation du prsident Janin.

Revers de la mdaille: Aprs la chute de Fouquet,  ct d'un la
Bazinire tax  962,198 livres (Voy. le _Colbert_ de P. Clment, p.
105), notre pauvre Jeannin en a pour 894,224 livres. Les actions de
madame d'Olonne, pour parler ce style, baissent beaucoup (Bussy 
Svign, 20 juin 1678).

Jeannin, retir des affaires, mena assez grand train. Malheureusement,
il eut un fils  moiti fou (Svign, 9 dc. 1688), et fut presque
oblig de ne pas s'affliger de sa mort.

Jeannin est mort  Paris en juillet 1691 (Voy. Dangeau, 1er aot).
Il y avoit long-temps qu'on lui avoit ( cause mme du _rp_) enlev
le cordon de l'ordre. Saint-Simon, dans ses Notes sur le manuscrit de
Dangeau, crit ces lignes un peu sches: Ce M. de Castille n'toit
rien. Son pre, qui avoit fait fortune jusqu' tre contrleur gnral
des finances sous les surintendans, c'est--dire commis mdiocrement
renforc, lui fit pouser une Jeannin pour le dcrasser. Il fut
trsorier de l'pargne et greffier de l'ordre, qu'il eut du prsident
de Novion en 1657. Il fut culbut avec M. Fouquet, prisonnier, puis
exil vingt-cinq ans en Bourgogne... Son fils vcut conseiller au
parlement de Metz.]

[Note 19: Ce got dura tout le temps du rgne. Dangeau et
Saint-Simon en parlent assez.]

[Note 20: Il faut en finir avec Candale. Tallemant met ceci dans
son _Historiette de Sarrazin_: On croit que Sarrazin a t empoisonn
par un Catelan (_Catalan_), dont la femme couchoit avec lui. Et dans
une note il ajoute ceci: Le pre Talon dit que la femme ne fut point
empoisonne; que son mary, qui estoit bien gentilhomme, l'espargnoit 
cause de ses parens, qui estoient plus de qualit que luy; mais il
empoisonnoit les galans d'un poison bruslant. Il croit que M. de
Candalle en est mort. Cosnac (t. 1, p. 190) veut que la femme soit
morte aussi. Ce n'est pas la femme qui nous intresse le plus; nous ne
devons remarquer dans ce texte de Tallemant que la singulire
explication donne  la mort de Candale. Mais en voici bien d'autres:
ce Vanel qui a crit les _Galanteries de la cour de France_ (dit. de
1695, p. 232) pense que la marquise de Castellane fut cause de sa
mort, luy ayant donn de trop violentes marques de son amour lorsqu'il
passa par Avignon, o elle demeuroit ordinairement. Croira-t-on Vanel
cette fois, lui qui, le plus souvent, mrite si peu qu'on le croie?
Desmaizeaux (dit. de Saint-Evremont de 1706) affirme qu'il mourut
des suites d'une galanterie avec une dame clbre dans ce temps-l
par sa beaut, et depuis par sa mort tragique. Ce seroit la marquise
de Ganges, si clbre en effet. Guy-Patin, l'homme au nez fin, ne veut
pas chercher si loin (Lettre du 1er mars 1658): selon lui Candale est
mort pourri d'une vieille gonorrhe.

Nous avons eu occasion de savoir ce que valoit la marquise de la
Beaume, nice du marchal de Villeroy; il faut lui pardonner quelque
chose, parcequ'elle semble avoir bien aim Candale. Elle avoit les
plus admirables cheveux blonds du monde: elle se les coupa en signe de
deuil (Montpensier, t. 3, p. 400). Cette anecdote est partout; on ne
la raconte pas de la mme faon partout. Quoi qu'il en soit,
l'infortun Candale est mort bien jeune. Il avoit eu plus de bonnes
fortunes qu'un seul homme n'a raisonnablement le droit d'en esprer.
Le tragique n'y manqua pas toujours. C'est Chavagnac (_Mm._, t. 1, p.
210) qui le peint accourant au galop  Bordeaux pour y revoir, aprs
une longue absence, une amie fortement aime: il la trouve morte,
tendue sur son lit, entre les mains des chirurgiens qui pratiquent
l'autopsie. Encore une fois, il faut lire Saint-Evremont pour l'amour
de Candale.

Candale, en 1649, avoit failli devenir le neveu de Mazarin. C'toit
une affaire qui paroissoit arrange (Omer Talon, collect. Michaud, p.
393; Motteville, collect. Petitot, t. 4, p. 356); mais Cond ne le
voulut pas permettre (Voy _l'Histoire de Cond_ de Pierre Coste): ce
fut Conti, le frre de Cond, ce  quoi Cond ne s'attendoit
certainement pas, qui pousa mademoiselle Martinozzi. Madame de
Motteville (t. 4, p. 78) prtend que Candale travailla  cette
conclusion. Cela tonne. Il toit, du reste, trs ardent pour le
ministre. En 1651, les Bordelais, moins enthousiastes, brlrent son
effigie (Voy. la _Relation de ce qui s'est pass  Bordeaux_,  la
prise de trois personnes qui ressembloient au cardinal Mazarin, au duc
d'Epernon et  la niepce Mancini). Le petit Tancrde de Rohan passoit
pour tre de lui, dit Tallemant des Raux (t. 3, p. 441). On dit que
les _Mmoires manuscrits du chanoine Favart_, de Reims, l'affirment.
Qu'est-ce que cela veut dire? Notre Candale est mort en 1658,  31
ans, et Tancrde est n en 1630.

Nous ne voudrions pas parotre rien retrancher de ce qui atteste
l'estime des contemporains pour ce roi des galants  panaches. Madame
de Motteville (t. 4, p. 422) s'exprime sur son compte d'une faon bien
avantageuse: Le duc de Candale, le premier de la cour en bonne mine,
en magnificences et en richesses, celui que tous les hommes envioient
et dont toutes les dames galantes souhaitoient de mriter l'estime, si
elles n'en pouvoient faire le trophe de leur gloire.

Jamais les carrousels et les ballets ne perdirent un cavalier plus
magnifique et un danseur plus admirable. Les spectatrices ne perdoient
pas un geste du triomphateur. Ds 1648 (ballet du 23 janvier), madame
de Motteville fait son loge. En 1656, au carrousel du Palais-Royal,
prs le palais Brion, elle enregistre ses hauts faits; elle le peint
(t. 4, p. 371)  la tte de la troisime troupe, qui portoit les
couleurs vert et argent; elle cite sa devise: une massue avec ces
mots: Elle peut mme me placer parmi les astres; elle vante sa
belle taille, sa belle tte blonde. Mais o sont les neiges du
dernier hiver? Ah! Candale, si ce n'est quelques rudits, qui connot
votre nom et quelle belle vous regrette?]

[Note 21: Assurment cette lettre est pleine de tristesse, et
madame d'Olonne ne put la lire sans peine.]

[Note 22: Nous n'en sommes pas quittes avec ce nom-l.]

[Note 23: Pour l'honneur de ces annotations, je dois dclarer que
tout ce que j'ai trouv en fait de Mrille, c'est un jurisconsulte de
Troyes, n en 1579, mort en 1647. Ce n'est pas ce que je cherchois.]

[Note 24: Ceux qui s'imaginent que l'_Histoire amoureuse_ est un
livre ordurier seront bien tonns en lisant toutes ces pages
dlicates.]

[Note 25: Anne-lisabeth de Rassan, la belle Provenale, veuve
de M. de Castellane. Elle pousa le marquis de Ganges. On connot son
effroyable histoire: ses deux beaux-frres, qui l'aimoient, ne pouvant
la sduire, la massacrrent.

Ce nom de Castellane me rappelle une autre femme, dont il faut
respecter le souvenir: c'est Marcelle d'Altovitti-Castellane, qu'aima
et dlaissa Guise, le petit-fils du Balafr. Elle mourut de douleur au
bout d'un an, aprs avoir crit ces admirables vers:

    Il s'en va, ce cruel vainqueur,
        Il s'en va plein de gloire!
    Il s'en va mesprisant mon coeur,
        Sa plus noble victoire!
    Et, malgr toute sa rigueur,
        J'en garde la memoire.

    Je m'imagine qu'il prendra
        Quelque nouvelle amante;
    Mais qu'il fasse ce qu'il voudra,
        Je suis la plus galante.
    Le coeur me dit qu'il reviendra:
        C'est ce qui me contente.

Jamais romance atteignit-elle cette fiert, cette tendresse?]

[Note 26: Voil Vanel soutenu, et Desmaizeaux.]

[Note 27: Saint-Evremont ne vient prendre place dans ce livre que
comme un figurant muet. Nous n'avons donc pas  dire grand'chose de ce
personnage, qui est d'ailleurs suffisamment connu, connu, dit
Saint-Simon (t. 4, p. 185), par son esprit, par ses ouvrages et son
constant amour pour madame de Mazarin. Amant malheureux de Ninon
(nous avons oubli de dire que Candale toit de ceux qu'elle aima),
Saint-Evremont avoit jou un grand rle parmi les dlicats de son
temps. Il avoit l'esprit caustique: il en usa pour apprcier  sa
manire le trait des Pyrnes. Ce qu'il en crivoit ayant t
dcouvert, il fut exil. Il se consola en vivant libre en Angleterre;
l il se fit une cour de beaux-esprits qui ne craignoient pas Louis
XIV. Quand on lui offrit, aprs bien des annes, de revenir en France,
il rpondit qu'il s'toit procur une patrie. On lui demandoit, 
l'article de la mort, s'il ne vouloit pas se rconcilier. De tout mon
coeur, dit-il; je voudrois me rconcilier avec l'apptit. (La
Place, _Recueil de pices_, t. 4, p. 440.) C'toit un philosophe trs
hardi.]

[Note 28: Un dernier mot sur ce malheureux Candale qu'on enterre.
La premire fois qu'il alla le soir chez madame d'Olonne, il eut faim
et voulut manger d'abord. Madame d'Olonne, quoique faiblement
romanesque, se rappela les thories des prcieuses et se fcha.
(Tallem. des Raux, t. 3, p. 129.)

L'une des maisons o ils alloient ensemble le plus souvent et le plus
commodment toit celle de madame de Choisy, mre de celui qui fut
l'abb de Choisy. (Montp. t. 3, p. 325.)]

[Note 29: Bartet avoit donc raison contre Candale. M. d'Olonne
prenoit son mal en patience. Nous n'avons peut-tre pas cherch assez
 le reprsenter dans son beau. Revenons  l'anne qui prcda son
malencontreux mariage, pour le voir passer dans un costume et avec une
attitude de brillant cavalier.--Aprs venoit la compagnie de
chevau-lgers du roi, de deux cents matres, en habits de passemens
d'or et d'argent, et monts sur de grands chevaux fort beaux, tant
prcds de quatre trompettes vtus de velours bleu chamarr d'or et
d'argent, commande par le comte d'Olonne, cornette d'icelle
compagnie, couvert d'un vtement de broderie d'or et d'argent, avec un
baudrier garni de belles perles et des plumes blanches, feuille morte
et couleur de feu, avec un cordon d'or, sur un cheval blanc, trs bien
ajust, dont la housse d'carlate toit garnie de mme que son habit.
(_Relation de la cavalcade_ faite pour la majorit du roi, 1651.)]

[Note 30: Contrlons, une fois entre autres, le tmoignage de
Bussy. Sauf en un point qui est qu'elle remplace madame d'Olonne par
une de ses demoiselles, mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 286)
confirme tout ce que notre auteur avance. On pourroit multiplier ces
rapprochements:--Nous allmes  plusieurs bals, nous trouvmes
souvent les plerines: elles n'osrent jamais se dmasquer. On nous
demandoit partout si nous n'avions pas trouv des capucins et des
capucines; ils sortoient toujours un moment devant que nous
entrassions. On nous dit chez le marchal d'Albret qu'on y avoit vu un
capucin qui avoit le bras et la main belle, et qu'il avoit touch sur
son passage dans celle de M. de Turenne.

Le premier jour de carme, on ne parla que du scandale que cette
mascarade avoit fait. Les prdicateurs prchrent contre. Le roi et la
reine en furent fort en colre. Personne ne se vanta d'en avoir t. 
la fin, on sut que c'toit d'Olonne, sa femme, l'abb de Villarceaux,
Ivry, milord Craff et une demoiselle de madame d'Olonne, et que son
mari avoit voulu absolument qu'elle s'habillt de cette sorte. Elle
n'avoit point paru dans le monde; tout le carnaval, elle ne bougea de
son logis. Elle avoit un mal au pied, dont il lui toit sorti des os;
ainsi elle fut oblige de garder le lit. M. de Candale toit fort
amoureux d'elle il y avoit long-temps, et il avoit t afflig
extrmement de la quitter. Depuis son dpart, on savoit que Jeannin,
trsorier de l'pargne, alloit souvent chez elle; on examina fort sa
conduite sur la mort de M. de Candale. Elle parut fort afflige, et
mme on dit qu'elle pleura toute la nuit, qu'elle en demanda pardon 
son mari et lui avoua qu'elle l'avoit fort aim.]

[Note 31: Les Villarceaux (Louis et Ren) menrent joyeuse vie. Le
marquis, l'an par consquent, fut un des beaux esprits de l'htel de
Rambouillet; Ninon (1652) n'aima personne plus passionnment que lui,
et on a voulu, mais sans preuve (Walck., t. 1, p. 469), que madame de
Maintenon, dans sa jeunesse abandonne, ait cout favorablement ses
prires. Sa femme toit aimable. Courtisan  sa manire, il refusoit
l'ordre pour son fils et ne craignoit pas d'offrir au roi l'amour de
sa nice, Louise-lisabeth Rouxel (madame de Grancey). Louis XIV lui
lava la tte comme il le mritoit. (Svign, 23 dcembre 1671.)

Son frre, Ren de Mornay, abb de Saint-Quentin-lez-Beauvais, fut
plus libertin encore que lui. Il toit fort riche; il toit surtout
prodigue:

    Le sieur abb de Villarseaux,
    Qui, s'il avoit d'or plein sept seaux
    Et d'argent trente bourses pleines,
    Les vuideroit dans trois semaines.

(=Loret.=)

Le 27 septembre 1691, Dangeau note dans son Journal: L'abb de
Villarceaux mourut  Paris. Et voil tout. Que la terre lui soit
lgre!

Reste Craff: l'histoire ne s'est pas beaucoup occupe de ce seigneur
anglois. C'est moins  cause de madame d'Olonne qu' cause de madame
de Chtillon qu'il a l'honneur d'tre mis en scne par Bussy. Nous le
reverrons.

Pourquoi M. Walckenar (t. 1, p. 440) l'appelle-t-il Graff? Je
comprendrois plutt qu'on l'appelt Crofts, car il me semble que c'est
lui que dsignent sous ce nom les _Mmoires du duc d'York_ (dans
Ramsay, ch. 2, 3, 19). On le voit qui amne six chevaux de Pologne
pour faire la guerre  ct du duc; il suit Charles II avec les lords
Rochester et Jermyn (celui que nos Mmoires franois nomment partout
Germain). Crofts est d'ailleurs un nom anglois. Monmouth, le fils de
Charles II et de Lucy Walters, s'appeloit d'abord Jones Crofts
(Macaulay, t. 1, p. 273, dit. Charpentier).

La Rochefoucauld (_Mm._, coll. Michaud, p. 386) le cite, ds 1637,
comme un de ses amis. Madame de Chevreuse l'aimoit aussi. On ne
comprenoit pas, remarque Tallemant (t. 1, p. 405) quels charmes elle y
trouvoit. C'toit un ami politique. Il toit venu en France avec les
Stuarts. Comme il toit riche et original, il eut du succs. Madame de
Chtillon essaya de se faire pouser par lui en 1656: c'est du moins
ce que la reine d'Angleterre dit  Mademoiselle (t. 3, p. 54).

Au rtablissement de Charles II, il revint en Angleterre. Gourville,
exil, nous en parle (Collect. Michaud, p. 540)  la date de
1664:--Je trouvai en ce pays-l le milord Craff, qui avoit t fort
des amis de M. de La Rochefoucault  Paris, et  qui j'avois mme
prt quelque argent, qu'il m'avoit rendu depuis le rtablissement du
roi.--... (Il) nous mena  une trs jolie maison de campagne qu'il
avoit  dix milles de Londres, sur le bord de la Tamise.]

[Note 32: Sillery est mort, g de soixante-quatorze ans, 
Liancourt, o il s'toit retir depuis deux ans. (Dangeau, 20 mars
1691.) Transcrivons d'abord la note de Saint-Simon:--Ce M. de Sillery
toit d'excellente compagnie, mais n'avoit jamais t que cela. Il
toit fils de Puysieux, secrtaire d'tat, et petit-fils du chevalier
de Sillery.

Puis le texte mme de ses _Mmoires_ (t. 1, p. 337):--Beaucoup
d'esprit, nulle conduite; se ruina en fils de ministre, sans guerre ni
cour. Il ne laissoit pas d'tre fort dans le monde et dsir de la
bonne compagnie. Il alloit  pied faute d'quipage et ne bougeoit de
l'htel de La Rochefoucauld ou de Liancourt, avec sa femme, qui s'y
retira dans le dsordre de ses affaires, long-temps avant la mort de
son mari, et qui mourut en 1698.

Louis-Roger Brulard de Sillery, n en 1617, avoit pous la soeur du
duc de La Rochefoucauld; il n'est pas encore vieux lorsqu'il parot
dans notre histoire en qualit de conseiller de son neveu timide.

La Bruyre (t. 1, p. 287) nous apprend que le vin de Sillery, au XVIIe
sicle, avoit dj de la renomme. Le marquis de Sillery, en qualit
de profs dans l'ordre des Coteaux, devoit en tre fier. Il buvoit
bien et aimoit la table. On l'appeloit Sillery-Brulard (Pierre Coste,
p. 45, t. 8, des _Archives curieuses_). Gourville a racont (Petitot,
t. 2, p. 269) qu'tant gouverneur de Damvilliers, Sillery l'aida 
ranonner les Parisiens au commencement de la Fronde. En 1650, il va
en Espagne traiter pour les rebelles (Motteville, t. 4, p. 43),  qui
son esprit dcid avoit rendu d'importants services.

Il y eut un Sillery vque de Soissons et membre de l'Acadmie
franoise. La Fontaine en parle (dans sa lettre 37  Maucroix, 1695).
Une autre lettre de La Fontaine (28 aot 1692) est adresse au
chevalier de Sillery. Ailleurs (_Fables_, t. 8, p. 13), il a dit de
mademoiselle de Sillery:

    . . . . . . . une divinit
    Veut revoir sur le Parnasse
    Des fables de ma faon.

    . . . . . . . de celles
    Que la qualit de belles
    Fait reines des volonts.

    Qui dit Sillery dit tout.
    Peu de gens en leur estime
    Lui refusent le haut bout.

]

[Note 33: Bussy n'a pas eu beaucoup  se louer d'avoir introduit
dans sa galerie le duc de La Rochefoucauld et le prince de Marsillac,
son fils. La rancune qu'ils lui en gardrent ne s'attendrit en aucun
temps, et l'on sait quel crdit gagna et garda sur le matre ce
Marsillac, La Rochefoucauld  son tour, lorsqu'il fut devenu
grand-matre de la garde-robe, et le canal le plus frquent des grces
et des disgrces. On a dit de lui que pendant trente-sept ans il
assista quatre fois par jour aux changements d'habit du roi; l'loge
est exagr, mais il n'est pas sans fondement.

Jamais valet ne le fut de personne avec tant d'assiduit et de
bassesse, il faut lcher le mot, avec tant d'esclavage. Cela est du
Saint-Simon (t. 7, p. 177, de l'dit. Sautelet), qui a dit encore du
grand-matre que sa figure commune ne promettoit rien et ne trompoit
pas. Voil donc une affaire rgle du ct de l'esprit, et non sans
mille confirmations. Exemple (1656): Couplets d'un _Confiteor_.

    La Roche-Foucault, ce guerrier
    Dans la Fronde si redoutable,
    Contre la race du Tellier
    En catimini fait le diable,
    Et, si ce matois de ligueur
    Ne leur fait mal, il leur fait peur.

     la cour, il est soutenu
    De la mchoire formidable
    Du gros Marsillac, devenu
    Homme important et fort capable.
    Las! quand il tournoit son chapeau,
    On le prenoit pour un nigaud.

La mchoire de Marsillac se faisoit remarquer de soi.

Il ne dplut pas  Ninon, ce gros garon plein d'hsitations (Walck.,
t. 1, p. 242); mais il ne plut  personne plus qu'au roi, et cela ds
l'ge de dix-huit ou de dix-neuf ans. En 1657 il est favori avr,
avec Vardes et Vivonne. Son pre l'a clou solidement dans sa faveur.
Mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 187) indique je ne sais quelle
mauvaise intrigue de ces messieurs  propos de mademoiselle de
Mortemart, soeur de Vivonne. Prvoyoient-ils l'avenir de la
Montespan? On les appeloit _les endormis_, parce qu'ils alloient
lentement et sans bruit. Plus tard (Dangeau, t. 4, p. 180, note de
Luynes) le grand-matre de la garde-robe, devenu pre, eut la douleur
d'avoir un fils beaucoup plus hardi et libertin que lui. Louis XIV dut
se montrer svre. Cette affaire ressemble beaucoup  celle de Roissy,
dont nous avons dj parl et dont il sera question encore.

Marsillac avoit montr du courage  la guerre: il fut bless au
passage du Rhin. (Svign, 17 juin 1672.)]

[Note 34: Grce au ciel, l'histoire de celui-l a t couche tout
du long sur le papier! Et quelle histoire! quel historien! Les
_Mmoires de Grammont_ sont rests un des chefs-d'oeuvre du genre.
Nous ne pouvons songer  en donner ici le rsum.

Le chevalier de Grammont toit frre du marchal (de la Guiche puis)
de Grammont et fils de la soeur du comte de Boutteville. Il avoit
aim bien du monde, mademoiselle de Rohan, d'abord,  propos de
laquelle (Tallemant des Raux, t. 3, p. 434) il appela en duel Chabot,
qui l'pousa. Ce fut un duel pour rire. En 1643, le chevalier se
faisoit appeler Andoins. Henri Arnauld, dans ses _Lettres au prsident
Barillon_, cites par M. P. Paris, dit que ce fut  propos de madame
de Pienne (plus tard de Fiesque) qu'il attaqua Chabot. Il s'appeloit
Andoins parceque sa grand'mre, celle que connut Henri IV (vers 1580),
s'appeloit Diane d'Andoins. Grammont s'attacha (1649, Motteville, t.
3, p. 415)  Cond, mais sans rien retrancher de ses liaisons
changeantes.

Dans mon _Histoire des cartes  jouer_ (1854, in-16, L. Hachette et
Cie), j'ai eu  peindre le joueur dans notre Philibert, chevalier,
puis comte de Grammont. Il sut jouer. Battu d'abord  _la bassette_,
qu'il ne connoissoit pas (1685), il se mit  rapporter cinquante ou
soixante mille cus de tous les voyages qu'il faisoit en Angleterre.
(Sourches, t. 1, p. 311.) Il aima mademoiselle de la Mothe-Houdancourt
(La Fayette), puis une autre et une autre. Il se maria par hasard avec
la soeur d'Hamilton, charmante femme qui fit les dlices de la cour
de France lorsqu'elle y parut, et dont Bussy n'auroit pas eu un mot 
dire.

Dans l'histoire de Grammont (chap. 6), Saint-Evremont lui dit: Que de
grisons en campagne pour la d'Olonne! que de stratagmes, de
supercheries et de perscutions pour la comtesse de Fiesque! Elle qui
peut-tre vous et t fidle si vous ne l'aviez force vous-mme  ne
l'tre pas! On croiroit lire Bussy lui-mme. Grammont, revenu
dfinitivement d'Angleterre, reprit rang  la cour; sa femme l'y aida.
Le roi se plaisoit beaucoup avec lui (_Lettres de Madame_, 22 avril
1719). Les courtisans l'aimoient moins (Dangeau, t. 4, p. 206).
Lorsqu'il mourut, et il mourut le plus tard qu'il put mourir,
Saint-Simon crivit sur le journal de Dangeau: Ce fut galement le
mpris et la terreur de la cour par tout ce que son ge, sa faveur et
sa malice lui donnoient le droit de dire. Son visage toit d'un vieux
singe.

Le _Recueil de La Place_ (t. 4, p. 423), qui le fait mourir en 1707, 
quatre-vingt-six ans, a conserv son pigrammatique pitaphe:

    Veux-tu des talents pour la cour?
    Ils galent ceux de la guerre.
    Faut-il du mrite en amour?
    Qui fut plus galant sur la terre?
    Railler sans tre mdisant,
    Plaire sans faire le plaisant,
    Garder toujours son caractre,
    Vieillard, poux, galant et pre,
    C'est le mrite du hros
    Que je te peins en peu de mots.

]

[Note 35: La maison de Rouville est ancienne en Normandie. Le
marquis de Rouville dont il s'agit est le beau-frre de Rabutin et son
ami. Il avoit t le second amant de Marion Delorme; il s'toit battu
en duel contre La Fert-Senneterre; il toit joueur; il avoit fait
toutes ses preuves. Loret le place au nombre de ses saints (29
septembre 1652):

    Ce bon seigneur ne connoist mie
    Mademoiselle conomie.

]

[Note 36: Gilonne d'Harcourt, marie 1  Louis de Brouilly,
marquis de Pienne, tu  Arras en 1640; 2  Charles-Lon de Fiesque
(1643). Son pre toit le frre an du pre des Beuvron. Le comte de
Fiesque, son fils, toit une manire de cynique fort plaisant
parfois (Saint-Simon, t. 1, p. 327). La Fontaine a fait des vers pour
lui (pitre 19):

    Cette main me relve ayant abaiss Gne.

Le pre avoit t de la bande de Cond. Ds 1647 Mazarin l'exiloit
(Mott., t. 2, p. 261). Sa mre, la gouvernante de Mademoiselle, toit
Anne Le Veneur (Mott., t. 2, p. 355); elle mourut  Saint-Fargeau en
1653.

Mais qu'importent les gnalogies? Gilonne toit une femme telle que
Bussy la peint. On l'appeloit _la reine Gilette_ (Montp., t. 3, p.
428). Elle s'toit organis une petite cour particulire, avec un
ordre de chevalerie destin  rcompenser les bons vivants. Grammont a
mis dans un couplet:

    Ma reine Gilette,
    Que de la Moquette
    Je sois chevalier.

Folle, si l'on veut, jusqu' oublier son tat et  crire 
Mademoiselle: Je vous ai fait l'honneur (Montp., t. 3, p. 100),
jusqu' lui dire des choses impertinentes (1657), elle avoit
courageusement jou son rle de _marchale_ de camp, avec son amie
madame de Frontenac, dans les temps guerriers de la Fronde. Elle avoit
des accs de gat extraordinaires. Quelquefois elle eut des mots
heureux. Elle improvisoit; par exemple, elle cria tout haut l'autre
jour chez Mademoiselle (Sv., 17 dcembre 1688):

    Le roi, que sa bont soumet  mille preuves,
      Pour soulager les chevaliers nouveaux,
    En a dispens vingt de porter des manteaux,
        Et trente de faire leurs preuves.

Elle est morte en 1699 (Saint-Simon, t. 2, p. 321). Elle avoit pass
sa vie dans le plus frivole du grand monde, vendu une fois une terre
pour un beau miroir. On disoit d'elle qu'elle n'avoit jamais eu que
dix-huit ans.

Mademoiselle, qui eut  s'en plaindre, la maltraite un peu,
quoiqu'elles se soient raccommodes; M. Paulin Paris, en preux
chevalier, la dfend (Tall., t. 5, p. 374). Je ferois volontiers comme
M. Paulin Paris. D'ailleurs, Mademoiselle (t. 3, p. 39) l'excuse:
C'est une femme qui vous chante pouille, et un moment aprs elle en
est au dsespoir et vous dit rage de ceux qui le lui ont fait faire.

Madame Cornuel a cr pour elle le sobriquet si rpandu de _moulin 
paroles_. (Tallemant des Raux, t. 9, p. 54.)

La comtesse maintenoit l'autre jour  madame Cornuel que Combourg
n'toit point fou; madame Cornuel lui dit: Bonne comtesse, vous tes
comme les gens qui ont mang de l'ail. (Svign, 6 mai 1676.)

Enfin madame Cornuel (Svign, t. 3, p. 31, de l'dit. Didot) disoit
que ce qui conservoit sa beaut, c'est qu'elle toit sale dans sa
folie.

Cette beaut mme toit-elle bien grande? Venant  Paris, Christine de
Sude dit: La comtesse de Fiesque n'est pas belle pour avoir fait
tant de bruit. Le chevalier de Grammont est-il toujours amoureux
d'elle? (Montp., t. 3, p. 73.) Et de mme don Juan d'Autriche, en
1659: Elle n'est gure belle pour faire tant de bruit. (Montp., t.
3, p. 414.)

En tout cas, on voit l qu'elle faisoit bien du bruit.]

[Note 37: Madame de Motteville (t. 4, p. 387) dit que la reine
Christine (en 1656) railla Grammont de la passion qu'il affichoit pour
madame de Mercoeur. C'toit une passion ou plutt une comdie de
passion fort ridicule. Jamais femme ne fut plus sage, plus douce, plus
simple.

Laure-Victoire toit l'ane des cinq filles de madame Mancini.
Mercoeur (Louis de Vendme) figure, en 1648,  ct du duc
d'Orlans, et inspire mme des craintes (Motteville, t. 3, p. 186) 
l'abb de la Rivire, qui tremble qu'il ne crie aussi haut que
Beaufort. C'est le duc de Vendme, son pre, homme trs tranquille,
qui (1649, Motteville, t. 3, p. 277) propose le mariage. Cette
proposition fut la premire cause de msintelligence entre Cond et
Mazarin (Pierre Coste, p. 8); mais le mariage se fit.

M. de Mercoeur dclara un jour, en plein Parlement, son mariage
avec mademoiselle de Mancini, de la plus sotte manire du monde, et
telle que je ne m'en suis pas souvenue, parcequ'il n'toit pas tourn
d'un ridicule plaisant. (Montp., t. 2, p. 137.)

Les pamphlets se mirent  pleuvoir dru sur l'oncle de la marie et sur
l'poux. C'toit le temps des plus vives Mazarinades.

Le catalogue de la Bibliothque nationale (t. 2) en indique plusieurs:

N 1360. _L'outrecuidante prsomption du cardinal
Mazarin.--Rponse._--N 1361. _L'antinocier, etc._--N 1362. _Lettre
de M. de Beaufort  M. le duc de Mercoeur, son frre._--N 1363.
_Rponse._--N 1364. _Lettre de la prtendue madame de Mercoeur,
envoye  M. de Beaufort._--N 1365. _Entretien de M. le duc de
Vandosme avec MM. les ducs de Mercoeur et de Beaufort, ses enfants._

Mercoeur n'en fut pas inquit. Sa femme toit une conqute dont il
ne pouvoit se repentir.

Le duc de Mercoeur fut si passionn pour les intrts du ministre
qu'il fit appeler ce mme jour son frre, le duc de Beaufort, pour se
battre contre lui; mais il n'en fit rien et ne suivit point son
premier mouvement. (1651. Mott., t. 4, p. 134.)

Au commencement de fvrier 1657 la duchesse mourut subitement. Mazarin
fit des cris. (Mott., t. 4, p. 396.)

La douleur est universelle, crit madame de Svign le 5 fvrier. Le
roi a paru touch et a fait son pangyrique en disant qu'elle toit
plus considrable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune.

Elle toit jeune et avoit de l'embonpoint. Le seul dfaut qui toit
en elle toit que, sans avoir la taille gte, elle ne l'avoit pas
assez belle en ce qu'elle toit un peu entasse; mais, ce dfaut ne se
voyant point dans le lit, j'ai ou dire  ceux qui la virent en cet
tat qu'elle leur avoit paru la plus belle personne du monde. (Mott.,
t. 3, p. 397.)

Mazarin, dans son testament, n'oublia pas les enfants de la nice
qu'il avoit tant aime. (Mott., t. 5, p. 92.)]

[Note 38: La mre de Villars, qui sauva la France  Denain. Ne
vers 1624, fille de Bernardin Gigault de Bellefonds (elle s'appeloit
Marie) et de Jeanne aux Espaules de Sainte-Marie; marie, en 1651, au
marquis de Villars, qui mourut en 1698; morte le 25 juin 1706. On a
d'elle trente-sept lettres  madame de Coulanges, dates de Madrid et
crites en 1676, 1680, 1681. (Voy. Lemontey.)

Une autre Villars (Julienne-Hippolyte d'Estres), marie en 1597 
Georges de Brancas, marquis, puis duc de Villars, vivoit encore en
1657. Elle a t secoue par Tallemant des Raux.--Escroqueuse et
libertine par del toute crance.

Celle-ci roucouloit comme une colombe. Quoiqu'il et un frre
archevque d'Alby d'assez bonne heure (_Mm. de Choisy_, Michaud,
626), Villars n'toit pas de la premire noblesse: il cherchoit
fortune; mais il toit vaillant  outrance, et beau comme un Achille.
Au duel fatal de Nemours (_Retz_, 379), il fit si bien que Conti le
voulut  lui. Il avoit t en Fronde commandant des chevau-lgers de
Sillery. (_Lenet_, coll. Michaud, 347.) Cette bravoure et cette
beaut, partout clbres (_Le Pre Berthod_, coll. Petitot, t. 48, p.
396) lui valurent le nom d'_Orondate_. Sa femme, qui est tendre et
sait bien aimer (Madame de Coulanges  Svign, 15 juillet 1671), en
fait sa divinit et l'adore toute sa vie.

Villars se poussa dans les ambassades. (Voy. la _Corresp. administ. de
Louis XIV_, t. 4.) Il avoit fait la cour en rgle  sa femme. Madame
de Choisy le surprit un jour, chez madame de Fiesque, qui sortoit de
l'appartement de mademoiselle de Bellefonds.

Saint-Simon (_Note  Dangeau_, t. 6, p. 315, et _Mmoires_) n'est pas
favorable aux Villars. Il dit de notre marquise: C'toit une bonne
petite femme, maigre et sche, active, mchante comme un serpent, de
l'esprit comme un dmon, d'excellente compagnie, et qui recommandoit 
son fils de ne jamais parler de soi  personne et de se vanter au roi
tant qu'il pourroit. Rptons la phrase de madame de Coulanges: Elle
est tendre et sait bien aimer. C'est l le vrai.

Est-il ncessaire de dire que Grammont en toit pour ses frais de
sentiment?]

[Note 39: Puisqu'il passe par ici, arrtons-le un instant. Isaac
de Benserade est n en 1612  Lyons-la-Fort (Normandie), et est mort
le 19 octobre 1691. C'est le _Brodate_ des Prcieuses (t. 1, p. 45,
46). Il avoit ce qu'il falloit pour faire sa fortune  la cour sans se
soucier de ses ennemis. MM. les professeurs de rhtorique ont tort de
ddaigner Benserade: il avoit l'esprit tourn le plus habilement du
monde vers la phrase, vers l'allusion, vers la rticence, vers
l'pigramme  pointe mousse. Que de devises adroites il a semes 
et l! que d'ingnieux ballets il a composs! Il a eu le tort de
n'aimer pas La Bruyre, et La Bruyre l'a peint pour le punir (t. 1,
p. 271).

Pourquoi ne pas citer l'_Arlequiniana_ quand c'est  dcharge? Il y a
pour Benserade (p. 188): C'est l'esprit le plus vif et l'amy le plus
ardent que j'aye jamais v. Madame de La Roche-Guyon l'entretint 
son dbut; elle toit vieille, mais trs riche (Tallem., t. 8, p. 56).
Benserade, avec une maison, un carrosse, trois laquais, de la
vaisselle d'argent, s'ennuie du mtier. Il toit un peu parent de
Richelieu par on ne sait quels hobereaux; il accompagne Brz en mer:
il s'ennuie encore, n'tant pas un hros. Peu  peu il prend pied  la
cour, et il sduit Mazarin, comme il sduira Louis XIV. Il dplut aux
subalternes. Il toit roux et ne sentoit pas naturellement l'ambre (La
Place, t. 2, p. 286). Il y a bien des chansons faites sur ce malheur
qu'il avoit. Les filles de la reine en chantrent une qui toit jolie;
Scarron en fabriqua, d'autres aussi.

Benserade toit plus lgant. On connot les vers de la satire 12 de
Boileau:

    Tes bons mots, autrefois dlices des ruelles,
    Approuvs chez les grands, applaudis chez les belles,
    Hors de mode aujourd'hui chez nos plus froids badins,
    Sont des collets monts et des vertugadins.

Ceux-ci ont t attribus  madame Deshoulires:

    Touchant les vers de Benserade,
    On a fort long-temps disput
    Si c'est louange ou pasquinade;
    Mais le bonhomme est bien baiss,
            Il est pass (bis):
    Qu'on lui chante une srnade
    De Requiescat in pace.

    (=La Place=, t. 5, p. 57.)

Senec a dit aussi quelque chose de notre homme.]

[Note 40: Un portrait mignon s'il en fut, un hros  peindre au
pastel; mais ce portrait est partout: chez mademoiselle de
Montpensier, chez madame de Motteville, chez madame de La Fayette. 
quoi bon, mme ici, en crayonner une nouvelle esquisse? N'abusons pas
trop des confidences qu'on nous a faites au travers du temps.

Le bon air alors, pour un jeune homme bien qualifi, c'toit d'avoir
pass par la chambre  coucher de Ninon. Armand de Grammont, comte de
Guiche, y passa. On a cit ses mules principaux: Cond, Miossens
(depuis marchal d'Albret), Palluau (depuis marchal de Clrambault),
le marquis de Crqui, le marquis de Villarceaux, le commandeur de
Souvr, le marquis de Vardes, le marquis de Jarzay, le duc de Candale,
le duc de Chtillon, le prince de Marsillac, Navailles, le comte
d'Aubijoux (Walck., t. 1, p. 242). C'est l l'tat-major de la
noblesse galante. Guiche y brille au premier rang, parmi les plus
jeunes, les plus coquets, les plus joyeux.

Son pre, le marchal de Grammont, toit un Gascon de beaucoup
d'esprit et de dextrit, qui, depuis long-temps, s'toit mis sur un
pied solide  la cour. C'est en 1658 (le Pre Daniel, t. 2, p. 267)
que le comte de Guiche obtint la survivance de son pre en qualit de
mestre de camp du rgiment des gardes franoises. Ce rgiment tenoit
le premier rang parmi tous les rgiments d'infanterie. Quant au titre
de mestre de camp (Daniel, t. 2, p. 45), on dsignoit ainsi les
commandants des rgiments d'infanterie, jusqu' ce que Louis XIV,  la
mort du duc d'pernon, colonel-gnral de l'infanterie, et supprim
cette charge.  partir de 1661 on les nomma colonels. Par l il est
facile de voir que les actions de Guiche nous sont racontes  une
poque qui va de 1658  1661.

Candale avoit peut-tre un je ne sais quoi de plus hardi; il devoit
secouer plus souvent ses rubans et ses panaches. Guiche, plus doux,
plus agrable, plus demoiselle, avoit une beaut du premier choix
parmi celles qui ne sont pas viriles. Le roi d'Espagne Philippe IV ne
parloit gure: en 1659, lorsque le marchal de Grammont lui prsenta
son fils et que Guiche l'eut salu (Motteville, t. 5, p. 34) Buen
moo! dit-il entre les dents, Beau garon! Toutes les femmes
pensoient de mme. Un peu plus tard, cette beaut ayant habitu  soi
les yeux, et le temps tant venu jeter quelques vilaines ombres sur
cette physionomie, l'admiration se refroidit. Les hommes n'avoient
jamais t trs enthousiastes du comte; les femmes elles-mmes
retranchrent quelque chose de leur faveur. Il est ceintur comme son
esprit, crit madame de Svign le 15 janvier 1672; ailleurs (le 27
avril) elle parle de son fausset.

Mais, au moment o nous sommes, ces critiques sont rares. C'toit le
favori de Monsieur (le duc d'Anjou). C'est un homme (Montp., t. 3, p.
329) plus vieux de trois ans que lui, beau, bien fait, spirituel,
agrable en compagnie, moqueur et railleur au dernier point.

Puisqu'il s'agit de raillerie, les malins couplets du temps peuvent
ici lever la tte:

    Guiche ne fait que patrouiller,

dit l'un. Patrouiller dans le pays de l'amour (entendons ce vers-l
comme il veut qu'on l'entende), faire des reconnoissances, peu de
charges  fond, point de carnage.

            Je n'ai point d'armes
    Pour vous servir comme le grand Saucourt,

rpond une voix en cho. Et nommer Saucourt, c'est tout dire. Les
annales de la galanterie ont gard le souvenir de ce rude camarade.
Mais les chansons ressemblent  un troupeau: une brebis passe, une
autre veut passer.

    Le pauvre comte de Guiche
    Trousse ses quilles et son sac;
    Il faut bien qu'il se dniche
    De chez la nymphe Brissac;
    Il a gt son affaire
    Pour n'avoir jamais su faire
    Ce que fait, ce que dfend
    L'archevque de Rouen.

Ce que dfendoit et faisoit Harlay de Champvallon, prlat spirituel,
hautain et scandaleusement vicieux, Saint-Simon ne le cache gure.
Madame de Brissac, aussi connue en son genre que l'archevque, auroit
voulu que Guiche voult et pt autre chose que patrouiller autour
d'elle. Son temprament, mal satisfait de ses inutiles gentillesses,
exigea qu'elle s'en dft. Cette dame, trs digne d'entrer dans la
socit des d'Olonne et des Chtillon, nous arrteroit plus
long-temps, si ses faits et gestes se rattachoient plus troitement 
nos histoires et n'toient pas d'une date postrieure.

Guiche, qui dplaisoit aux hommes en gnral, et ne plaisoit gure aux
femmes dans leur particulier, semble (et je ne sais pourquoi j'emploie
ce verbe adoucissant) avoir eu beaucoup plus de succs auprs de
quelques uns des jeunes gens de la cour. Les contemporains n'ont pas
fait la petite bouche pour nous avouer quelles honteuses habitudes la
jeunesse du XVIIe sicle prit en got: aussi n'avons-nous pas 
craindre le reproche de mdisance rtrospective, si, d'aprs les
rvlations cyniques des uns et les honntes satires des autres, nous
osons mettre sur le petit pidestal de quelques uns de nos personnages
l'tiquette qui leur convient. Guiche toit aim principalement du duc
d'Anjou et de Manicamp. Manicamp et le duc d'Anjou nous sont dvolus:
ils n'chapperont pas  leur notice. Ces amitis alloient loin et
faisoient disparotre toute diffrence des rangs. Mademoiselle de
Montpensier en fut tmoin sans en pntrer tous les mystres. Elle
toit  Lyon alors (1658), et au bal chez le marchal de Villeroi. Le
comte de Guiche y toit, lequel, faisant semblant de ne pas nous
connotre, tirailla fort Monsieur dans la danse et lui donna des coups
de pied au cul. Cette familiarit me parut assez grande; je n'en dis
mot, parceque je savois bien que cela n'et pas plu  Monsieur, qui
trouvoit tout bon du comte de Guiche. Manicamp, son bon ami, y toit
aussi, qui fit mille plaisanteries que j'eusse trouves fort mauvaises
si j'eusse t Monsieur. (Montp., t. 3, p. 389.)

Quelques lignes plus loin, Mademoiselle ajoute ceci, qui ne vient pas
contredire Bussy, et une fois de plus nous servira de tmoignage en sa
faveur: Tout cela ne faisoit d'autre effet sur l'esprit de Monsieur
que de l'affliger en voyant que la reine (mre) n'aimoit pas le comte
de Guiche. Celui-ci s'en alla  Paris, d'o l'on me manda qu'il
faisoit le galant de madame d'Olonne; qu'il alloit tous les deux jours
au sermon aux Hospitalires de la Place-Royale, o le pre Estve,
jsuite, prchoit l'avent (c'toit l le sermon  la mode); que
Marsillac toit aussi un des adorateurs de madame d'Olonne; que l'on
ne savoit comment l'abb Fouquet prendroit cela et s'il en useroit de
la sorte  son retour. Peu  peu les dates se fixent. Nous sommes au
mois de dcembre 1658.

Il y auroit Du Lude, il y auroit Vardes et quelque autre  mettre dj
sur la sellette. Cela viendra. Tout ce monde ne se quittoit gure.
Quand arriva la triste dcouverte de Fargues le Frondeur, Louis XIV,
si svre, si cruel ce jour-l, avoit avec lui Du Lude, Lauzun, Vardes
et Guiche.

En somme, le comte de Guiche (voy. _la Fameuse Comdienne_, p. 14)
comptoit pour peu de fortune le bonheur d'tre aim des dames, et il
le prouva (1665) lorsqu'il repoussa les cajoleries d'Armande Bjart,
femme de Molire. (Taschereau, _Vie de Molire_, 3e dit. liv. 2, p.
66.)

Avec madame de Brissac il ne faisoit vraiment de frais qu'en paroles.
On dit (Svign, 16 mars 1672) que le comte de Guiche et madame de
Brissac sont tellement sophistiqus qu'ils auroient besoin d'un
truchement pour s'entendre eux-mmes. Toutefois, on pourroit croire
que Guiche aima rellement Madame, la femme de son ami, le jeune duc
d'Orlans. Madame de La Fayette, dans une histoire crite d'une
manire exquise, a racont dcemment les dtails de cette intrigue.
Elle n'a pas su ou n'a pas os dire tout. D'autres eurent moins de
scrupule. Madame de Motteville parot dispose  les croire (t. 5, p.
536): Ce qu'on appelle ordinairement la belle galanterie produisit
alors beaucoup d'intrigues. Le comte de Guiche, quelque temps aprs,
fut loign pour avoir eu l'audace de regarder Madame un peu trop
tendrement. Comme il est  croire qu'elle toit sage en effet, elle
voulut que le public ft persuad qu'elle avoit t de concert avec le
roi et Monsieur pour l'loigner; mais son exil fut court, et on peut
s'imaginer que ce crime n'avoit pas beaucoup offens celle qui en
toit la cause: car cette passion, paroissant alors dsapprouve par
elle, ne pouvoit, selon les fausses maximes que l'amour-propre
inspire, lui apporter que de la gloire.

Les _Lettres de Madame_ (la Palatine, 3 juillet 1718) regardent la
chose comme une liaison vritable. Les pamphlets se sont prtendus
trs instruits de tout cela. Guiche ne se seroit pas perdu, mme par
ces hardiesses, s'il ne se ft mis, avec Vardes et la comtesse de
Soissons, dans le parti de ceux qui voulurent faire quitter au roi
l'amour de La Vallire, trop tendre pour eux et trop exclusif. On
connot l'aventure de la lettre espagnole qu'ils firent remettre  la
reine pour l'instruire. Ds ce moment, Guiche dut renoncer  l'amiti
de son matre. Il fut exil plus d'une fois. Lorsqu'il revenoit, rien
ne paroissoit altr en lui de tout ce qui avoit fait son lgante
renomme: Le comte de Guiche est  la cour tout seul de son air et de
sa manire, un hros de roman, qui ne ressemble point au reste des
hommes: voil ce qu'on me mande. (Svign, 7 octobre 1671.)

Guiche affectoit une profonde indiffrence pour la vie qu'il menoit,
pour la cour, pour son pays mme. Il ne manquoit pas de courage: il
passa le premier le Rhin  la nage (Quincy, _Hist. milit. de Louis
XIV_, t. 1, p. 321); il ne manquoit pas de solidit dans l'esprit,
quoi qu'on en ait pu dire: il a laiss des mmoires, et, entre autres
pages, une _Relation du passage du Rhin_ qui est bien crite.

On l'avoit mari malgr lui  mademoiselle de Bthune, petite-fille de
Sguier; il ne consentit jamais  feindre de l'aimer et l'abandonna.
Cette jeune femme avoit treize ans lorsqu'il l'pousa (1658). Il se
soucioit si peu de sa femme qu'il toit bien aise de ne la jamais
voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un homme qui vouloit
se dmarier un jour, et que la cause en toit l'extrme passion qu'il
avoit pour la fille de madame Beauvais. (Montp., t. 3, p. 276.)

Cette extrme passion, comme Bussy le montre, n'toit sans doute pas
plus sincre que toutes les autres.

En somme, le beau Guiche est un homme mari ds le premier pas qu'il
fait devant nous.

S'il mrita peu l'estime de ceux qui aiment les vrais amants, sa
soeur, Catherine-Charlotte, femme de Louis Grimaldi, duc de
Valentinois et prince de Monaco, a fait quelque chose pour gagner
cette estime. Non pas sur la fin de sa vie (elle est morte en 1678, 
trente-neuf ans, gte, dit-on, par un petit coureur de page), mais
dans les premiers temps, elle aima ardemment Lauzun, qui n'avoit pas
encore fait fortune, et qui toit son parent. Il est vrai que lorsque
Louis XIV la dsira elle ne se fit pas dsirer long-temps. Lauzun, un
jour qu'elle toit assise sur le gazon avec d'autres dames, lui crasa
la main sous sa botte. Elle dvora cet affront et se tut. Qui dcidera
quelle pithte il convient de donner  l'action de Lauzun? Les
savants ont quelquefois eu de longues querelles pour rgler de moins
intressantes affaires. Mademoiselle de Grammont avoit t l'amie de
Madame (Mottev., t. 5, p. 136). Madame de Courcelles (celle-l, ne lui
mnageons pas notre mpris et ne lui faisons pas l'honneur de la
croire sur parole) a essay (p. 84 de l'dit. elzv.) de nous la
peindre comme une prcieuse de profession; au moins avoue-t-elle
qu'elle avoit beaucoup d'esprit, beaucoup d'amour et de charmes
apparents.

Je crois que madame de Monaco doit, en somme, trouver grce devant ses
juges.

Avec ces dtours, Guiche est oubli. Il mourut tout  coup, en 1673, 
temps peut-tre. Ce pauvre garon a fait une grande amende honorable
de sa vie passe, s'en est repenti, en a demand pardon publiquement;
il a fait demander pardon  Vardes et lui a mand mille choses qui
pourront peut-tre lui tre bonnes; enfin il a fort bien fini la
comdie et laiss une riche et heureuse veuve.

La comtesse de Guiche fait fort bien; elle pleure quand on lui conte
les honntets et les excuses que son mari lui a faites en mourant;
elle dit: Il toit aimable, je l'aurois aim passionnment s'il
m'avoit un peu aime; j'ai souffert ses mpris avec douleur, sa mort
me touche et me fait piti; j'esprois toujours qu'il changeroit de
sentiments pour moi. (Svign, du 8 dcembre 1673.)

Il mourut de chagrin  Creutznach (Palatinat), n'ayant que trente-cinq
ans. Pour toute oraison funbre on lui trouve ces lignes: Ha! fort,
fort bien, nous voici dans les lamentations du comte de Guiche. Hlas!
ma pauvre enfant, nous n'y pensons plus ici, pas mme le marchal (de
Grammont), qui a repris le soin de faire sa cour. Pour votre princesse
(de Monaco), comme vous dites trs bien, aprs ce qu'elle a oubli (le
roi, qui l'avoit aime), il ne faut rien craindre de sa tendresse.
Madame de Louvigny et son mari (frre de Guiche) sont transports. La
comtesse de Guiche voudroit bien ne point se remarier, mais un
tabouret la tentera. Il n'y a plus que la marchale qui se meurt de
douleur. (Svign, jour de Nol, 1673.)

Cette note est longue. Quoi! tant de mots pour de si chtives
marionnettes! Qu'est-ce que cela dit  l'histoire? Ah! d'Alembert
avoit raison de faire la guerre aux compilateurs.--De grce!
considrez qu'ils ont eu leurs jours de gloire, qu'ils ont rgn sur
la scne du monde, qu'ils ont t polis, galants, spirituels, et que,
si on ne parle pas d'eux sur les marges de ce livre, on n'en parlera
nulle part.]

[Note 41: Manicamp, dj nomm, est catgoriquement accus
d'_italianisme_ dans _la France devenue italienne_, ailleurs et ici.
Le numro 2803 du t. 2 du nouveau _Catalogue de la Bibliothque
nationale_ (V. aussi les numros 2816 et 2879) dsigne une pice qui a
pour titre: _Capitulation accorde par M. le comte de Fuensaldaigne 
M. le duc d'Elbeuf, et, en son nom,  M. de Manicamp, pour la
reddition de Chauny_ (le 16 juillet 1652). Ce Manicamp, pre du ntre,
marchal de camp sous Gassion, prend en 1644 (V. Quincy) les forts de
Rbus et de Hennuyen. Louis XIII ne l'aimoit pas. En mourant il
l'appelle (Montglat, Coll. Michaud, p. 136) pour se rconcilier avec
lui. Avec Candale, Cond, Conti, Mercoeur, le marchal de Grammont,
le marquis de Roquelaure, M. de Montglat, Hocquincourt, etc. (_Estat
de la France_, 1648), il est un de ceux qui doivent esprer l'ordre.
Il venoit d'tre fait (1647. Du Plessis, Coll. Michaud, 386)
lieutenant gnral en Catalogne; on lui promet le bton en 1650
(Lenet, Coll. Michaud, p. 276); il est  ct de Mazarin, en 1651,
lorsque celui-ci rentre en France (Mottev., t. 4, p. 308); en 1653 il
est gouverneur de La Fre,  cause que ses terres sont situes aux
environs, trs attach au cardinal, lieutenant gnral du marchal
d'Hocquincourt (Montglat, p. 290). Il est quelquefois difficile de
retrouver toutes les traces des personnages qui, comme ceux dont il
s'agit quelquefois dans l'_Histoire amoureuse_, n'ont jou qu'un rle
trs particulier dans l'histoire. Ainsi pour notre Manicamp (Bernard
de Longueval). L'une de ses soeurs, douce et mlancolique, quitta
la cour aux jours saints de 1655 (Walck., t. 2, p. 20), pour se faire
carmlite; une autre devint marchale d'Estres. Madame de Svign
toit de ses amies (lettre du 24 avril 1672). Manicamp, revenu ou non
des folies de sa jeunesse, mena une vie efface. Cavoie lui fit
accroire un jour qu'il alloit tre nomm roi de Pologne (1674.
Saint-Simon, note au _Journal de Dangeau_, t. 5, p. 356). Au temps de
sa verte faveur, le petit Manicamp, _qui a soutenu toute sa vie le
mme caractre_, persuade au roi (1660) qu'il est du bon air de jurer
(Choisy, Coll. Michaud, p. 561), et le roi le croit un moment. La
reine-mre le dsabuse.

M. G. Brunet (Note du _Nouveau Sicle de Louis XIV_, p. 65) l'appelle
l'_abb de Lauvigni de Manicamp_.]

[Note 42: Voltaire (_Sicle de Louis XIV_, ch. 24) donne le titre
de baronne  madame de Beauvais la mre. Suivant Guy-Patin (lettre du
4 mai 1663), le pre de cette madame de Beauvais toit un fripier de
la halle; d'autres disent encore moins que fripier, mais seulement
crocheteur.

Je ne sais pourquoi Walckenaer (t. 2, p. 114) ne la nomme que
mademoiselle. Mais dame ou demoiselle, fille d'un crocheteur ou
baronne, madame de Beauvais, attache au service de la reine-mre et
assez dvoue  sa matresse, malgr quelques intrigues, est assure
de voir son nom sauv de l'oubli parcequ'elle a eu l'insigne honneur
d'tre la premire femme qu'ait connue de prs Louis XIV.

On mande de Paris que madame de Beauvais est morte, crit Dangeau le
14 aot 1690.--Saint-Simon, en note: Crature de beaucoup d'esprit,
d'une grande intrigue, fort audacieuse, qui avoit eu le grapin sur la
reine-mre, et qui toit plus que galante. On lui attribue d'avoir la
premire dniais le roi  son profit. De l son crdit si vigoureux.
Les loges ne pleuvent pourtant pas sur elle. Vieille, chassieuse et
borgnesse..... De temps en temps elle venoit  Versailles, o elle
causoit toujours avec le roi en particulier. (Saint-Simon, ch. 7, t.
1, p. 69.)

Oui, borgnesse, toutes les chansons le disent; mais elle payoit bien
ses amants, comme ce Fromenteau, qui de rien, grce  elle et au roi,
son fidle protecteur, devint un La Vauguyon, souche de ducs. On
dcouvrit qu'elle avoit touch 100,000 livres de Fouquet: c'est assez
grave; et peut-tre ne connot-on pas tous ses mtiers! Qui donc, pour
la louer enfin, a dit qu'elle toit laide, borgne, mais trs propre
et ardente? Son fils, le baron de Beauvais, est l'_Ergaste_ de La
Bruyre. De ses deux filles, l'une (Jeanne-Baptiste), l'ane, pousa
J.-B. Amador de Vignerot du Plessis, marquis de Richelieu et le second
des petits-neveux du cardinal; l'autre, celle pour qui sont
recueillies ces indications, par son mrite et sa vertu, avoit acquis
dans l'estime de la reine-mre l'avantage d'tre prfre  sa mre
dans les confidences d'honneur et de distinction. (1665. Motteville,
t. 5, p. 255.) L'loge est grand.]

[Note 43: Franoise du Plessis-Richelieu, soeur du cardinal,
marie  Ren de Vignerot, sieur du Pont de Courlay, devint mre: 1.
de Franois, marquis du Pont de Courlay, gouverneur du Havre; 2. de la
duchesse d'Aiguillon.

Franois eut deux fils.

Le premier, Armand-Jean de Vignerot du Plessis, (par substitution) duc
de Richelieu, pouse le 26 dcembre 1649,  vingt ans, Anne Poussart,
veuve de Franois-Alexandre d'Albret, sire de Pons, et fille de
Franois Poussart, baron du Vigean, et d'Anne de Neubourg.

Le second, Jean-Baptiste Amador de Vignerot du Plessis, marquis de
Richelieu, pouse, galement  vingt ans, le 6 novembre 1652,
Jeanne-Baptiste de Beauvais.

L'an,  dix-huit ans, avoit t faire cette extravagante expdition
de Naples qui ne russit pas au duc de Guise (Mottev., t. 2, p. 325).
On disoit de lui sans faon: Ce pauvre sot! (V. Montp., t. 2, p.
71.) Ce n'est pas qu'il ft fort imbcile, mais il manquoit de sens
commun. Son jeu et ses dpenses, sans compter d'autres fantaisies, le
ruinoient. En 1661, madame de Motteville crit: On vit alors quasi
finir la maison du cardinal de Richelieu. Le duc de Richelieu, son
neveu, avoit eu cette charge (de gnral des galres) et le
gouvernement du Havre; mais, par l'ordre de la cour et par la
ncessit o le mettoient ses dpenses drgles, il se dfit de l'une
et de l'autre.

Sa tante avoit voulu lui faire pouser mademoiselle de Chevreuse
(Mottev., t. 3, p. 423).

La nouvelle duchesse de Richelieu, devenue premire dame d'honneur,
mourut en mai 1684 regrette universellement (Svign, 1 juin 1684).
En secondes noces, le duc pouse Anne-Marguerite d'Acign (morte en
1698). Madame de Caylus a peint leur mnage, leur train, leur htel,
leur salon littraire,  la faon de la _chambre bleue_. Madame de
Maintenon les aimoit. Saint-Simon (t. 1, p. 164) confirme ce que
madame de Caylus a dit. Le duc toit l'ami intime et de tous les
temps de madame de Maintenon. Seul, il la voyoit  toutes heures. On
s'emparoit facilement de l'esprit de cet homme, et cela explique ses
mariages. Veuf une seconde fois, il pousa le 20 mars 1702, 
soixante-treize ans, Marguerite-Thrse Rouill, veuve du marquis de
Noailles, ce qui fait crire  madame de Coulanges (lettre du 4
avril): J'ai si peu de commerce avec M. de Richelieu que je ne l'ai
point vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois qu'il se
marie, on passeroit sa vie avec lui: il est trop jeune pour moi.

Pour le marquis, en 1652, il est bien fait, jeune, plein d'esprit et
de courage. Son frre an n'a point d'enfants et est fort malsain.
(Montp., t. 2, p. 373.)

Son mariage avec mademoiselle de Beauvais, ajoute Mademoiselle,
surprit tout le monde. Quoique cette fille soit jolie et aimable,
elle n'est pas assez belle pour faire passer pardessus mille
considrations qu'il devoit avoir. Aussi, ds le lendemain, madame
d'Aiguillon l'enleva et l'envoya en Italie pour voir s'il
persvreroit  l'aimer. Au bout de quelque temps il revint, et l'a
toujours fort aime. Elle disoit dans sa douleur: Mes neveux vont
toujours de pis en pis; j'espre que le troisime pousera la fille
du bourreau! Il est vrai qu'elle avoit sujet de se plaindre; mais
madame de Beauvais ne lui avoit nulle obligation et n'toit point
oblige de ngliger son bien  ses dpens, comme toit madame de Pons,
fille de madame du Vigean, dont la mre est comme la femme de charge
de sa maison.

Une autre Beauvais, Uranie de la Cropte de Beauvais, fille de
Franois-Paul de Beauvais, marchal de camp, cuyer de Cond, fut
courtise par le roi, refusa l'honneur qu'il lui vouloit faire, et le
cda  mademoiselle de Fontanges. Elle aimoit Louis-Thomas de Savoie,
comte de Soissons. Chasse  cause de lui par Monsieur, elle l'pousa
le 12 octobre 1680. Encore un mariage qui dplut aux rigoristes; il ne
put tre reconnu que le 27 fvrier 1683.

Madame, peu coutumire du fait, a donn  cette troisime demoiselle
de Beauvais un certificat de vertu (lettre du 19 fv. 1720): J'avois
une fille d'honneur nomme Beauvais; c'toit une fort honnte
crature. Le roi en devint amoureux, mais elle tint bon. Alors il se
tourna vers sa compagne, la Fontange.]

[Note 44: Le petit Guitaut, comme on disoit; Guillaume de
Peichpeyrou (ou Puypeyroux. Tall. des R., t. 1, p. 112) de son nom. Il
toit fils du vieux Guitaut, capitaine des gardes de la reine-mre, et
cousin de Comminges, des gardes du roi (Mottev., t. 3, p. 446). De
bonne heure il s'toit attach  Cond. Il est bless en Guienne  son
service en 1650 (Pierre Coste, p. 49); il lui est trs utile durant sa
captivit (Montp., t. 2, p. 123); il est bless  ct de lui au
combat de Saint-Antoine (Quincy, t. 1, p. 158; Montp., t. 2, p. 261).
Il suivit sa fortune, c'est--dire ne rentra en grce que tardivement
et sans grande chance de fortune. Mais son mariage avec Jeanne de La
Grange lui donna le marquisat d'Espoisses, en Nivernois.

Nous avons vu quelle part Guitaut a eue dans les malheurs de Bussy. Il
ne le servit gure auprs de Cond; il fit le fier, long-temps aprs,
pour signer un trait de paix solide. Cependant il aimoit madame de
Svign, dont il toit le voisin  Paris (se rappeler la lettre de
l'incendie, en fvrier 1671), et qui alloit souvent le visiter dans sa
terre de marquis. C'est un homme aimable et d'une bonne compagnie,
disoit-elle (22 aot 1676); sa maison est gaie, pare, pleine de
ftes; on y revoit Fiesque, qui donne de la joie  tout un pays.
(Lettre du 25 octobre 1673.)

Guitaut est mort le 25 dcembre 1685, chevalier des ordres du roi et
gouverneur des les de Saint-Honorat et de Sainte-Marguerite.
(_Mmoires du marquis de Sourches_, t. 1, p. 381.)]

[Note 45: Jarzay faisoit des chansons comme tout le monde
(_Prtieuses_, t. 2, p. 139, note). La page ci-contre parle de ce
marquis lger. Madame de Beauvais (Voy. p. 70) fut exile  cause de
lui, le 23 dcembre 1649 (Voy. les mmoires manuscrits de Dubuisson
Aubenay, gentilhomme attach au secrtaire d'tat Du Plessis
Gungaud, Bibl. Maz., ms in-fol. H. 1765). Elle l'avoit aid  se
prtendre amoureux de la reine, comme l'on va le voir. M. Chruel
(note au tome 5 de Saint-Simon) a indiqu, d'aprs les _Carnets de
Mazarin_ (Ms. Bibl nat., fonds Baluze, carnet 13), le rle que joue
Mazarin dans cette intrigue.]

[Note 46: Jarzay est l'un des quatre grands diseurs de bons mots
de Mnage (_Mnagiana_). Il s'appelle Ren du Plessis de la
Roche-Pichemer. Nous le voyons d'abord, aprs Candale et avant
Miossens, btard d'Albret, galant estably et bien pay de la clbre
madame de Rohan, fille de Sully (Tallem., t. 3, p. 42). En 1647, il
aime mademoiselle de Saint-Mesgrin (Marie de Stuert, morte demoiselle
en 1693). Gaston, par hasard, la dsiroit: il veut faire jeter Jarzay
par les fentres du Luxembourg (Mott. t. 2, p. 229). En 1648, il est
en pleine faveur chez Ninon (Walck., t. 1, p. 255).

Jusque alors il n'a point risqu sa lgret dans les agitations de la
politique; l'anne 1648 lui permet de s'y aventurer parmi les plus
foltres. Il commence par tre mazarin; il accepte, en aot 1648, le
bton de capitaine des gardes enlev au marquis de Gvres (Montglat,
p. 196), bton refus gnreusement par Charost et Chandenier (Mott.,
t. 2, p. 453). Il ne le garde pas long-temps.

Il est un de ceux qui imaginent (Walck., t. 1, p. 334) de mettre le
duc de Nemours aux pieds de madame de Longueville pour crer un rival
 La Rochefoucauld. Rien n'est plus trange que la fantaisie qui le
prend d'tre le vainqueur du cardinal de Mazarin en quelque chose, de
lui enlever le coeur d'Anne d'Autriche (1649), et que la manire
dont il affiche ses prtentions. Cond, curieux de scandale et dj
mcontent, l'y poussoit (Mott., t. 3, p. 400). Aprs l'clat, aprs la
triomphante colre de la reine, Cond se dclare offens en la
personne de Jarzay; il en fait son ami, il ne sort plus qu'avec lui.

C'est en cette mme anne 1649 qu'a lieu la bataille ridicule du
jardin des Tuileries, chez Renard. Un peu auparavant, prs de Sens,
Jarzay avoit t presque battu; il tient la campagne contre le marquis
ou comte de La Boulaye, trs grand frondeur (Mott., t. 3, p. 276);
mais on dit que la paix se va faire, que les querelles sont
suspendues. Les gens de la cour, exils de Paris depuis si long-temps,
s'y glissent par petites bandes; ils font des parties fines. Jarzay
est un de ceux qui osent tre bruyants. On sait ce qui lui arrive.
Parmi les _Mazarinades_, celle-ci lui est consacre (Bibl. nat., t. 2,
n. 1278): =Le Grand Gerzay battu=, _ou la Canne de M. de Beaufort au
festin de Renard aux Thuilleries_, en vers burlesques.

Madame de Motteville (t. 3, p. 291) a fait de tout cela un charmant
rcit, o Jarzay, le moins sage de tous les hommes, Candale,
Manicamp et les autres, figurent agrablement. Cela est fcheux 
dire, mais Jarzay, ce jour-l, fut btonn par Beaufort. Il en devint
populaire dans Paris pour sa consolation. Il n'toit pas aim,
parcequ'il toit d'un naturel brusque, qu'il toit vain, railleur et
lger. (Mott., t. 3, p. 377.)

Toutes ces aventures le transforment en un furieux partisan de Cond.
Il est bless au combat de Saint-Antoine, comme Villars, Guitaut, le
marquis de Clrambault, du Fouilloux, etc. (Quincy, t. 1, p. 158).
Bientt il est l'entier confident du prince (Lenet, Coll. Michaud,
p. 541). J'oublie une blessure reue au bras dans la rue Dauphine
(Montp., t. 2, p. 157).

L'amour marche  la traverse en ces jours de bagarre. La folie du
marquis lui donne des grces; il est l'un des plus fortuns vainqueurs
des belles.

En 1658, on le chasse comme partisan de Cond (Montp., t. 3, p. 326);
carrire perdue, comme celle de tant de brillants personnages du temps
de la Rgence! Sa disgrce devoit pour long-temps se faire sentir 
ses enfants. Bussy crit: Le roi ne voit pas d'ordinaire les enfants
des exils (comme les comtes de Limoges et les Jarzay). (Sv., 24
juin 1672.)

La fin de l'histoire n'est pas gaie: Jarz toit avec M. de Munster;
il a eu permission de se faire assommer et il y a bien russi. Vous
savez que Jarz toit aussi exil.

Jarzay, exil, avoit eu permission de se mler aux combattants de la
campagne de Hollande.  peine arriv, une sentinelle le tua (_Lettre
de Pellisson_ du 19 juin 1672). Son petit-fils fut amput du bras, en
1688,  Philipsbourg. Il y avoit trois ans qu'il avoit le rgiment
d'Hamilton (Sourches, t. 1, p. 48). On le voit, en 1708, ambassadeur
d'un jour en Suisse (Saint-Simon, t. 6, p. 208).]

[Note 47: Basile Fouquet, mort en 1683. Il reparotra, plus
puissant acteur et plus ncessaire  tudier.]

[Note 48: Je vois un Vineuil (Tall. des R., t. 1, p. 472) qui, en
1643,  la porte des Thuilleries, reoit des coups de plat d'pe du
comte de Maulny. On l'appeloit _Ardier le gentilhomme_. C'est donc
le ntre, mais les coups de plat d'pe tonnent. Ici on lit: comte de
Vineuil (_Mm. de M. de ***_, Coll. Michaud, p. 534); ailleurs:
Ardier, sieur de Vineuil, gentilhomme de M. le Prince; ailleurs:
marquis de Vineuil, secrtaire du roi. Celui-ci, spirituel, bien fait
(Tall., t. 4, p. 231), jouit, dans la fleur de sa beaut, de la fille
du marchal de Chtillon (plus tard madame de Wurtemberg). Faut-il,
philosophiquement, faire la synthse de ces diverses entits? Faut-il
croire  un Vineuil unique sous trois apparences? Cela se peut.
Vineuil avoit de l'esprit, il aimoit le mordant, il toit bien fait;
il plut (Walck., t. 1, p. 337)  madame de Montbazon,  madame de
Movy. Retz en est garant quant  ce qui regarde la premire (_Mm. du
card de Retz_, p. 175). Vigneuil, dit-il (1649), aim
_effectivement_.

On voit Vineuil charg de proposer  madame de Chevreuse le mariage de
sa fille avec le prince de Conti, lorsque celui-ci cessa de vouloir
tre cardinal de la sainte glise (Lenet, p. 316); il avertit Cond de
son imminente arrestation, en 1650 (Montp., t. 2, p. 77). La guerre
commence; il est des plus actifs dans son parti. Il est arrt 
Portiers en 1651 (Mott. t. 4, p. 307); en 1653, venant de Flandre avec
des lettres, il se fait encore prendre (Montp., t. 2, p. 390).
Brienne, le vieux Brienne, a indiqu quel fut le rle politique de
Vineuil (_Mm. de Brienne_, Coll. Michaud, p. 133). Nous ne le
retrouvons que plus tard,  Saumur (Sevign, 17 septembre 1675):
Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et dvot, mais
toujours de l'esprit.

MM. d'Olonne, de Vasse et Vineuil toient exils. Ce fut au retour de
cet exil que, le roi demandant  M. de Vineuil ce qu'il faisoit 
Saumur, lieu de son exil, il dit qu'il alloit tous les matins  la
halle, o se dbitoient les nouvelles, et qu'un jour on y disputoit
pour savoir lequel toit l'an, du roi ou de Monsieur.

Madame de Svign dit encore (20 novembre 1676) que Vineuil doit faire
la vie de Turenne. Rien n'en a paru.]

[Note 49: N'en dplaise  ceux qui veulent un titre plus relev,
on appeloit portiers les plus qualifis concierges de la cour.]

[Note 50: Madame de Bonnelle, femme de Nol de Bullion, seigneur
de Bonnelle, marquis de Gallardon, membre du parlement de Paris,
semble un peu folle  madame de Svign (1 avril 1672). Tallemant des
Raux (_Historiette_ de madame de Cavoie) lui donne peu d'esprit. Ce
mme Tallemant,  la date de 1639 (t. 2, p. 149), parle de son
mariage: Le cardinal de Richelieu souhaitta que Bonnelle (Nol de
Bullion), fils aisn de Bullion (surintendant), espousast mademoiselle
de Toussy (Charlotte de Prie, fille du marquis de Toucy), qui estoit
un peu parente de Son minence. Bonnelle n'en avoit point envie.

M. P. Paris extrait d'un recueil de lettres manuscrites (de Henry
Arnault au prsident Barillon) quelques lignes qui montrent qu'un mois
tout au plus aprs le mariage les poux vivoient mal ensemble.

En 1652, madame de Bonnelle est amie de Mademoiselle (Montp., t. 2, p.
313). Sa maison est richement monte; il s'y donne des ftes. La
comtesse de Fiesque y vient comme chez elle; on y joue (Montp., t. 2,
p. 341). Ce n'est pas assez dire: la maison de madame de Bonnelle (V.
Loret) est la maison de jeu la plus considrable de ce temps-l. Le
peuple le savoit, et cette renomme ne lui plait gure. Madame de
Bonnelle est un jour, en Fronde (1652), insulte sur le Pont-Neuf (V.
les _Variets historiques_, t. 3, p. 340). Une lettre de cachet, le 22
octobre 1652, lui apprit qu'elle toit exile comme frondeuse
(Berthod, Coll. Michaud, p. 371). Elle revint, elle rejoua, elle se
ruina; il lui fallut aller se refaire en Normandie. On sait que son
fils Fervaques fut le galant de madame de La Fert, soeur de madame
d'Olonne, en un temps o il toit bien jeune et o elle ne l'toit
plus. Ce Fervaques toit un gros et grand bloc de chair molle. Madame
de Bonnelle a eu trois nices suffisamment galantes: la duchesse
d'Aumont, la duchesse de Ventadour et la duchesse de La Fert,
belle-fille de la marchale.

M. de Bonnelle n'avoit pas pass pour un aigle. Malgr l'alliance
qu'il fit de Charlotte de Prie, soeur aine de la marchale de La
Mothe, il ne fut jamais que conseiller d'honneur au parlement.
(Saint-Simon, t. 4, p. 158.)]

[Note 51: Il y avoit trois Cornuel: la mre et deux belles-filles.
Cette fois ce ne seroit pas trois pages, c'est vingt, trente pages, un
article de revue bien lim, qui seroit de mise. Madame Cornuel mrite
plus encore. Rien n'a gal, au XVIIe sicle, le naturel, l'abondance,
le sel, le mordant, le got de ses bons mots. Entre toutes les
causeuses de France elle a tenu sans conteste le premier rang.
Celles-l mme qui, au dessous d'elle, avoient de la rputation,
reconnoissoient sa supriorit. Notez qu'elle n'a rien crit, qu'aucun
des traits de son esprit vivant n'est compromis par l, et n'oubliez
pas que nous ne connoissons gure qu'une centaine de ces mots si vifs,
si fins, si perants, qu'admiroient les contemporains et qu'ils
redoutoient. De si loin on a quelque peine  en sentir profondment la
pointe, quelques uns s'moussent en traversant les annes; mais il en
reste assez pour que nous lui devions garder sa place dans une
histoire des salons franois. L'auteur des tudes sur _la Socit
polie_ auroit d la lui faire. Madame de Svign, qui s'y entendoit,
crivoit bien  sa fille, qui s'y entendoit aussi (17 avril 1676): Ne
trouvez-vous pas madame Cornuel admirable?

Elles toient trois, et les deux belles-filles valoient presque la
mre. De cette maison il est sorti pendant long-temps des pigrammes
de toute espce.

Madame Cornuel toit la fille unique d'un M. Bigot, intendant du duc
de Guise, qui l'avoit dorlote. Elle toit jolie en sa jeunesse,
veille, galante et riche. Elle a de l'esprit, dit en 1658 Tallemant
des Raux (t. 6, p. 228 de la 2e dit.), autant qu'on en peut avoir;
elle dit les choses plaisamment et finement.

Cornuel, avant de l'pouser, avoit t mari  une veuve du nom de
Legendre, qui avoit dj une fille, mademoiselle Legendre, et qui
donna  son mari une autre fille qu'on nomma Margot. Toutes les deux
portrent le nom de Cornuel; elles toient galement spirituelles et
jolies. Mademoiselle Legendre fut aime de l'abb de La Rivire, avec
qui nous aurons  compter.

On a cit (Pougens, _Lett. philosoph._, 1826, in-12, p. 131) un bon
mot de Cornuel lui-mme. Le bonhomme toit chiche de son esprit; il
toit tourdi, bourreau d'argent, et peu aim de son frre.

Ce frre avoit t contrleur des finances et prsident des comptes,
ce qui lui avoit permis de donner des affaires  Cornuel le financier.
Avant de mourir il pouse sa servante. Sa fille, madame Coulon,
gratifie d'une _Historiette_ par Tallemant, qui ne l'a pas consulte
pour la lui dcerner, fut trs galante. (_Historiettes_, 201.)

Le prsident Cornuel (Conrart, Coll. Petitot, 193) toit malsain (de
mauvaise sant) et homme de plaisir. M. Paulin Paris a mis cette
indication, et beaucoup d'autres comme il en sait mettre, dans le tome
4 de son Tallemant des Raux:

_Les Notes gnalogiques au Cabinet des titres_ se contentent de dire
que Claude Cornuel avoit pous en premires noces Marthe Perrot,
morte  quarante-six ans, le 18 mars 1624, et en secondes noces
Franoise Dadien, veuve de Gabriel de Machault, conseiller de la cour
des aides; mais les actes de baptme de la paroisse de Saint-Sulpice
portent, sous la date du 19 septembre 1607, le baptme de Marie, fille
de Claude Cornuel et de Marthe Grignon. Marie fut madame Coulon.

Claude Cornuel, prsident de la chambre des comptes, avoit le titre de
sieur de la Marche et de Mesnil-Montant, prs Paris.

L'abb de Laffemas, le fils du terrible et spirituel Laffemas, pote
ingnieux quelquefois, lui fit cette pitaphe:

    Ci gist ce fameux gabeleur,
    Ce grand dnicheur de harpies,
    Qui, plus subtil qu'un basteleur,
    De ses vols fist des oeuvres pies,
    Raffinant sur le paradis
    Comme il faisoit sur les dits.
    Passans, quoy que l'on puisse dire
    Et gloser sur son testament,
    Il est mort glorieusement.
     mal exploitter, bien escrire,
    En mourant il se rsolut,
    Au mespris des choses plus chres,
    Ne voulant plus parler d'enchres,
    Si ce n'estoit pour son salut.
    Aussy les traits et les offres,
    Sources vivantes de ses coffres,
    Firent un pont d'or de son bien;
    Il donna beaucoup, mais je gage
    Qu'il eust pu donner davantage
    Sans donner un double du sien.

Cornuel n'toit pas mort commodment. Il eut le loisir d'avoir bien
peur du diable, et, comme il se tourmentoit comme un procureur qui se
meurt, Bullion lui disoit: Ne vous inquiettez point: tout est au roy,
et le roy vous l'a donn. (_Note de Tall._, t. 2, p. 150.)

Estant au lit de la mort, Cornuel se confessa au vicaire de sa
paroisse, qui luy refusa l'absolution s'il ne restituoit auparavant
deux cent mille escus qu'il avoit mal acquis. Le malade en parla  M.
de Bullion, qui alla consulter le cas avec le cardinal de Richelieu.
La rponse du cardinal fut que toutes ces sortes de restitutions
appartenoient au roy, comme seigneur de tous les biens; que le roy
donnoit en pur don les deux cent mille escus dont il s'agissoit au
prsident Cornuel pour les bons services qu'il avoit rendus  l'Estat,
et qu'ainsy le prsident pouvoit se faire donner l'absolution.
Cornuel, muni de ce sauf-conduit, passa paisiblement en l'autre vie.
(Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 428.)

Madame la duchesse d'Aiguillon, quand il alloit mourir, envoya
emprunter six chevaux blancs qu'il avoit; et quand il fut mort, elle
dit que les morts n'avoient que faire de chevaux. (Tall. des R., t.
2, p. 170.) Anecdote qui indique quels graviers on trouvoit au fond du
lit de ce beau fleuve d'lgances qu'on appelle la vie de cour au
XVIIe sicle!

Cornuel avoit t le bras droit de Bullion (Tall. des R., t. 2, p.
146). On trouve dans le _Catalogue des Partisans_ divers dtails qui
ont rapport  Claude Cornuel et  ses amis.

Par exemple: Catelan, cette maudite engeance, est venu des montagnes
du Dauphin, lequel, aprs avoir est laquais en cette ville, fut
mari par Cornuel  la soeur d'une nomme la Petit, sa bonne amie, 
prsent femme d'un nomm Navarret; pour faciliter lequel mariage dudit
Catelan, Cornuel donna audit Catelan tous les offices de sergeant
vacans jusques alors; et ensuite ledit Catelan s'est avanc dans la
maltote, sous feu Bullion et Tubeuf, et entr'autres traitez a fait
celui des retranchemens de gages, droits et revenus de tous les
officiers de France, dont il a fait recette sous le nom du nomm
Moyset, qui est son nepveu et s'appelle Catelan comme luy. Et encore:
D'Alibert, confident de Cornuel, qui demeure rue des Vieux-Augustins,
a est de tous les traittez qui se sont faits, par le moyen desquels
il possde de grands biens, tant en maisons dans Paris qu'en rentes
capitalises.

Tallemant des Raux (t. 4, p. 118) nous apprend que les entreprises de
ces gens de finances faillirent comprometre trs gravement le pre de
Pascal: Quand on fit la rduction des rentes, luy (le pre de Pascal)
et un nomm de Bourges, avec un advocat au conseil dont je n'ay pu
savoir le nom, firent bien du bruit, et,  la teste de quatre cents
rentiers comme eux, ils firent grand'peur au garde des sceaux Sguier
et  Cornuel.

Ce que Guy Patin raconte ainsi (lettre du 7 avril 1638): Le jour
d'avant (25 mars 1638) on avoit mis dans la Bastille, prisonniers,
trois bourgeois qui avoient t chez M. Cornuel et l'avoient en
quelque faon menac, sur le bruit que l'on veut arrester les rentes
de l'Hostel-de-Ville et convertir cet argent _in usus bellicos_. Les
trois rentiers se nomment de Bourges, Chenu et Celoron, et sont tous
trois _boni viri optimeque mihi noti_.

En voil bien assez pour Claude Cornuel et son frre Guillaume. L'an
laissa donc une fille, madame Coulon, femme lgre; le cadet laissa
Marion Legendre, sa belle-fille, et Marguerite Cornuel, sa fille; sans
compter sa femme, sa garce, dit _la Voix du Peuple au roy_ (dans le
t. 5, p. 349, des mss. de Conrart). Cette voix du peuple, fortement
enroue, attache  son nom cette phrase: Plus criminel que tous les
hommes qui ont dvor les peuples, lev du centre de la terre  une
richesse de deux millions d'or par un gouffre de concussions,
corruptions et larcins publics et particuliers.

Madame Coulon reste  l'cart: on ne tient compte que des trois
Cornuel, de Clophile et de ses deux filles. (_Dictionnaire des
Prtieuses._)

La Mesnardire, parlant de la mre, dit:

    Chez Cornuel, la dame accorte et fine,
    O gens fascheux passent par l'estamine.

On peut s'en douter, connoissant ces trois Caquet-bon-bec et leurs
amis ou amies. Il y a,  la suite des _Mmoires de Montpensier_, un
portrait de Margot Cornuel attribu  notre Vineuil. Ce portrait est
lestement trouss. Margot toit effectivement trs lie avec madame
d'Olonne en 1658 et 1659 (Montpensier, t. 3, p. 408). Quant 
mademoiselle Legendre, la prcieuse _Clodore_ (V. Colombey, _Journe
des Madrigaux_, p. 34), elle venoit la deuxime pour l'esprit. _La
Gazette du Tendre_ lui donne l'pithte d'_aymable_ (au chapitre _de
Grand service_). Je ne vois pas pour quel motif l'auteur de la
_Journe des Madrigaux_ parle d'elle ainsi: Clodore demandoit si,
parmy ces beaux esprits, il n'y en avoit pas un qui et l'esprit
satyrique qu'elle hassoit.

La faveur dont mademoiselle Legendre jouit auprs de l'abb de La
Rivire ne lui rendit pas toujours service, si l'on croit Tallemant
des Raux (t. 5, p. 146).

Boutard contoit que la Pecque Cornuel l'avoit voulu marier avec
Marion, mademoiselle Legendre, et qu'elle luy avoit fait un grand
dnombrement des avantages qu'il auroit. Je lui ris au nez, disoit-il,
et je lui dis qu'elle oublioit la faveur de M. de La Rivire. Or, La
Rivire concubinoit et concubine, je pense, encore, avec elle. Elle
est  cette heure comme sa mnagre, et,  Petit-Bourg, on l'a vue
quelquefois avec un trousseau de clefs. Autrefois il y avoit un
couplet qui disoit:

    Il court un bruit par la ville
    Que Marion Cornuel
    Voudroit bien faire un duel
    Avec monsieur de Rouville.
    Qu'ils aillent chez la Sautour,
    C'est l que l'on fait l'amour.

Rouville, dj nomm, toit le beau-frre de Bussy Rabutin. Quant 
_la Pecque_, ce mot, qui signifie l'entendue, la faiseuse d'affaires,
Boutard s'toit habitu  le joindre au nom de madame Cornuel.

On connot au moins une intrigue de la Pecque, puisque Pecque il y a.
Elle fut la matresse de M. de Sourdis, gouverneur d'Orlans, et
gouverneur ridicule. (V. l'_Historiette de Sourdis_.) La marquise en
enrageoit; par contre, madame de Bonnelle se risqua  ennuyer la
Pecque: elle alloit chez elle,  une heure indue, demander M. de
Sourdis.

Madame Cornuel toit ne vers 1610. Elle avoit les dents fort laides,
et Santeul les comparoit  des clous de girofle. Elle mourut  Paris
en fvrier 1694. Saint-Simon (_Note au Journal de Dangeau_, t. 4, p.
449) rappelle son dernier bon mot. Dans ses _Mmoires_ (t. 1, p. 116),
il dit: Il y avoit une vieille bourgeoise au Marais chez qui son
esprit et la mode avoit toujours attir la meilleure compagnie de la
cour et de la ville; elle s'appeloit madame Cornuel, et M. de Soubise
toit de ses amis. Il alla donc lui apprendre le mariage qu'il venoit
de conclure, tout engou de la naissance et des grands biens qui s'y
trouvoient joints (l'hritire de Ventadour). Ho! Monsieur, lui
rpondit la bonne femme, qui se mouroit et qui mourut deux jours
aprs, que voil un grand et bon mariage pour dans soixante ou
quatre-vingts ans d'ici!

Dans le _Nouveau Recueil des plus belles posies_ (Paris, Loyson,
1654, in-12, p. 352), il y a une ptre adresse  mademoiselle de
Vandy (l'une de nos hrones)  propos de ses galants; on y voit ces
vers:

    Ordonnez-leur d'aller chez Cornuel,
    Chez Cornuel, la dame accorte et fine,
    O gens fcheux passent par l'tamine,
    Tant et si bien qu'aprs que cribls sont,
    Se trouve en eux cervelle s'ils en ont.
    Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre
    Que fats cans onc ne se doivent rendre;
    Et six yeux fins, par s'entreregarder,
    Semblent leur dire: Allez vous poignarder.

C'est la pice de La Mesnardire. Voici l'pitaphe faite pour madame
Cornuel:

    Cy gt qui de femme n'eut rien
    Que d'avoir donn la lumire
     quelques enfants gens de bien,
    Et peu ressemblants  leur mre,
    Climne, qui de ses jours,
    Comme le sage, et sans foiblesse,
    Acheva le tranquille cours.
    Dans ses moeurs que de politesse!
    Quel tour, quelle dlicatesse,
    clatent dans tous ses discours!
    Ce sel tant vant de la Grce
    En faisoit l'assaisonnement,
    Et, malgr la froide vieillesse,
    Son esprit lger et charmant
    Eut de la brillante jeunesse
    Tout l'clat et tout l'enjoment.
    On vit chez elle incessamment
    Des plus honntes gens l'lite;
    Enfin, pour faire en peu de mots
    Comprendre quel fut son mrite,
    Elle eut l'estime de Lenclos.

(Rec. de pices cur. et nouv., Lahaye, Moetjens, 1694, in-12, t. 1, p.
191.)

La rputation de madame Cornuel ne lui survcut pas assez. Toutefois,
Titon du Tillet (_Parn. fran._, in-fol., p. 462) l'a cite avec
honneur.

M. Paulin Paris, qui a tir des papiers de Conrart une lettre d'elle,
a runi quelques uns des traits qui peuvent servir  son histoire. Il
est loin de les avoir recueillis tous. Peut-tre essaierai-je de la
peindre avec soin. En attendant, j'indiquerai toutes les sources qu'on
peut consulter, ou du moins celles que j'ai consultes. Il y a d'abord
un long morceau de Vigneul de Marville (Bonaventure d'Argonne) qui
doit tre transcrit tout entier:

Madame de Cornuel, dont les bons mots ont t si remarquables durant
le cours d'une vie de plus de quatre-vingts ans, s'appeloit Anne Bigot
et toit d'une famille originaire d'Orlans. Ds sa plus tendre
jeunesse on ne parloit que de son esprit et de ses belles qualitez
naissantes. S'tant rencontre dans une assemble, o elle brilloit
pardessus les autres dames, M. de Cornuel, trsorier de
l'extraordinaire des guerres, qui l'aimoit, lui prit un bouquet
qu'elle avoit  son ct, tmoignant par cette libert qu'il la
vouloit pouser. En effet, il l'pousa au bout de quinze jours.

Depuis son mariage elle fit parotre une grandeur d'ame
extraordinaire et bien au dessus des foiblesses de son sexe. Nullement
touche d'avarice, elle abandonna au premier venu mille pistoles que
M. de Cornuel, son poux, lui avoit donnes pour le jeu. La clef toit
toujours  la porte de son cabinet, en prenoit qui vouloit. Elle
n'adoroit point la fortune; mais, indiffrente  ses bizarreries comme
 celles du temps et des saisons, elle ne cultivoit que la vertu et
les muses, moins parcequ'elles sont savantes que parcequ'elles sont
honntes et polies. Jamais personne n'a mieux entendu que cette dame
l'art de se faire des amis et de se les attacher, bien persuade qu'il
est des amis comme des richesses, que c'est en vain qu'on les acquiert
si on ne les sait conserver. La conversation avec les personnes de
distinction qui abordoient chez elle toit tous ses dlices. Elle
coutoit avec une attention qui dbrouilloit toutes choses, et
rpondoit encore plus aux penses qu'aux paroles de ceux qui
l'interrogeoient. Quand elle considroit un objet, elle en voyoit tous
les ctez, le fort et le foible, et l'exprimoit en des termes vifs et
concis, comme ces habiles dessinateurs qui en trois ou quatre coups de
crayon font voir toute la perfection d'une figure.

On a recueilli plusieurs de ses bons mots, et plt  Dieu qu'on n'en
et perdu aucun! C'est un mchant caractre que celui de diseur de
bons mots, et ce caractre, si blmable dans les hommes, l'est encore
plus dans les femmes,  cause que les bons mots sont d'ordinaire
accompagns d'une libert et d'une hardiesse qui ne sont pas santes 
ce sexe, parcequ'ils en obscurcissent la pudeur et la modestie, qui
font ses plus beaux ornements. Mais madame de Cornuel, outre qu'il ne
lui chappoit rien qui pt ni la faire rougir, ni faire rougir
personne, disoit si  propos toutes choses, et revtoit ses penses de
termes si propres et si agrables, qu'ils instruisoient toujours sans
jamais blesser: de sorte que ces mots toient bons en ce qu'ils
toient utiles, et plaisoient  tous ceux qui aiment une vrit bien
dite.

D'ordinaire, les personnes de ce caractre, pour dire un bon mot, en
hasardent cent de mchans, et l'exprience fait voir que les plus
habiles dans ces jeux d'esprit n'en ont pas dit, en toute leur vie,
deux douzaines de tout  fait bons. La raison qu'on en peut rendre,
c'est que les bons mots sont des fruits qui viennent sans tre
cultivs. Tout d'un coup ils naissent, et tout d'un coup ils font leur
effet, comme les clairs. Ils surprennent autant ceux qui les disent
que ceux qui les coutent. Ce sont, pour ainsi dire, de petits
libertins qui ne veulent dpendre que d'eux-mmes. Quand on les
cherche ils ne viennent pas, ou, s'ils viennent, c'est de mauvaise
grce, se faisant tirer  force, et se dfigurant en se faisant tirer.
A-t-on dit un bon mot, le plaisir et les louanges qu'on en reoit
excitent la vanit et la prsomption naturelle  en produire plusieurs
tout de suite; mais ce sont ou des monstres ou des avortons. On en rit
soi-mme pour les faire trouver bons; mais personne n'en rit,
parcequ'en effet ils ne sont pas bons.

Madame de Cornuel n'avoit pas un de ces dfauts. Elle ne parloit
point par vanit, mais par raison, et avec autant de jugement que
d'esprit. Comme elle savoit que les vritables bons mots ne dpendent
point de nous, elle se contentoit de les produire avec ce beau naturel
qui en est comme la fleur, sans presque y toucher. Mais, comme il y a
des influences du ciel qui tombent plus heureusement sur de certaines
terres que sur d'autres, il semble aussi que les bons mots viennent
aussi plus aisment  la bouche des personnes qui savent leur donner
un beau tour et les bien exprimer. Tout ce que disoit madame de
Cornuel, elle le disoit bien, et jamais pas une de ses paroles n'a t
rejete par les personnes d'un got raffin, parceque, outre qu'elles
renfermoient toujours un grand sens, elles toient toujours belles et
bien choisies. C'toit autant de sentences et de maximes, tenant en
cela du gnie des Salomon, des Socrate et des Csar, qui ne parloient
que pour instruire; gnie grand et heureux qui s'est rveill de nos
jours dans MM. de La Rochefoucauld et Pascal, et enfin dans madame de
Cornuel, qui auroit d crire ses sentences et ses maximes, si, comme
les oracles, elle ne s'toit contente de dire les vrits et les
laisser crire aux autres.

L'loge est en rgle; il n'est pas au dessus du sujet. Je ne puis
songer  enregistrer maintenant ces mots excellents, et me bornerai 
dresser la liste d'indications dont j'ai parl: Titon du Tillet
(_Parnasse franois_); Tallemant des Raux (chap. 299); Paulin Paris
(_Notes aux Lettres_, t. 5, p. 139); Svign (t. 3, p. 31, dit.
Didot, t. 3, p. 47); Vigneul de Marville (t. 1, p. 341, _Recueil
d'ana_); La Place (_Pices curieuses_, t. 3, p. 377); Conrart (p.
270); Le Pre Brottier (_Paroles mmorables_, p. 85); Svign (8
septembre 1680, 11 septembre 1676, 7 octobre 1676, 16 mars 1672, 6 mai
1672, 17 avril 1676); Quatremre de Quincy (_Ninon de Lenclos_);
Tallemant (t. 10, p. 187, de la 3e dition); La Place (t. 1, p. 202);
Tallemant (t. 4, p. 185, dit. P. Paris); Tallemant (t. 3, p. 245,
160); _Lettres de Bussy_ (28 avril 1690); Tallemant (t. 2, p. 411); La
Place (t. 1, p. 377); _Mnagiana_ (dit. de La Monnoye, t. 1, p. 317,
332, 354; t. 2, p. 8, 124, 131, 407); _Lettres de Madame_ (t. 1, p.
130, 129); Tallemant (t. 1, p. 388, note); Tallemant (t. 2, p. 170,
411); Saint-Simon (t. 1, p. 116); Dangeau (t. 4, p. 449); Walckenaer
(_Mmoires sur Svign_, t. 5, p. 13; t. 1, p. 39; t. 1, 260), et Guy
Patin, Loret, mademoiselle de Montpensier, les Mercures, les Gazettes,
les Romans, les Posies du temps.]

[Note 52: Le mot _cher_, ainsi employ, vient des Prcieuses.]

[Note 53: En 1658, vers la fin de l'anne.]

[Note 54: La mode d'aller aux eaux n'est pas nouvelle. On les
aimoit extrmement au XVIIe sicle. J'en pourrois donner beaucoup de
preuves; il faut nous contenter de celle-ci, qui ne nous fait pas
sortir du cercle de nos connoissances. En 1658, prcisment en l'anne
o nous sommes, mademoiselle de Montpensier, selon son habitude
rgulire, va aux eaux de Forges. Elle dit: La marchale de La Fert
toit  Forges. Madame d'Olonne y vint, madame de Feuquires de
Salins, mademoiselle Cornuel (Margot), force dames de Paris. (Montp.,
t. 3, p. 325.)

Les eaux de Forges passent pourtant pour tre de celles dont les
qualits ne sauroient tre recherches par les hrones de Bussy.]

[Note 55: Tout cela est long, bien long. Aussi, dans quelques
ditions, a-t-on supprim en cet endroit quatre ou cinq pages. Sans
vouloir faire le jur-mesureur de style, il me semble que ces quatre
ou cinq pages ne sont pas les meilleures de Bussy, si elles sont de
lui. Il a ordinairement la plume plus lgre, le tour plus libre, la
pense plus claire.]

[Note 56: M. le duc d'Anjou auroit pu prtendre au rle des
Candale et des Guiche; mais il prfra aux belles quelques uns de ses
amis. Madame de Motteville l'a peint lorsqu'il toit encore jeune
(1647, t. 2, p. 267): Il seroit  souhaiter, dit-elle, qu'on et
travaill  lui ter les vains amusemens qu'on lui a soufferts dans sa
jeunesse. Il aimoit  tre avec des femmes et des filles,  les
habiller et  les coiffer; il savoit ce qui seyoit  l'ajustement
mieux que les femmes les plus curieuses, et sa plus grande joie, tant
devenu grand, toit de les parer et d'acheter des pierreries pour
prter et donner  celles qui toient assez heureuses pour tre ses
favorites. Il toit bien fait; les traits de son visage paroissoient
parfaits; ses yeux noirs toient admirablement beaux et brillans, ils
avoient de la douceur et de la gravit; sa bouche toit semblable en
quelque faon  celle de la reine, sa mre; ses cheveux noirs, 
grosses boucles naturelles, convenoient  son teint, et son nez, qui
paraissoit devoir tre aquilin, toit alors assez bien fait. On
pouvoit croire que, si les annes ne diminuoient point la beaut de ce
prince, il en pourroit disputer le prix avec les plus belles dames;
mais, selon ce qui paroissoit  sa taille, il ne devoit pas tre
grand. Il ne le fut pas en effet, et sa figure s'paissit un peu;
mais il n'en fut pas moins beau  la faon des effmins. Il eut de
temps en temps des vellits d'amour naturel, mais jamais elles ne
durrent. Madame d'Olonne, et, un peu plus tard, la gracieuse et
plaintive duchesse de Roquelaure, faillirent tre aimes. Pour ce qui
est de madame d'Olonne, mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 405;
1659) vient en aide  Bussy et dveloppe son texte: Comme le roi fait
toujours la guerre  Monsieur, un jour il lui demandoit: Si vous
eussiez t roi, vous auriez t bien embarrass; madame de Choisy et
madame de Fienne ne se seroient pas accordes, et vous n'auriez su
laquelle vous auriez d garder. Toutefois, 'auroit t madame de
Choisy; c'toit elle qui vous donnoit madame d'Olonne pour matresse.
Elle auroit t la sultane reine; et, lorsque je me mourois, madame de
Choisy ne l'appeloit pas autrement. Monsieur toit fort embarrass
sur tout cela, et disoit au roi, d'un ton qui paroissoit sincre,
qu'il n'avoit jamais souhait sa mort, et qu'il avoit trop d'amiti
pour lui pour se rsoudre  le perdre. Le roi lui rpondit: Je le
crois tout de bon. Puis il disoit: Lorsque vous serez  Paris, vous
serez donc amoureux de madame d'Olonne? Le comte de Guiche le lui a
promis,  ce que l'on mande de Paris. Monseigneur rougit, et la reine
lui dit d'un ton de colre: C'est bien vous faire passer pour un sot
que de promettre ainsi votre amiti! Si j'tois  votre place, je
trouverois cela bien mauvais. Pour vous, qui admirez en tout le comte
de Guiche, vous en tes ravi. Puis elle ajouta: Cela sera beau de
vous voir sans cesse chez une femme qui peste continuellement contre
vous, et qui n'a ni honneur, ni conscience. Vous deviendrez un joli
garon! Monsieur dit qu'il ne la verroit pas.

Tout effmin qu'il toit, et peut-tre mme en raison de son
caractre, Monsieur parot avoir eu quelques grands lans de
sensibilit. Il clate en sanglots  la mort de sa mre; il est alors
plus afflig fils que Louis XIV (Montp., t. 4, p. 95).  la mort de
madame de Roquelaure il montre aussi une tristesse enfantine. Nous
demanderons  sa femme, madame la Palatine, de nous achever son
portrait. Il aimoit passionnment le bruit des cloches, jusqu'
revenir exprs  Paris la veille de toute grande fte carillonne: 
l'automne, quand les dernires feuilles, jaunies, dj glaces,
tremblent au bruit des sonneries de la Toussaint; au printemps, quand
le chant joyeux des cloches de Pques s'envole, comme un essaim de
jeunes oiseaux, au travers des srnits du ciel bleu. Avec cela il
toit joueur, mauvais joueur mme (Lettres, t. 1, p. 48). Il n'aimoit
pas la chasse et il ne consentoit  monter  cheval que pour aller 
la guerre, o il se conduisit en bon capitaine. Il crivoit avec une
telle ngligence qu'il ne pouvoit se relire; du reste, il crivoit peu
(t. 1, p. 257). Madame raconte tranquillement qu'elle n'avoit pas
grand plaisir au lit avec lui (t. 1, p. 300) et qu'il ne vouloit pas
tre drang pendant son sommeil. Il toit superstitieux (t. 2, p.
276), et Madame le surprit  promener des mdailles bnites, la nuit,
sur les diverses parties de son corps de la sant desquelles il
doutoit.

Il n'est pas probable que ce soit Madame qui ait tort (t. 1, p. 402),
et les libelles ou les couplets qui aient raison, lorsqu'elle dit: La
marchale de Grancey toit la femme la plus sotte du monde. Feu
Monsieur feignit d'tre amoureux d'elle; mais si elle n'avoit pas eu
d'autre amant, elle auroit certes conserv toute sa bonne renomme. Il
ne s'est jamais rien pass de mal entre eux. Elle-mme disoit que,
s'il venoit  se trouver seul avec elle, il se plaignoit aussitt
d'tre malade: il prtendoit avoir mal de tte ou mal de dents. Un
jour la dame lui proposa une libert singulire: Monsieur mit vite ses
gants. J'ai vu souvent qu'on le plaisantoit  cet gard, et j'en ai
bien ri. Cette Grancey avoit une fort belle figure et une belle taille
lorsque je vins en France, et tout le monde n'avoit pas pour elle le
mme ddain que Monsieur, car, avant que le chevalier de Lorraine ne
ft son amant, elle avoit dj eu un enfant.

La femme dfend bien son mari. Mieux vaudroit pour lui qu'elle pt se
plaindre. Elle ne le flatte pas, d'ailleurs, et raconte parfaitement
(27 janvier 1720) tous ses travers: Feu Monsieur aimoit beaucoup les
bals et les mascarades; il dansoit bien, mais c'toit  la manire des
femmes; il ne pouvoit danser comme un homme, parcequ'il portoit des
souliers trop hauts.

Achevons avec dix lignes de Saint-Simon (t. 3, p. 170):

Monsieur, qui, avec beaucoup de valeur, avoit gagn la bataille de
Cassel, et qui en avoit montr toujours de fort naturelle en tous les
siges o il s'toit trouv, n'avoit d'ailleurs que les mauvaises
qualits des femmes. Avec plus de monde que d'esprit et nulle lecture,
quoique avec une connoissance tendue et juste des maisons, des
naissances et des alliances, il n'toit capable de rien. Personne de
si mou de corps et d'esprit, de plus foible, de plus timide, de plus
tromp, de plus gouvern, ni de plus mpris par ses favoris, et trs
souvent de plus mal men par eux.]

[Note 57: Quelque dlicatesse est de temps en temps indispensable.
Rien ne nous oblige, toutes les fois qu'un nom se prsente, 
rechercher tous les souvenirs guillerets qu'il peut rappeler et 
vouloir absolument enluminer toutes nos notes de couleurs voyantes.
C'est affaire aux gens qui crivent _les Crimes des rois de France_ et
autres ouvrages de cette force de raconter comment toute reine a t
ncessairement une Messaline. Anne d'Autriche, mme en admettant bien
des choses, a t une femme digne d'estime, une mre de famille pleine
de dignit, une reine indulgente et honnte. Ce qu'on a dit des
affaires arrives du temps de Louis XIII et ce qui arriva sous la
rgence ne la dshonore en rien. Elle ne fut pas galante, elle ne fut
pas coquette, encore moins dbauche. On ne peut lui reprocher que
d'avoir aim un peu, et ce n'est pas ici le lieu d'tre si
impitoyable. Les pamphlets ne doutent jamais de rien. En voici un qui
a de l'audace (Cat. de la Bibl. nat., t. 2, n. 3547): =Les Amours
d'Anne d'Autriche=, _pouse de Louis XIII, avec M. le C. de R., pre de
Louis XIV; Cologne, P. Marteau_, 1693, in-12.

Le brillant Montmorency se dclara, ds 1626, le chevalier de la reine
(Tallem., t. 2, p. 307).  Castelnaudary, sur le champ de sa dfaite,
il portoit le portrait d'Anne d'Autriche lorsqu'il fut pris (Vittorio
Siri, _Memorie Recondite_, t. 7), et cela, dit-on, rendit Louis XIII
inflexible au jour de sa condamnation. De simples gentilshommes, avant
ce fou de Jarzay, se mirent  l'aimer: ainsi d'Esguilly-Vass
(Tallem., t. 2, p. 241). Bellegarde (Roger de Saint-Lary) employa
Malherbe  exprimer sa passion, et l'on a un pont-breton de Voiture
qui indique l'heure o le duc de Bellegarde dut cesser de faire le
beau pote:

    L'astre de Roger
    Ne luit plus au Louvre;
    Chascun le descouvre,
    Et dit qu'un berger
    Arriv de Douvre
    L'a fait deloger.

Qui ne connot, de ce mme Voiture, la pice charmante adresse  la
reine-rgente, pice dans laquelle il lui rappelle ce temps de
pastorales, de ftes romanesques, de scnes de chevalerie, et dans
laquelle il ose lui dire: Lorsque vous tiez

    Je ne veux pas dire amoureuse;
    La rime le veut toutefois.

Tout le scandaleux de l'amourette Buckingham, Tallemant (t. 2, p. 10)
l'a resserr en une trs courte phrase. Il n'y a rien de plus 
imaginer que des folies:

Ce qui fit le plus de bruit, ce fut quand la cour alla  Amiens, pour
s'approcher d'autant plus de la mer: Bouquinquant tint la reyne toute
seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame du Vernet,
soeur de feu M. de Luynes, dame d'atours de la reyne; mais elle
estoit d'intelligence et s'estoit assez loigne. Le galant culebutta
la reyne et luy escorcha les cuisses avec ses chausses en broderies;
mais ce fut en vain.

Pour le mariage de la rgente avec le cardinal Mazarin, on ne voit pas
qu'il soit plus possible d'en douter, et rien n'est plus facile 
excuser et  comprendre.

Ds le temps de la premire Fronde, nul n'toit ignorant de la liaison
forme entre la mre du roi et le ministre. Un couplet dit en 1650:

    Mazarin, plie ton paquet:
    Notre roi est devenu sage;
    Ton adultre lui dplat.

Si mesdames de Motteville, Talon et la duchesse de Nemours disculpent
la reine, les mmoires de Brienne le fils (t. 2, p. 40, 337), ceux de
Retz, les Lettres de Madame, et la Correspondance mme de Mazarin
(_Lettres indites_, publies par M. Ravenel, p. 491), maintiennent
l'opinion gnrale. Madame, dont il ne faut pas se dfier obstinment,
et qui a pu tre bien instruite, dit en propres termes (27 septembre
1718): La reine-mre, veuve de Louis XIII, a fait encore bien pis que
d'aimer le cardinal Mazarin: elle l'a pous. Il n'toit pas prtre,
et n'avoit pas les ordres qui pussent empcher de se marier.

C'est encore Madame (16 avril 1718) qui dit: La reine-mre avoit
l'habitude de manger normment quatre fois par jour. Si cela est,
ses enfants ont tenu d'elle. Mais il faut finir par quelque morceau de
pangyrique. Madame de Motteville s'offre  nous pour cette besogne,
qui lui a tant plu.

Vers les derniers moments de la vie de la reine, quand son affreuse
maladie redoublait de pourriture, madame de Motteville fait un retour
sur le pass (t. 5, p. 248): La grandeur de sa naissance l'avoit
accoutume  l'usage des choses dlicieuses qui peuvent contribuer 
l'aise du corps, et sa propret toit sur cela si extrme, qu'on
pouvoit s'tonner doublement quand on voyoit que sa vertu la rendoit
si dure sur elle-mme. Selon ses inclinations naturelles et selon la
dlicatesse de sa peau, ce qui toit innocemment dlectable lui
plaisoit; elle aimoit les bonnes senteurs avec passion. Il toit
difficile de lui trouver de la toile de batiste assez fine pour lui
faire des draps et des chemises, et, avant qu'elle pt s'en servir, il
falloit la mouiller plusieurs fois pour la rendre plus douce.

Elle s'toit maintenue propre et agrable fort long-temps. En 1661, sa
fidle amie (t. 5, p. 112) l'affirme: Quoique elle approcht alors de
soixante ans, elle toit encore aimable, et, sans flatterie, on
pouvoit dire qu'elle avoit de grandes beauts. Outre qu'elle avoit de
la fracheur sur le visage, ses belles mains et ses beaux bras
n'avoient rien perdu de leur perfection, et les belles tresses de ses
cheveux toient de mme grosseur et de mme couleur qu'elles avoient
t  vingt-cinq ans.

Dcidment elle n'avoit pas t laide. coutons madame de Motteville
en 1644 (t. 2, p. 71): Il y avoit un plaisir non pareil  la voir
coiffer et habiller. Elle toit adroite, et ses belles mains, en cet
emploi, faisoient admirer toutes leurs perfections. Elle avoit les
plus beaux cheveux du monde; ils toient fort longs et en grande
quantit, qui se sont conservs long temps sans que les annes aient
eu le pouvoir de dtruire leur beaut.....

..... Aprs la mort du feu roi elle cessa de mettre du rouge, ce qui
augmenta la blancheur et la nettet de son teint.]

[Note 58: Au dessous des deux raies circulaires qui s'levoient du
milieu du front et gagnoient le derrire de l'oreille.]

[Note 59: J'ignore absolument ce que signifie cette manire de
parler, et ne l'expliquerai pas.]

[Note 60: Voyez ce qu'on a dit de Guiche et de Manicamp.]

[Note 61: Toutes les fois qu'il y a, comme pour mademoiselle de
Montpensier, des mmoires qui nous restent, cela nous dispense de la
plus grande partie de notre tche. La grande Mademoiselle n'a pas
besoin d'une notice. Ne en 1627, elle a dj pass la trentaine au
moment o nous la rencontrons. Elle toit grande, fort blonde, d'une
haute mine, ptrie de fiert et affable, rieuse au besoin; amie de
l'extraordinaire, peu habitue aux rigueurs de l'orthographe et
curieuse de romans, voire mme de posies; prcieuse assez, point
libertine, mais mal satisfaite du clibat. Bussy ne lui dplaisoit
pas. On connot sa vie, sa jeunesse active, ses prouesses sous les
murs d'Orlans et  la porte Saint-Antoine, ses mariages manqus, ses
amours avec Lauzun, son admiration pour Cond.

J'ai dit qu'elle aimoit les crits et n'crivoit pas correctement. En
voici la preuve fournie par le bibliographe G. Peignot (_Documents
authentiques sur les dpenses de Louis XIV_, p. 44):

     Choisy, ce 5 aot 1665.

Monsieur le Sr Segrais qui est de la cadmie et qui a bocoup travalie
pour la gloire du Roy et pour le public aiant este oublie lannee
passe dans les gratifications que le Roy a faicts aux baus essprit ma
prie de vous faire souvenir de luy set un aussi homme de mrite et qui
est a moy il y a long tams lespere que sela ne nuira pas a vous
obliger a avoir de la consideration pour luy set se que je vous
demande et de me croire

    Monsieur Colbert
            Votre afectionee amie

    Anne-Marie Louise =d'Orlans=.

De mme son courage, soutenu par son humeur aventureuse, est
incontestable; nanmoins elle toit peureuse (Montp., t. 2, p. 383) et
avoit particulirement peur des morts (t. 2, p. 418). En 1648, madame
de Motteville (t. 3, p. 102) disoit d'elle: Elle avoit de la beaut,
de l'esprit, des richesses, de la vertu, et une naissance royale.
Cette princesse crut que toutes ces choses ensemble pouvoient mriter
cet honneur. Sa beaut, nanmoins, n'toit pas sans dfaut, et son
esprit, de mme, n'toit pas de ceux qui plaisent toujours. Sa
vivacit privoit toutes ses actions de cette gravit qui est
ncessaire aux personnes de son rang, et son me toit trop peu porte
par ses sentiments. Ce mme temprament toit quelquefois  son teint
un peu de sa perfection en lui causant quelques rougeurs; mais comme
elle toit blanche, qu'elle avoit les yeux beaux, la bouche belle,
qu'elle toit de belle taille et blonde, elle avoit tout  fait en
elle l'air de la grande beaut.

Et elle-mme, dans son portrait (_Mm._ t. 4, p. 105), elle dit: Je
suis grande, ni grasse ni maigre, d'une taille belle et fort aise;
j'ai bonne mine, la gorge assez bien faite, les bras et les mains pas
beaux, mais la peau belle, ainsi que la gorge. J'ai la jambe droite et
le pied bien fait; mes cheveux sont blonds et d'un beau cendr; mon
visage est long, le tour en est beau; le nez grand et aquilin, la
bouche ni grande ni petite, mais faonne et d'une manire fort
agrable; les lvres vermeilles, les dents point belles, mais pas
horribles aussi; mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais
brillants, doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans l'avoir
glorieux.

Sa statue, au Luxembourg, est loin d'tre un chef-d'oeuvre, mais
elle ne la reprsente pas mal. Il y a  Versailles une dizaine de
portraits d'elle: en bergre, en desse, etc., et au naturel, qui ne
lui nuisent pas tous.

Mademoiselle est ne le 29 mai 1627, et elle est morte le 5 mars 1693.

 la suite de ses Mmoires on classe ordinairement divers crits qui
assurment ne sont pas d'elle, mais dont quelques uns ont vu le jour
dans les runions de son palais du Luxembourg. Ainsi:

1. _Relation de l'le imaginaire_.--2. _Histoire de la princesse de
Paphlagonie_.--3. _Portraits_.--4. _Lettre  et de madame de
Motteville_.--5. _Rflexions morales et chrtiennes sur le livre de
l'_Imitation de Jsus-Christ.--6. Un discours sur les batitudes.

Nous ne parlerons pas de l'ouvrage _les Amours de M. de Lauzun_ (t. 3
de l'_Hist. amoureuse des Gaules_, dition de 1740).

Somaize (t. 1, p. 56) la dsigne sous le nom de la princesse
_Cassandane_. Jean de la Forge l'a encense sous le nom de _Madonte_.
Vertron (_Nouvelle Pandore_, t. 1, p. 276) l'a loue galement. Dans
la satire des _Vins de la cour_, le vin de Mademoiselle est ptillant.

Mademoiselle a eu, tant qu'elle a vcu, les sympathies des gens de
lettres. Encore aujourd'hui sa renomme est reste debout. Le canon de
la Bastille, qui a tu son mari, lui a conquis un certain
retentissement de gloire.]

[Note 62: On a fait la vie de Lauzun. Elle ne seroit pas faite que
les mmoires suffisent bien. Quel homme incomprhensible que ce
favori, qui a une jeunesse si triomphante, une virilit si pavane
encore, et, dans la personne de son neveu, Riom, une vieillesse si
vertement gaillarde!

Parmi les pices historiques qui datent de la Fronde, la Bibliothque
nationale en possde une (_Catal._, t. 2, n. 3142) qui a pour titre:
_La dfaite des troupes des sieurs de l'Isle-Bonne et du
Plessis-Belire et Sauveboeuf par le comte de Lauzun, en Guienne_
(30 septembre), etc., 1652, in-4. Lauzun avoit juste vingt ans. Si
c'est de lui qu'il s'agit, il commenoit bien. En 1660, aux ftes de
la Bidassoa, Antoine Nompar de Caumont est capitaine d'une compagnie
des gardes  bec de corbin, charge de la famille (Montp., t. 3, p.
515); en 1668 il est nomm colonel-gnral des dragons (Daniel, t. 2,
p. 505); en 1662 il avoit dj tt de la prison. Il y eut de grandes
intrigues, dit Mademoiselle (t. 4, p. 35) entre beaucoup de femmes de
la cour, dans lesquelles M. de Pguilin fut ml et envoy  la
Bastille pendant sept ou huit mois, avec un ordre exprs du roi de ne
lui laisser voir personne. Bien des gens sentirent sa prison avec
douleur, et, quoique je ne le connusse pas dans ce temps-l aussi
particulirement que j'ai fait depuis, je ne laissai pas de le
plaindre sur la rputation gnrale et particulire qu'il avoit d'tre
un des plus honntes hommes de la cour, celui qui avoit le plus
d'esprit et le plus de fidlit pour ses amis, le mieux fait, qui
avoit l'air le plus noble. L'histoire vritable ou mdisante disoit
qu'il faisoit du fracas parmi les femmes; qu'il leur donnoit souvent
des sujets de se plaindre pour n'avoir pas la force d'tre cruel 
celles qui lui vouloient du bien. Ainsi elles se faisoient des
affaires et lui attirrent ce chtiment, qui ne lui toit rude que par
rapport  la peine qu'il souffroit d'avoir dplu au roi, pour lequel
il avoit une amiti passionne.

Le style de ce morceau est vif, on y sent l'instinct de l'amoureuse,
on y voit l'hyperbole dans ce mot: le mieux fait.

Un fait certain, c'est que Lauzun toit, suivant l'expression
vulgaire, la coqueluche des dames de la cour. La plupart le vouloient
pour amant. Cela tenoit  une certaine suffisance trs apparente qui
ne dplat jamais lorsqu'elle n'est point fade, et  des qualits
secrtes qui plaisent encore plus. Tout se sait, grce  la mdisance;
on sut ce que Lauzun valoit, on le courtisa: il fut forc d'tre
brusque, inconstant, et, avec cette brusquerie et cette inconstance,
il ne contenta pas toutes les coquettes.

Madame de Monaco, sa cousine, l'aima vritablement, ce qui ne
l'empcha pas de se donner au roi et au marquis de Villeroi ensuite.
Lauzun ne recula pas, il se mit rsolument en face de son matre; une
nuit il lui joua le tour (Choisy, Coll. Michaud, p. 631) de le laisser
se morfondre sans succs dans un corridor. Quand il fut vaincu, il eut
de la colre, il s'emporta. La Bastille se rouvrit. Nous ne citerons
plus qu'un seul nom de femme, celui de madame Molire. Lauzun est l'un
de ceux qui ont dchir le coeur de notre grand pote.

Mais voici le portrait de ce preneur de villes: C'toit un petit
homme blond, bien fait dans sa taille, de physionomie haute et
d'esprit, mais sans agrment dans le visage; plein d'ambition, de
caprice et de fantaisie; envieux de tout, jamais content de rien,
voulant toujours passer le but; sans lettres, sans aucun ornement dans
l'esprit; naturellement chagrin, solitaire, sauvage; fort noble dans
toutes ses faons, mchant par nature, encore plus par jalousie;
toutefois bon ami quand il vouloit l'tre, ce qui toit rare;
volontiers ennemi, mme des indiffrents; habile  saisir les dfauts,
 trouver et  donner des ridicules; moqueur impitoyable, extrmement
et dangereusement brave, heureux courtisan; selon l'occurrence, fier
jusqu' l'insolence et bas jusqu'au valetage; et, pour le rsumer en
trois mots, le plus hardi, le plus adroit et le plus malin des
hommes.

 cette touche, qui n'a pas reconnu Saint-Simon, ce merveilleux
Saint-Simon (t. 10 de l'dit. Sautelet, p. 88) que les libraires
d'aujourd'hui popularisent? Saint-Simon dit simplement un petit
homme. Bussy crit ( Svign, 2 fv. 1689): C'est un des plus
petits hommes pour l'esprit aussi bien que pour le corps. En
admettant que Bussy soit svre pour l'esprit, il ne doit rien
inventer pour le corps. C'toit donc un fort petit homme, ce qui
prouve une fois de plus que les petits hommes,  qui on a dj concd
la supriorit intellectuelle, peuvent rclamer aussi le rle le plus
actif dans la vie amoureuse et compter sur les succs les plus rels.

Ne voulant pas raconter la vie de Lauzun, je me bornerai  un extrait
des Mmoires de Mademoiselle (t. 4, p. 454), qui, en 1682, respire le
dsenchantement et la vrit: Il me paroissoit fort intress, ce que
je ne croyois pas, ni personne de ceux qui le connoissoient avant sa
prison; il paroissoit tout jeter par les fentres, et en bien des
occasions il en usoit ainsi. Ses manires, caches et extraordinaires,
faisoient qu'il ne se montroit que dans ses beaux jours et que l'on ne
connoissoit que ses beaux moments. Il connoissoit son humeur et
savoit la cacher.

Lauzun avoit un frre, le chevalier de Lauzun, qui, aprs une vie
obscure, mourut en 1704 (Saint-Simon, t. 6, p. 147). On retrouvoit en
lui tous les vices de son an, sans aucune de ses qualits: Lauzun le
nourrit dans ses tnbres.]

[Note 63: Le marchal de Grammont toit fils d'Antoine II de
Grammont, comte de Guiche et de Louvigny, prince souverain de Bidache,
duc  brevet le 13 dcembre, et mort en aot 1644. Cet Antoine II
toit un btard de Henri IV. Il refusa honorablement d'tre reconnu en
qualit de fils naturel du roi; mais il n'en est pas moins vrai que
les Grammont sont des Bourbons: de l leur attachement au roi et les
gards du roi pour eux.

Antoine II eut deux femmes. De la premire, accuse d'adultre, est
descendu le marchal; de la seconde (Claude de
Montmorency-Boutteville, pouse en 1618) est n Philibert, comte de
Grammont, qui se trouvoit parent, par sa mre, de madame de Chtillon
et de celui qui devoit tre Luxembourg.

Le marchal de Grammont toit frre de Suzanne-Charlotte de Grammont,
marie  Henry Mitte de Miolans, marquis de Saint-Chaumont (Voy. les
_Lettres indites des Feuquires_, t. 2, notice). De son nom il toit
Antoine III, duc de Grammont, pair et marchal de France, souverain de
Bidache, comte de Guiche et de Louvigny, vice-roi de Navarre et de
Barn, maire hrditaire de Bayonne. Il toit n en 1604  Hagetman en
Gascogne; il mourut  Bayonne en 1678. Il eut quatre enfants: le comte
de Guiche, le comte de Louvigny (Antoine-Charles), plus tard duc de
Grammont, mari en 1688  Marie-Charlotte de Castelnau, mort en 1720,
aprs avoir laiss des mmoires sous le nom de son pre; madame de
Monaco, ne en 1639, marie en 1660, morte le 5 juin 1678, et la
marquise de Ravelot, veuve en 1682, puis religieuse.

Les _Mmoires de Grammont_ ne mentent pas quand ils l'appellent (Coll.
Michaud, p. 329) le courtisan le plus dli et le plus distingu
qu'il y et  la cour, ni mme lorsqu'ils lui donnent (p. 326) un
esprit jeune et de tous les temps. En 1625, Antoine III, alors comte
de Guiche, frquente  l'htel de Rambouillet. Il n'y brille pas parmi
les versificateurs; on lui fait des farces: on le gave de champignons
(Tallemant des R., t. 2, p. 492), on le couche, on lui dcoud, on lui
rtrcit ses habits. Mais il va  la guerre: de 1629  1630, il se
distingue  Mantoue. Toutefois, on ne le considra jamais ni comme un
Gassion, ni comme un Cond. Aprs la bataille d'Honnecourt, il y eut
tant de couplets militaires dcochs sur lui avec le refrain:

    Lampon, Lampon,
    Camarades, Lampon,

qu'on l'appela le marchal Lampon.

On avoit invent les perons  la Guiche; on disoit:

    Le marchal de Guiche,
    Qui fuit comme une biche.

On a mme dit qu'il se fit battre exprs  Lomincourt (1642) pour
plaire  Richelieu, qui vouloit la guerre longue. C'toit faire bon
march de la gloire des armes, et, sauf le sang vers, l'estimer  son
prix.

Richelieu l'avoit fait marchal de bonne heure, parcequ'il avoit
pous sa parente, mademoiselle Franoise-Marguerite du
Plessis-Chivray, aprs avoir failli pouser mademoiselle de
Rambouillet en personne. Souple devant son parent le cardinal, et, par
habitude, devant les ministres qui lui succdrent, le marchal toit
arrogant devant les simples mortels. Tallemant (t. 3, p. 180) parle de
son avarice et l'accuse de sodomie, ni plus ni moins qu'un Cond.

 propos de Cond, pendant la Fronde, le marchal de Grammont ne
voulut pas tre contre lui. On approuva gnralement sa conduite.

En 1644, il eut la charge de mestre de camp des gardes (Mott., t. 2,
p. 80). Il toit fort assidu auprs de la rgente.  la fin de 1648,
il est fait duc (Mott., t. 3, p. 117); en 1649, il bloque Paris du
ct de Saint-Cloud (Mott., t. 3, p. 160). Il fut l'un des plus
constants et des meilleurs amis de Mazarin; on le voit  ct de lui,
 l'heure de la mort (Aubery, _Hist. du card. Mazarin_, liv. 8, t. 3,
p. 357, de la 2e dit.).

Madame de Motteville dit de lui (t. 2, p. 218): loquent, spirituel
Gascon, et hardi  trop louer. Cela rappelle un trait qui est dans
les recueils d'anecdotes (La Place, t. 5, p. 23). Un valet du roi lui
manque: il le bat. Le roi s'inquite au bruit: Sire, dit-il, ce n'est
rien; ce sont deux de vos gens qui se battent. Il est sublime en son
genre, ce mot-l. Quel courage de lchet peut inspirer l'esprit de
cour  un militaire! On a conserv (_Catal. de la Bibl. nat._, t. 2,
n. 3304) une _Relation de l'ambassade_ du marchal en Espagne (octobre
1659) pour arranger le mariage espagnol et demander l'infante. Il
traverse les Pyrnes suivi de son fils, de Manicamp, d'un Feuquires,
d'un Castellane, d'un train de Jean de Paris. Les _Mmoires de madame
de Motteville_ en sont tout merveills (t. 5, p. 75, 1660): La reine
(elle toit alors infante) nous dit qu'en voyant arriver les Franois
 Madrid, cette quantit de plumes et de rubans de toutes couleurs,
avec toutes ces belles broderies d'or et d'argent, lui avoient paru
comme un parterre de fleurs fort agrable  voir; que la reine sa
belle-mre et elle avoient t les voir passer, quand ils arrivrent,
par des fentres du palais qui donnoient sur la rue, et que ce jardin
courant la poste leur avoit paru fort beau.

Si les Franois envoient encore des ambassades dans mille ans, et que
ce soient des ambassades monarchiques, elles auront le mme succs.

La carrire du marchal se termine  la mort de Mazarin.  partir de
ce moment, il vit retir, sauf de rares apparitions  la cour, dans
son gouvernement. Lorsque Pierre Potemkin, en 1668, traversa les
Pyrnes, venant d'Espagne, et arrivant au nom d'Alexis Mikhailowitch,
Grammont n'y toit pourtant pas (Voy. la Relation de cette ambassade
moscovite, 1855, in-8, Gide et Baudry, dit. Emmanuel Galitzin).

Parlant du comte de Guiche, nous avons pouss sur la scne sa soeur,
madame de Monaco. Elle toit vraiment (Montp. t. 3, p. 449) une belle
et aimable personne. Son mariage s'toit fait  Bidache au retour de
l'ambassade d'Espagne. M. de Valentinois toit jeune, bien fait et
grand seigneur. Nous savons qu'elle aimoit dj Lauzun. Avoit-elle
beaucoup d'esprit? Madame de Svign crit: La duchesse de
Valentinois est favorite de Madame; elle n'en met pas plus grand
pot-au-feu pour l'esprit ni pour la conversation.

Et l'autre Madame (la Palatine) a mis ceci dans ses lettres brutales
(14 octobre 1718): Quelqu'un m'a racont qu'il avoit surpris Madame
et madame de Monaco se livrant ensemble  la dbauche.

Hlas!

Nous savons comment finit madame de Monaco. Voici quelques textes qui
s'y rattachent et nous intressent:

Madame de Monaco est partie de ce monde avec une contrition fort
quivoque et fort confondue avec la douleur d'une cruelle maladie.
Elle a t dfigure avant que de mourir. Son desschement a t
jusqu' outrager la nature humaine par le drangement de tous les
traits de son visage. La piti qu'elle faisoit n'a jamais pu obliger
personne de faire son loge. (Svign, 20 juin 1678.)

On m'a crit, rpond Bussy, que la maladie dont madame de Monaco est
morte lui a fait faire pnitence.--Elle a eu, en effet, beaucoup de
fermet. (Svign, 27 juin 1678.)

Dans cette mme lettre du 20 juin 1678, que nous citons la premire,
madame de Svign, qui doute de ce qu'on lui a dit, commenoit de la
sorte: On m'a mand la mort de madame de Monaco, et que le marchal
de Grammont lui a dit, en lui disant adieu, qu'il falloit plier
bagage, que le comte de Guiche toit all marquer les loges (29
novembre 1673) et qu'il les suivroit bientt.

Il les suivit. Louvigny devint duc de Grammont. Sa soeur la
borgnesse (Svign, 19 fvrier 1672) avoit t marie comme on avoit
pu. Elle finit ses jours en religion. Sa famille avoit besoin de ses
prires, en commenant par la bisaeule.

Le marchal de Grammont est le _Galerius_ de Somaize (t. 1, p. 169).
Il ne parot pourtant pas avoir t un prcieux trs minaudier.
Voiture et Sarrazin lui ont fait leur cour. Levasseur, dans ses
_vnements illustres_, fait faire son pangyrique par Apollon
lui-mme, et Apollon ne veut pas s'en acquitter en moins de huit
pages. Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 119) est moins flatteur
qu'Apollon. Il dit, sans prjudice de la btardise: Le marchal duc
de Grammont et le comte de Guiche, son fils, se vantoient d'tre de
l'ancienne maison de Comminges; mais on dit qu'ils mentoient, et que
le vrai nom de leur maison toit Menandor.]

[Note 64: Voici la descendance:

_a_. Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon.

_b_. Son fils Henri Roger, comte de La Roche-Guyon, sert sous Gassion,
pouse Anne-lisabeth de Lanoye, de la cabale de Cond; meurt 
Mardick (1646) (Mottev., t. 2, p. 185).

_c_. Mademoiselle de La Roche-Guyon, fille de Henri-Roger, ne en
1646. Vardes, qui l'aime, emploie Jarzay  empcher le second mariage
de sa mre, mademoiselle de Lanoye (Tallem. des R., t. 4, p. 306),
avec le prince d'Harcourt, Charles de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf.
Jarzay toit alors cornette de chevau-lgers.

La maison de La Roche-Guyon avoit t autrefois une bonne maison, mais
elle toit tombe en quenouille au XVIe sicle, et tout toit rentr
dans la famille de Liancourt (Tallem., t. 1, p. 280).

Madame de Motteville, parlant de la mort du comte de La Roche-Guyon
devant Mardick, dit: Il toit fils du duc de Liancourt, seul hritier
de ses grands biens et de son oncle maternel, le marchal de
Schomberg. Il avoit pous l'hritire de la maison de Lanoye, qui
demeura grosse d'une fille, dont elle accoucha quelque temps aprs la
mort de son mari. Ce jeune seigneur fut infiniment regrett, tant par
la considration de ses pre et mre, qui toient estims de tous les
honntes gens, que par l'agrment de sa personne.

Mademoiselle de La Roche-Guyon a eu l'honneur d'tre leve 
Port-Royal. On chercha querelle (quelque confesseur aux cheveux gras)
 son grand-pre; on lui fit la guerre jusque dans le confessionnal.
M. de Liancourt, chrtien courageux, refusa d'obir aux injonctions du
confesseur de Saint-Sulpice. Et voil une guerre allume! _Les
Provinciales_ ne seroient pas crites sans cela.]

[Note 65: Le vieux duc de Liancourt avoit t fait duc sous Louis
XIII. En 1648 il fut reconnu au Parlement (Mottev., t. III, p. 117),
et sa femme eut alors le tabouret ducal. Madame de Liancourt toit
Jeanne de Schomberg, spare en 1618 de Franois de Coss, comte de
Brissac, remarie  Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon,
marquis de Liancourt et de Guercheville.

Elle est auteur du _Rglement donn par une dame de haute qualit  sa
petite-fille_, publi en 1698. Elle entrana son mari dans les
querelles du jansnisme. Le duc fut long-temps l'ami de Mazarin
(Mottev., t. 2, p. 11). C'toit un homme intgre, sage, poli.

En 1669 il assiste avec sa femme au mariage de madame de Grignan,
comme il appert de ce fragment du contrat (Walck., t. 3, p. 134):
Roger du Plessis, duc de La Roche-Guyon, pair de France, seigneur de
Liancourt, comte de Duretal, et dame Jeanne de Schomberg, son pouse.

La Fontaine (_Amours de Psych_, t. 1, p. 589 de l'dit. de Lahure) a
chant:

    Vaux, Liancourt et leurs naades.

Liancourt toit l'un des sjours enchants de la France. Expilly (t.
4, p. 192) en donne la description. Liancourt toit un bourg du
Beauvoisis. Ce bel difice, dit-il, est accompagn de jardins du
meilleur got et o l'on voit de belles cascades, etc., etc.

Outre cela on trouve encore dans cette belle maison quantit d'autres
choses gracieuses et bien mnages, comme le jeu de la longue paume,
le bassin ovale, le canal de l'Escot, la salle d'eau, le pr des
tilleuls, les dix-sept fontaines. La description est longue.]

[Note 66: M. Victor Cousin ne m'en voudra pas si, au bas de l'une
des pages de ce livre rprouv, je me permets de lui rendre mes
humbles hommages. Il est reu  l'heure prsente de rire de sa
philosophie, que je ne dfendrai pas et dont j'entreprendrois en vain
de dmontrer la profondeur ou la hardiesse; mais, s'il a jug lui-mme
que cette philosophie a fait son temps, il n'en reste pas moins le
promoteur d'une littrature historique qui n'existoit pas et de
laquelle nous relevons tous, pauvres petits compilateurs de mmoires.
Ses derniers livres sont de beaux modles. Comme il a parl amplement
de madame de Chevreuse, il me messiroit d'en vouloir parler beaucoup.
C'est la _Candace_ (t. 1, p. 54) du _Dictionnaire des Prtieuses_. Son
histoire est longue, et par maints endroits touche  la politique:
aussi n'est-il pas jusqu'au soi-disant historien Alexandre Dumas qui
n'ait pris la plume pour en raconter quelque aventure.

Fille de M. de Montbazon, elle pouse le beau conntable de Luynes.
Leur mnage ne manque pas d'originalit. Louis XIII couchoit de temps
en temps avec eux, je ne sais en quelle place du lit. Ce grand roi
parot l'avoir aime,  moins qu'il ne colort d'une apparence
raisonnable l'affection qu'il avoit pour Luynes (Amelot de la
Houssaye, t. 1, p. 45). Croyons poliment que c'est pour elle qu'il se
glissoit ainsi entre les deux poux. Mais cela ne dura point: il se
mit vite  la har comme il hassoit, et dnona  Luynes les
galanteries du duc de Chevreuse, son grand chambellan. Le grand
chambellan, Claude de Lorraine, prince de Joinville, ami de la
marquise de Verneuil (Tallem., t. 2, p. 177), avoit en effet trouv
belle madame de Luynes, et, quand son premier mari l'eut possde
quatre ans et demi et fut mort, il l'pousa. C'toit le second des
Guise; il toit bien fait et honnte homme. L'amour ne dura gure.
Madame de Chevreuse se laisse aimer par M. de Moret (le jeune, tu 
Castelnaudary); en Angleterre, ambassadrice et charge de rgler le
mariage d'Henriette avec le frre de Louis XIII, elle accepte les
compliments du comte de Holland; M. de Chasteauneuf, peu aprs, ne lui
dplut point; Richelieu fut aussi son galant pendant le peu de temps
qu'il ne la perscuta pas pour les services qu'elle rendoit  son
amie, Anne d'Autriche. La perscution amne une suite d'vnements
bizarres: elle y pche en eau trouble l'amour d'un archevque. C'toit
 Tours, lorsqu'elle fuyoit la prison de Loches et chevauchoit vers
l'Espagne (Tallem., t. 1, p. 401). Le duc de Lorraine Charles IV fut
aussi l'un de ses adorateurs; mais il seroit bien long de nommer tous
ceux qui l'aimrent et qu'elle aima. Madame de Chevreuse trouvoit du
temps, au milieu de ses intrigues, pour aller jaser  l'htel de
Rambouillet.

Lorsque Louis XIII mourut, Anne d'Autriche, pour laquelle elle avoit
souffert, la rappelle, la nomme surintendante de sa maison
(Motteville, t. 5, p. 117), avec tous les honneurs possibles. Mais la
rgente n'est plus la reine, et le crdit de la duchesse n'entre que
pour peu de chose dans les mouvements de la nouvelle politique. Elle
s'en console ou feint de s'en consoler. Elle avoit t vraiment belle
et d'une beaut pleine d'esprit; elle toit vieillie, fatigue, mais
agrable encore, et Geoffroy, marquis de Laigues, protestant, d'une
ancienne maison du Dauphin, ex-capitaine des gardes de Gaston, se mit
alors  l'aimer. On croit qu'il l'pousa secrtement. Laigues a jou
un rle tantt  ct de Cond, tantt  ct de la reine (Motteville,
t. 4, p. 267), tantt  ct de Retz. C'est lui qui, en 1648, avertit
la cour du srieux de la scne des barricades; c'est lui, en 1650, qui
conseille l'arrestation des princes. Volage, mais habile et
clairvoyant, il fut rellement l'un des chefs de la Fronde ou du parti
royal (Motteville, t. 3, p. 264, 279, 362). Il avoit une grande
valeur (Retz, p. 132), mais peu de sens et beaucoup de prsomption.
Il s'toit brouill avec Cond  la suite d'une querelle de jeu
(Guy-Joly, p. 10, 1648). Il inventa une ambassade de l'archiduc au
Parlement en 1649. Le marquis de Noirmoutiers toit son compagnon
assidu.

Madame de Chevreuse n'eut pas toujours  s'en louer. Laigues avoit
connu intimement Voiture (Tallemant des Raux, t. 3, p. 62).

Le duc de Chevreuse mourut en 1657, trs g. C'toit, par ordre de
naissance, le quatrime fils du Balafr. Il toit n en 1578. La
duchesse (Marie de Rohan, fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon,
grand veneur de France) toit ne en 1600. Elle mourut  Gagny, prs
de Chelles, le 12 aot 1679.

On n'a pas toujours dit qu'elle fut l'une des ennemies de Fouquet
(Mottev., t. 5, p. 132), et qu'avec Laigues elle dtermina  prendre
parti contre lui la reine-mre, qui, le 27 juin 1661, l'toit alle
voir.

Sa fille, non pas Anne-Marie, abbesse de Pont-aux-Dames, morte le 5
aot 1652 (Walck., t. 1, p. 418), mais Charlotte-Marie, ne en 1627 en
Angleterre, a t trs passionne pour sa part. Mademoiselle dit:
C'toit une belle fille (t. 2, p. 368) qui n'avoit pas beaucoup
d'esprit. Elle avoit de l'esprit lorsqu'elle aimoit. Voyez Retz (p.
97 et 353): Elle avoit plus de beaut que d'agrment, estoit sotte
jusques au ridicule par son naturel. La passion lui donnoit de
l'esprit, et mesme du srieux et de l'agrable, uniquement pour celui
qu'elle aimoit; mais elle le traitoit bientt comme ses jupes: elle
les mettoit dans son lit quand elles lui plaisoient; elle les
brusloit, par une pure aversion, deux jours aprs.

Madame de Motteville (t. 3, p. 271) la juge ainsi: Mademoiselle de
Chevreuse toit belle, elle avoit en effet de beaux yeux, une belle
bouche et un beau tour de visage; mais elle toit maigre et n'avoit
pas assez de blancheur pour une grande beaut.

Conti (Pierre Coste, p. 92) fut, en 1651, bloui de cette beaut,
qu'il voyoit grande. Retz la savoura. Ce fut l'abb Fouquet qui en
jouit le dernier. Elle mourut en trois jours, le 7 novembre 1652,
d'une maladie qui la dfigura (Guy-Joly, p. 70) et laissa
vhmentement souponner le poison. Elle avoit alors vingt-cinq ans,
comme vous voyez. C'est bien jeune pour mourir quand on est galante.]

[Note 67: Le premier livre est clos. Le commentateur n'a-t-il rien
oubli? N'a-t-il fait aucune confusion de date? A-t-il le droit
d'affirmer qu'on ne sauroit rien ajouter aux couleurs qu'il a
fournies? Le commentateur sait qu'il a oubli bien des choses; il sait
combien il est difficile d'viter toute erreur, et il sait surtout que
son commentaire n'empchera personne d'en faire un meilleur.

Mais, en vrit, faut-il que des notes de ce genre, en un livre de ce
got, soient mthodiquement composes et classes? Doivent-elles
raconter rgulirement l'histoire des personnes, en partant de la date
de la naissance pour arriver  la date de la mort? Ne faut-il point
s'y passer des parchemins gnalogiques lorsqu'on le peut? Est-ce la
vie politique, la vie au grand jour de ces gens, que j'ai  exposer?
Dois-je me garder, si en un coin je ne puis accumuler tout ce que les
livres m'ont appris, de rserver pour un autre endroit le surplus de
mon butin? M'est-il interdit de revenir sur mes pas lorsque j'ai
march trop vite? Je ne le pense pas, et, si j'ai tort, je demande
qu'on me le pardonne.

Ai-je assez montr madame d'Olonne dans ses fonctions de prcieuse et
sous son nom de _Dorimnide_ (Somaize, t. 1, p. 97)? Ai-je assez parl
de sa soeur Magdelaine, femme de la Fert-Senneterre? Les notes qui
viendront  la suite des miennes, dans les tomes 2 et 3 de la prsente
collection, ne peuvent manquer, lorsqu'il le faudra, de les complter
ou de les rformer. C'est gal, j'ajouterai toujours quelque chose.

On ne voit pas souvent dans les _faits divers_ de nos journaux qu'il
soit question de vols commis dans les appartements des Tuileries par
des dames de la cour. Madame d'Olonne ne se contraignoit pas. Elle a
envie d'un soufflet de peau d'Espagne qui est attach au service de la
chemine d'Anne d'Autriche, beau soufflet, du reste, soufflet de bois
d'bne garni d'argent: elle charge un sien admirateur, Moret,
d'enlever le soufflet dsir, et Moret le dcroche, le cache, l'enlve
et l'apporte (Montp., t. 3, p. 416). Le mal est que la reine sut quel
feu son soufflet volage excitoit aux tincelles.

Un peu plus il falloit insister sur le chapitre de Beuvron, et ne pas
craindre, avec madame de Caylus (p. 415 de l'dit. Petitot), de le
montrer perdument amoureux de madame Scarron. La comtesse de Beuvron,
sa belle-soeur (mademoiselle de Thobon), est morte  70 ans
(Saint-Simon, t. 6, p. 429). Enfin c'est lui plus probablement que son
frre qui a gt

    Le grand chemin de la Fert.

Leur soeur, Catherine-Henriette, duchesse d'Arpajon, est ne en
1622; elle est morte le 11 mai 1701. Le duc d'Arpajon avoit t mari
deux fois lorsqu'il l'pousa. Les Beuvron toient parents des
Matignon, dont on voit si souvent le nom  ct du leur.

Puisque j'ai cit plus haut Somaize et dit le nom prcieux de madame
d'Arpajon, je puis bien demander  Somaize autre chose qu'un nom (t.
1, p. 71). Il rpondra en sa faveur:

La plus noire mdisance ne l'a jamais pu accuser que de trop de
froideur, tant sa vertu est connue de tout le monde et tant l'on en
est bien persuad. Ce n'est pas qu'elle soit de ces femmes qui sont
sages par force, car les charmes de son visage ont de quoy disputer
avec ceux des plus belles. Elle crit fort bien en prose et discerne
admirablement les bons vers d'avec les mauvais.

Passons  Candale. Il n'toit pas le premier de son nom. Le duc
d'Epernon, son pre, avoit eu deux frres: 1 le duc de Candale, 2 le
cardinal de la Valette. Cet oncle avoit pris son nom d'un duch
maternel. Il s'ensuit que, lorsque Tallemant impute  un Candale la
cration du petit Tancrde de Rohan, c'est  Candale I qu'il en veut.

Madame de Saint-Loup (mademoiselle de La Roche-Posay), la _Silnie_
des Prcieuses (t. 2, p. 354), la premire matresse de Candale,
mriteroit certainement qu'on parle d'elle dans ces notes; mais je me
contenterai de renvoyer les lecteurs  Tallemant des Raux. Il y a
aussi Bartet, ce pauvre Bartet, dont je n'ai pas men l'histoire
jusqu'au bout. Les gens de cour n'en voulurent pas beaucoup  Candale,
qui lui avoit jou le vilain tour que vous savez, parcequ'il toit
insolent et peu aim (V. les Mm. de Conrart). Saint-Simon (t. 6, p.
121) raconte comment il trouva un asile auprs de Lyon chez les
Villeroi. Le plaisant est qu'il poussa la vie jusqu' 105 annes
compltes, n'tant mort qu'en 1707 et tant n en 1602. Il avoit t
l'homme de Mazarin. M. Chruel a indiqu les lettres trs
particulires qu'il lui crivoit (_Archives des aff. trang._, France,
t. 154, pice 107, etc.).

J'emprunterai encore, au sujet de Candale, quelques lignes  Amelot de
la Houssaye:

Le dernier duc de Candale prtendoit tre prince,  cause que sa mre
toit fille btarde d'Henri IV; mais toute la cour se moquoit de cette
prtention, dont il ne recueillit que le sobriquet de _Prince des
Vandales_.

Mademoiselle d'Epernon, soeur unique du duc de Candale, aimoit
perdument le chevalier de Fiesque, et voulut lui faire faire sa
fortune en l'pousant. (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 411.)

Il meurt  Mardick; elle se fait religieuse.

J'ai laiss Conti de ct, non pour l'oublier, mais dans l'intention
de le placer plus loin,  ct de son frre.

M. Walckenaer (t. 4, p. 350) a expliqu trs clairement comment
Jeannin toit possesseur du marquisat de Montjeu. Expilly (t. 4, p.
855) parle aussi de ce marquisat. Mais ce n'est pas pour indiquer ces
claircissements gographiques que je remettrai Jeannin, le coquet
Jeannin en scne; c'est pour demander  Saint-Simon (t. 5, p. 3)
d'autres claircissements plus utiles, et qu'il donne de la manire la
plus imprvue en parlant des ftes de Sceaux, vers l'anne 1703. Voici
la page du matre:

Il s'y toit fourr, sur le pied de petite complaisante, bien honore
d'y tre, comme que ce ft, soufferte, une mademoiselle de Montjeu,
jaune, noire, laide en perfection, de l'esprit comme un diable, du
temprament comme vingt, dont elle usa bien dans la suite, et riche en
hritire de financier. Son pre s'appeloit Castille, comme un chien
citron, dont le pre, qui toit aussi dans les finances, avoit pris le
nom de Jeannin pour dcorer le sien, en l'y joignant de sa mre, fille
du clbre M. Jeannin, ce ministre d'tat au dehors et au dedans, si
connu sous Henri IV.

Le pre de notre pouse avoit pris le nom de Montjeu d'une belle
terre qu'il avoit achete. Il avoit ajout beaucoup aux richesses de
son pre dans le mme mtier. Il avoit la protection de M. Fouquet;
elle lui valut l'agrment de la charge de greffier de l'ordre, que
Novion, depuis premier prsident, lui vendit en 1657, un an aprs
l'avoir achete. La chute de M. Fouquet l'reinta. Aprs que les
ennemis du surintendant eurent perdu l'esprance de pis que la prison
perptuelle, les financiers de son rgne furent recherchs. Celui-ci
se trouva fort en prise: on ne l'pargna pas; mais il avoit su se
mettre  couvert sur bien des articles; cela mme irrita. Le roi lui
fit demander la dmission de sa charge de l'ordre, et, sur ses refus
ritrs, il eut dfense d'en porter les marques.

Il avoit long-temps tremp en prison, on le menaa de l'y rejeter; il
tint ferme. On prit un milieu: on l'exila chez lui en Bourgogne, et
Chteauneuf, secrtaire d'tat, porta l'ordre, et fit par commission
la charge de greffier. Enfin le financier, mt de sa solitude dans
son chteau de Montjeu, o il ne voyoit point de fin, donna sa
dmission. La charge fut taxe et Chteauneuf pourvu en titre. Montjeu
eut aprs cela libert de voir du monde, et mme de passer les hivers
 Autun. Bussy-Rabutin, qui toit exil aussi, en parle assez souvent
dans ses fades et pdantes lettres.  la fin, Montjeu eut permission
de revenir  Paris, o il mourut en 1688. Sa femme toit Dauvet,
parente du grand fauconnier.

Madame du Maine conclut le mariage et en fit la noce  Sceaux. Le duc
de Lorraine s'en brouilla avec le prince et la princesse d'Harcourt,
et fit dfendre  leur fils et  leur belle-fille de se prsenter
jamais devant lui, surtout de ne mettre pas le pied dans son tat.

Le livret du Muse de Versailles (par M. E. Souli), dont j'ai dj
lou ou louerai l'exactitude, commet une erreur (t. 2, p. 466) 
propos du nom de comtesse de Fiesque: il confond la mre (Anne Le
Veneur) et la belle-fille (Gilonne d'Harcourt). La belle-fille ne doit
pas tre trop sacrifie  l'amour de l'anecdote. Elle eut rellement
de l'esprit, elle ne fut pas libertine et elle aima les lettres
jusqu' la folie. Somaize (t. 1, p. 96) la traite fort bien:

_Felicie_ est une prtieuse de haute naissance qui fleurissoit du
temps de _Valre_ (Voiture), bien qu'elle ft dans un ge o  peine
les autres savent-elles parler. Sa ruelle est encore aujourd'hui la
plus frquente de tout Athnes, et l'esprit de cette illustre femme
est gnralement cherch de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus
spirituel dans cette grande ville. Les autheurs les plus connus et qui
ont le plus de rputation font gloire de soumettre leurs ouvrages 
son jugement: aussi a-t-elle des lumires qui ne sont pas communes 
celles de son sexe, ce qui est ais de juger par les visites que les
deux _Scipions_ (M. le Prince et son fils) luy rendent. La belle
_Dorimenide_ (madame d'Olonne) est une de ses plus intimes amies.

Son perscuteur, le chevalier de Grammont (dans Somaize, le chevalier
de Galerius, poursuivant de _Lidaspasie_, mademoiselle Leseville, et
de sa soeur), avoit t abb. Peut-tre n'ai-je pas dit de cet homme
assez de mal. L'esprit sduit si bien, mme en ses dbauches! Mais
Saint-Simon nous ramnera dans le vrai, s'il ne nous pousse pas au
del. Il le cite  son tribunal (t. 5, p. 333) lorsqu'il meurt, en
1707:

C'toit un homme de beaucoup d'esprit, mais de ces esprits de
plaisanterie, de rparties, de finesse et de justesse  trouver le
mauvais, le ridicule, le foible de chacun, de le peindre en deux coups
de langue irrparables et ineffaables, d'une hardiesse  le faire en
public, en prsence et plutt devant le roi qu'ailleurs, sans que
mrite, grandeur, faveurs et places en puissent garantir hommes ni
femmes quelconques.  ce mtier, il amusoit et instruisoit le roi de
mille choses cruelles, avec lequel il s'toit acquis la libert de
tout dire jusque de ses ministres. C'toit un chien enrag  qui rien
n'chappoit. Sa poltronnerie connue le mettoit au dessous de toutes
suites de ses morsures; avec cela, escroc avec impudence et fripon au
jeu  visage dcouvert.

Avec tous ces vices, sans mlange d'aucun vestige de vertu, il avoit
dbell la cour et la tenoit en respect et en crainte. Aussi se
sentit-elle dlivre d'un flau que le roi favorisa et distingua toute
sa vie.

Vient la tribu des La Rochefoucauld: le pre, Franois VI; le fils
Marsillac, Franois VII, et Sillery, son oncle. Que voici encore une
vive peinture de Saint-Simon! Nous sommes en 1706 (t. 5, p. 261), et
nos hros ont perdu leurs grces juvniles:

Ce Marly produisit une querelle assez ridicule. Il faisoit une pluie
qui n'empcha pas le roi de voir planter dans ses jardins. Son chapeau
en fut perc: il en fallut un autre. Le duc d'Aumont toit en anne,
le duc de Tresmes servoit pour lui. Le porte-manteau du roi lui donna
le chapeau; il le prsenta au roi. M. de La Rochefoucauld toit
prsent. Cela se fit en un clin d'oeil. Le voil aux champs, quoique
ami du duc de Tresmes. Il avoit empit sur sa charge, il y alloit de
son honneur: tout toit perdu. On eut grand' peine  les raccommoder.
Leurs rangs, ils laissent tout usurper  chacun; personne n'ose dire
mot, et pour un chapeau prsent tout est en furie et en vacarme. On
n'oseroit dire que voil des valets.

 quoi bon s'acharner aprs Marsillac? Je n'ai nulle raison pour ne
montrer que ses ridicules, et je dois enregistrer ses tats de
services. N le 15 juin 1634, il commence  servir en 1652; au sige
de Landrecies, en 1655; il est mestre de camp du rgiment de
Royal-Cavalerie en 1666; il va en Flandre en 1667, en Franche-Comt en
1668; il est gouverneur du Berry en 1671; il prend part au passage du
Rhin en 1672; il devient grand veneur en 1679, et chevalier de l'ordre
du Saint-Esprit en 1689. Il est mort le 11 janvier 1714.

Ai-je dit qu'il aima la premire Madame? (V. La Fayette.)

Quant  Sillery, voici ce qu'Amelot de la Houssaye (t. 1, p. 539) dit
de l'origine de sa maison; cela nous dispense de parler aux
gnalogistes: _Brulart_. Cette maison est originaire d'Artois et
vient d'un Adam Brulart, seigneur de Hez audit pays, lequel Filippe de
Valois fit grand matre des engins, cranequiniers et arbalestriers de
France.

L'amour de la gnalogie m'entrane. Les Villarceaux sont des Mornay
de la branche d'Ambleville et Villarceaux. Ils se manifestent ainsi
dans le monde:

Pierre de Mornay, assassin en 1626, pouse le 6 avril 1616
Anne-Olivier de Leuville, morte en 1653.

De ce mariage:

1 Louis, mort le 21 fvrier 1691,  soixante-douze ans, aprs avoir
pous, en 1643, Denise de La Fontaine, d'o trois fils et une fille;

2 Claude, mort jeune;

3 Ren, mort le 2 septembre 1691;

4 Madeleine, abbesse de Gif;

5 Charlotte, qui pousa (1643) Jacques Rouxel, comte de Grancey,
marchal de France, etc. (morte le 6 mai 1694).

J'ai fait l'loge de Mercoeur. Ce Somaize qui, en somme, apprend peu
de chose, apprend qu'il aima une demoiselle Sciroeste d'Avignon (t. 1,
p. 215). Ce fut sans doute littrairement et en tout honneur. Il ne
faut pas nous gter nos bons maris, qui sont rares dans la socit
dont nous faisons l'histoire.

Villars toit peu de chose par la naissance, avons-nous dit.
Saint-Simon (t. 1, p. 26) n'y va pas de main morte; il crit:
petit-fils d'un greffier de Coindrieu. Bagatelle.

Nous ne sommes pas trs riches de documents sur le compte des
Manicamp. N'oublions donc pas un fait, si petit qu'il soit (Amel. de
la Houss., t. 2, p. 430). Le marchal d'Estres, frre de Gabrielle,
a pour troisime femme Gabrielle de Longueval, fille d'Achille de
Manicamp.

La terre de Manicamp est une terre de Soissonnois rige en comt
(octobre 1693) pour Louis de Madaillan de l'Esparre, marquis de
Montataire (Expilly).

Et je n'ai plus qu'un ou deux mots, l'un pour madame de Bonnelle,
l'autre pour Guitaut.

Le surintendant Bullion, pre de M. de Bonnelle, soutient en 1636,
aprs Corbie, le courage du cardinal. Cette anne mme il fait nommer
son fils prsident  mortier  la place de Le Coigneux. En 1643,  la
rentre en grce des proscrits, le prsident Le Coigneux demande sa
place; on fait Bonnelle conseiller d'honneur et cordon bleu (Amelot de
la Houssaye, t. 2, p. 100). Le prsident Bellivre, son beau-frre, le
trouva bien accommodant.

C'est peu de chose que nous dirons de Guitaut:

Le vieux Guitaut est mort le 12 mars 1663,  quatre-vingt-deux ans.
Notre Guitaut est n le 5 octobre 1626, et est mort le 27 dcembre
1685. On comprend bien qu'il y a de l'intrt, dans une Histoire
amoureuse,  savoir au juste l'ge des gens.

C'est dans la rue Saint-Anastase, et non dans la rue
Culture-Sainte-Catherine, o elle alla demeurer plus tard, qu'il est
voisin de madame de Svign (Walck., t. 4, p. 68).]

[Note 68: Quel duelliste que Boutteville, le pre de madame de
Chtillon! Il alloit provoquer quiconque toit devant lui cit comme
une fine lame. Chaque matin, chez lui, dans une salle basse, il y
avoit assaut de braves; le vin et le pain toient en permanence sur la
table avec les fleurets (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 262). On sait
quelle fut sa mort. Avant de monter sur l'chafaud, Cospean l'amena 
se convertir (La Houssaye, t. 1, p. 518).

Sa fille, madame de Chtillon, ne sera que trop souvent sur la scne.
Boutteville laissa aussi un fils posthume, n en 1627, Franois-Henri
de Montmorency, qui devint Luxembourg. Dans sa tendre jeunesse, il ne
parot pas si bravache que son pre: le chevalier de Roquelaure lui
donne un soufflet qu'il accepte (Tallem., chap. 202, t. 6, p. 178). Il
est assidu auprs de Cond, son parent. En 1649 il fait partie de la
confdration des nobles contre les tabourets de quelques duchesses
(Mottev., t. 3, p. 375); il figure chez Renard  ct de Jarzay (La
Rochefoucauld, p. 431) et provoque Beaufort, qui refuse de se battre
avec lui, le 23 janvier 1650. Il aimoit alors la belle et jeune
marquise de Gouville; mais le temps des amours tranquilles toit
pass: il faut qu'il combatte pour Cond. Il s'enferme alors dans
Bellegarde avec Tavannes. La ville est dgarnie; qu'importe? Ils
arborent sur le rempart (Dsormeaux, _Vie de Cond_, t. 2, p. 351) un
drapeau blanc, sem de ttes de morts, pour annoncer qu'ils toient
bons Franois, mais qu'ils se dfendroient jusqu'au dernier soupir.
C'est l l'apprentissage du futur _tapissier de Notre-Dame_. Il
partage la fortune de Cond chez les Espagnols; il est fait prisonnier
aprs l'engagement de Furnes (Montglat, p. 331). Il se marie, le 17
mars 1661, avec l'hritire de Piney-Luxembourg.

Sa jeunesse, si agite, ne ressemble pas entirement  celle des
langoureux Guiche et Candale; d'ailleurs, il avoit le malheur d'tre
contrefait. On a toutefois crit avec beaucoup d'abondance l'_Histoire
des amours du marchal de Luxembourg_ (1695).

Saint-Simon, qui ne l'a point connu jouvenceau et qui ne peut lui
pardonner ce qu'il a fait pour passer du dix-huitime rang des pairs
au second (chap. 9, 1694), a plus d'une fois taill pointue sa plume
pour dire de lui le mal qu'il en pensoit. Ce n'en fut pas moins,
lorsque l'heure arriva, l'un de nos plus habiles capitaines.
Saint-Simon l'avoue, au reste (t. 1, p. 144): Rien de plus juste que
le coup d'oeil de M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus
avis, de plus prvoyant que lui devant les ennemis ou un jour de
bataille, avec une audace, et en mme temps un sang-froid qui lui
laissoit tout voir et tout prvoir au milieu du plus grand feu et du
danger du succs le plus imminent; et c'toit l o il toit grand.
Pour le reste, la paresse mme.

Luxembourg est mort le 4 janvier 1695 (V. Dangeau). Sa mre[A],
galement mre de madame de Chtillon, lui survit; elle meurt  91
ans, en 1696, aprs avoir (Saint-Simon, t. 1, p. 215) vcu toute sa
vie retire  la campagne.]

[Note A: lisabeth, fille de Jean Vienne, prsident en la chambre
des comptes (Saint-Simon, t. 1, p. 134), marie en 1617.]

[Note 69: Gaspard IV de Coligny, marquis d'Andelot, puis duc de
Chtillon, promettoit d'tre un jour un gnral. Ds 1641 il est nomm
matre de camp du rgiment (Daniel, t. 2, p. 381) de Pimont, quoique
son pre vnt de perdre la bataille de la Marfe.

En 1644, le pre de mademoiselle de Vigean, que Cond aimoit, s'entend
avec le marchal de Chtillon pour marier sa fille  son fils
(Mottev., t. 2, p. 129). C'est alors que Cond pousse le fils  aimer
passionnment et  enlever mademoiselle de Montmorency. Chtillon
s'attache de plus en plus  son protecteur; il combat prs de lui 
Lens. Cond l'envoie raconter sa victoire et demande pour lui le bton
de marchal (Mottev., t. 3, p. 3); il n'obtient qu'un brevet de duc
(t. 3, p. 117)  la fin de l'anne 1648 (et non 1646.--Saint-Simon, t.
1, chap. 8). Saint-Simon l'appelle bon et paisible mari. Pourquoi
cela?

Quoi qu'il en soit, c'est lui qui commence la rputation de Ninon (V.
Saint-Evremont); il toit beau et vraiment aimable. Le coup de canon
ou la balle qui le tua  Charenton, en 1649, fut dtest dans les deux
partis (Guy Joly, p. 20). Chavagnac a racont cette triste mort (9
fvrier). Diverses pices, publies alors, contiennent son
pangyrique; elles sont numrotes 22706, 22707, 22708, dans la
_Bibliothque_ du P. Lelong. Chtillon ne laissa aucuns biens (Omer
Talon, 331). Il toit beau, avons-nous dit dj, bien fait de sa
personne et brave au dernier point. Au moment o il mourut, il aimoit
mademoiselle de Guerchy. Dans le combat (Montp., t. 2, p. 47) il
avoit une de ses jarretires (bleues) noue  son bras.

Son frre an, Coligny, a t, avec le duc de Guise, le hros du duel
romanesque de la place Royale, que M. V. Cousin a racont dans son
_Histoire de madame de Longueville_; mais il en a t le hros
malheureux.]

[Note 70: Ncessit sera de s'y prendre  deux et  trois fois
pour dire ce que je puis avoir  dire de madame de Chtillon. Ce ne
fut pas seulement une dame galante, comme madame d'Olonne; ce fut
aussi une femme politique, une Aspasie, une Impria. Mais je n'ai pas
 l'encenser, car elle n'a t que belle et n'a pas t aimable.

Les notes que nous consacrerons  claircir ou  garantir l'histoire
que Bussy a faite de madame de Chtillon ne peuvent avoir la
prtention de former un ensemble chronologique: ce sont les traits
pars d'un tableau qui ne diffre pas de celui qu'il a peint. M.
Walckenaer, dans le premier volume de ses Mmoires, a d'ailleurs
tudi avec soin toute cette histoire.

On ne doit pas se fier perdument  l'_Histoire vritable de la
duchesse de Chtillon_, Cologne, Pierre Marteau (Hollande,  la
Sphre), 1699, petit in-12 (catalogue Le Ber, n 2224). Madame de
Chtillon est ne en 1626; elle a t marie  Coligny en 1645; elle
est devenue veuve en 1649; elle s'est remarie en 1664 au duc de
Mecklembourg; elle est morte le 24 janvier 1695. Boutteville avoit
laiss trois enfants: madame de Chtillon (Isabelle-Anglique),
Marie-Louise, qui fut madame la marquise de Valenay, et enfin
Franois-Henri, qui devint le marchal de Luxembourg. On voit dans les
_Prtieuses_ de Somaize (t. 1, p. 191) cette prdiction, qui
s'applique  madame de Chtillon sous le nom de _Camma_ (1661):
L'amour se deffera de sa puissance entre les mains de Camma et luy
donnera tout ce qu'il possde, ce qui s'appellera du nom de
_Mtamorphose galante_.

Presque partout nous citons Somaize: c'est que tout notre monde a vcu
de la vie prcieuse, c'est que tous ces libertins et toutes ces femmes
lgres ont fil dans les ruelles le parfait amour avant de passer si
chaleureusement  la ralit. Les lettres et les dialogues de Bussy,
s'ils ne sont pas authentiques, sont parfaitement vraisemblables.
Ainsi s'exprimoit la galanterie la plus hardie. Madame de Chtillon
faisoit la prude (Conrart, p. 231) et la svre plus qu'aucune autre
dame. Elle toit Montmorency, elle toit Coligny elle avoit du sang
d'azur dans les veines; elle se sentoit duchesse et bel-esprit.
Mademoiselle Desjardins a crit pour elle le _Triomphe d'Amarillis_;
elle y passe divinit et y trne sur les nuages. Nous sommes loin des
gourgandines de Rgnier avec ce monde beau parleur; nous sommes loin
aussi des vigoureuses passions de l'Italie ou de l'Espagne. Peu s'en
faut que madame de Chtillon ne figure parmi les dvotes. Parmi les
pices justificatives de l'_Histoire de madame de Longueville_ par M.
V. Cousin, il y a quelques lettres de Madame de Longueville, de la
princesse douairire et de Madame de Chtillon: ce sont des mres de
douleur, des colombes chrtiennes; elles parlent le mielleux langage
de saint Franois de Sales. On a quelque peine  tenir ses lvres
pinces lorsqu'on voit madame de Chtillon dposer solennellement en
faveur de la saintet de la mre Magdelaine de Saint-Joseph (1655),
religieuse carmlite dont on poursuivoit  Rome la batification.

Parlons d'abord de son second mari, de celui qui lui donna le nom de
Meckelbourg, pour qu'il n'y ait plus qu' songer librement  madame de
Chtillon. C'est en fvrier 1664,  trente-huit ans, qu'elle l'pousa.
Christian-Louis de Meckelbourg (Mecklembourg)-Schwerin, chevalier de
l'ordre le 4 novembre 1663, toit veuf et avoit  peu prs le mme ge
qu'elle. Il est mort  La Haye en 1692 (Saint-Simon, _Notes 
Dangeau_, t. 2, p. 273). Il toit rveur, et sa femme lui donna de
quoi rver. Madame de Svign nous apprend (30 dcembre 1672) qu'on se
moquoit de lui volontiers. Madame (28 aot 1719) dit: C'toit un
singulier personnage que ce prince. Il toit bien lev, il apprcioit
fort bien les affaires, il raisonnoit avec justesse; mais, dans tout
ce qu'il faisoit, il toit plus simple qu'un enfant de six ans.

Et le reste.

Il y avoit une chanson ainsi tourne:

    Ventadour et Mecklembourg
    Sont toujours tout seuls au cours;
        Ce n'est pas que l'amour
    Leur tracasse la cervelle,
        Mais c'est qu' la cour
    On les fuit comme des ours.

Laissons ce malheureux, qui n'a pas mrit son sort, et qu'aprs tout
il ne faut pas plaindre s'il a tenu absolument  possder la brillante
madame de Chtillon.

De trs bonne heure, mademoiselle de Boutteville s'toit montre
encline  l'amour. D'abord elle s'imagine que Cond l'adore (1644).
Cond faisoit semblant de l'aimer par ordre de mademoiselle du Vigean,
qu'il aimoit en ralit (Motteville, t. 2, p. 130). Elle n'a que
dix-neuf ans quand Coligny l'enlve. Ce fut une scne de mlodrame: un
suisse de madame de Valenay, sa soeur, y prit vertueusement. La
mre poussoit des cris de Rachel dsespre. Un amant vinc, Brion,
faisoit chorus. Voiture n'y vit pas de mal (Oeuv., t. 2, p. 174), et
dit du ravisseur, dans un rondeau que nous approuvons:

    Il a bien fait, s'il faut que l'on m'en croye.

On parloit beaucoup alors de la beaut de mademoiselle de Guerchy.
Madame de Chtillon apprit avec une grande joie que le jeune prince de
Galles la jugeoit plus belle que sa rivale (Montp., t. 2, p. 1, 1647);
mais M. de Chtillon devoit, au jour de sa mort, avoir la jarretire
de cette rivale noue autour de son bras.

Je sais bien que les Mmoires de M. de *** ne peuvent pas tre
considrs comme des mmoires d'une grande valeur et qu'ils
ressemblent  une compilation; je les appellerai toutefois en
tmoignage. Ce qu'ils disent nous fait faire un grand pas dans notre
histoire, et, aux louanges mrites en 1648 par la beaut de la
duchesse, ils ajoutent dj quelque chose des critiques svres que sa
conduite postrieure va attirer sur elle.

lisabeth de Montmorency toit de belle taille; son air et son port
toient nobles et pleins d'agrments; ses traits toient rguliers, et
son teint avoit tout l'clat que peut avoir une brune; mais sa gorge
et ses mains ne rpondoient pas  la beaut de son visage. Son esprit
vif et plein de feu rendoit sa conversation agrable, et elle avoit
des manires douces et flatteuses dont il toit impossible de se
dfendre. Elle avoit de la vanit et aimoit la dpense; mais, comme
elle n'avoit pas assez de bien pour la soutenir, elle obligeoit ceux
qui s'attachoient auprs d'elle  fournir  ses profusions. Bien
qu'elle et beaucoup de discernement, aprs avoir vu  ses pieds un
prince aussi grand par ses belles qualits que par sa naissance, elle
s'abaissoit souvent  des complaisances indignes d'elle pour des
personnes qui lui toient infrieures en toutes choses, mais qui
pouvoient tre utiles  ses desseins. (Mm. de M. de ***, _Collect.
Michaud_, p. 469.)

Mais il faut d'abord que la dame soit veuve; marie elle est
contrainte; Chtillon expire donc dans l'une des premires journes
srieuses de la Fronde.

Ce jeune seigneur fut regrett publiquement de toute la cour  cause
de son mrite et de sa qualit, et tous les honntes gens eurent piti
de sa destine. Sa femme, la belle duchesse de Chtillon, qu'il avoit
pouse par une violente passion, fit toutes les faons que les dames
qui s'aiment trop pour aimer beaucoup les autres ont accoutum de
faire en de telles occasions; et comme il lui toit dj infidle et
qu'elle croyoit que son extrme beaut devoit rparer le dgot d'une
jouissance lgitime, on douta que sa douleur ft aussi grande que sa
perte. (Mott., t. 3, p. 183.)

Voil la veuve en campagne. Un prtre que nous reverrons, Cambiac, M.
de Nemours, Cond et d'autres de ci et de l, lui enlvent son
coeur, qu'elle expose fort aux surprises, peu par amour sincre, si
ce n'est pour Nemours, beaucoup par intrt. Cambiac lui servit 
conqurir un pouvoir absolu sur la princesse douairire, qu'il
dirigeoit, et qui lui lgua des rentes considrables (Lenet, p. 219).
On verra ce que signifia l'intrigue qu'elle eut avec Cond. En 1652,
au moment de la bataille Saint-Antoine, elle ne lui plat pas encore
beaucoup, car il lui fait une rude grimace chez Mademoiselle (Montp.,
t. 2, p. 269). Le canon avoit tonn tout le jour.  dner, elle
faisoit des mines les plus ridicules du monde, et dont l'on se seroit
bien moqu si l'on et t en humeur de cela. Un peu plus tard, la
mme anne (Montp., t. 2, p. 326), elle mouroit d'envie de donner
dans la vue  M. de Lorraine. Elle vint un soir chez moi, dit
Mademoiselle, pare, ajuste, la gorge dcouverte, etc. Ds qu'elle
fut partie, M. de Lorraine nous dit: Voil la plus sotte femme du
monde; elle me dplat au dernier point.--La veille ou
l'avant-veille, elle avoit fait venir un joaillier, lui prsent, et
avoit en vain essay de se faire offrir quelque bijou.

En mme temps elle aime Nemours, et la guerre n'y fait rien.
Mademoiselle est toujours bonne  interroger (t. 2, p. 214); elle nous
dira comment les amoureux couroient alors les grands chemins au
travers des mousquetades. Belle poque! et qu'un crivain a rcemment
eu raison (M. Feillet, dans la _Revue de Paris_) de traiter mal. Les
seigneurs mettent tout en rvolution; ils jouent  la bataille, ils
crivent des billets doux pendant que les campagnes succombent sous
une effroyable misre.

Madame de Nemours partit aussitt pour le venir trouver. Madame de
Chtillon vint avec elle jusqu' Montargis; elle disoit qu'elle alloit
pour conserver sa maison de Chtillon. Mais comme elle fut arrive 
Montargis, elle jugea que de l elle conserveroit bien ses terres, et
qu'il y avoit plus de sret pour elle  se mettre dans les filles de
Sainte-Marie, d'o elle ne sortoit que deux ou trois fois pour aller
voir M. de Nemours, quoique des officiers qui vinrent  Orlans en ce
temps-l me dirent qu'elle alloit tous les jours voir M. de Nemours
toute seule avec une charpe; qu'elle croyoit tre bien cache, mais
qu'il n'y avoit pas un soldat dans l'arme qui ne la connt.

Peut-tre sera-t-il  propos de placer ici une relation qu'on est tout
tonn, tant elle entre dans le dtail des choses, de trouver dans les
Mmoires de M. de *** (p. 533.--1652): M. le Prince toit plus
amoureux que jamais de la duchesse de Chtillon, et sa jalousie pour
le duc de Nemours avoit augment depuis qu'il n'avoit plus t le
mdiateur de l'accommodement du parti avec la cour. Le prince de Cond
avoit pri cette duchesse de ne plus voir son rival, et, comme elle
crut que la guerre, si elle duroit, loigneroit bientt ce prince,
elle lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui ne l'empcha pas
nanmoins de chercher les moyens de voir le duc de Nemours sans que
Son Altesse en et connoissance. Madame de Chtillon, ayant su que le
prince de Cond toit retenu au lit par quelque incommodit, en
avertit le duc de Nemours et lui manda de la venir voir  dix heures
du soir. Cet amant ne manqua pas  l'assignation, et, pour ne point
faire d'affaire  la duchesse, il laissa son carrosse dans une rue
dtourne, d'o il prit  pied le chemin de la maison, le nez
envelopp dans un manteau.

L'obscurit et le soin qu'il prenoit de se cacher lui firent manquer
la porte. Il entra dans une autre, qu'il trouva ouverte, et une fille
le conduisit sans lumire  une chambre o, aprs lui avoir dit que sa
matresse l'attendoit au lit, elle le laissa seul, tirant sur elle la
porte, qu'elle ferma  clef. Le duc de Nemours s'aperut bientt de la
mprise, parcequ'il ne s'attendoit pas  un traitement si favorable.
Il voyoit bien qu'il n'toit pas loin de la maison de la duchesse, et
il savoit que dans celle qui touchoit  la sienne il logeoit une fort
jolie femme, qu'il avoit vue plusieurs fois chez madame de Chtillon;
il avoit mme appris que le mari de cette femme toit sorti de la
maison pour aller poser une sauvegarde que M. le Prince lui avoit
donne,  la prire de la duchesse, pour une assez belle maison qu'il
avoit en Brie. Il rsolut de profiter de l'occasion que la fortune lui
offroit, et se coucha auprs de cette dame. Elle lui fit la guerre sur
sa paresse, et il s'en excusa en termes gnraux, pour ne rien dire
qui pt dcouvrir la mprise. Il comprit par la suite que c'toit pour
moi qu'elle le prit et que le voisinage avoit fait notre connoissance.
J'avois l'honneur d'tre connu de lui, et il savoit que mon pre avoit
un beau chteau  un quart de lieue de La Queue, en Brie. Ainsi il lui
fut plus ais de rpondre juste  ses questions. J'y vins un quart
d'heure aprs, et, trouvant la porte ferme, je crus que le mari toit
revenu, et je m'en retournai sans hsiter. Le duc passa la nuit avec
la dame, qui ne s'aperut de son erreur que par le retour de la lune.
Elle alloit s'exhaler en reproches contre celui qui venoit de la
tromper d'une manire si peu civile; mais, ayant reconnu le duc de
Nemours, elle se contenta de le prier de lui garder le secret.

M. le Prince, qui vouloit tre clairci si la duchesse de Chtillon
lui tenoit exactement parole, avoit mis des espions en campagne pour
investir la maison. Ils vinrent lui dire qu'ils avoient vu le carrosse
du duc de Nemours dans une rue voisine. Alors, oubliant ses
incommodits, il s'habilla et se fit porter en chaise chez la
duchesse. Elle fut surprise de sa visite, et craignit autant l'arrive
du duc de Nemours qu'elle l'avoit dsire un moment auparavant. Le
prince de Cond demeura avec elle jusqu' minuit, et il s'en alla sans
lui rien tmoigner de ses soupons. Le lendemain, aprs dner, le duc
de Nemours envoya un page pour s'informer de ce que faisoit la
duchesse de Chtillon, et il apprit qu'elle toit alle  la
promenade. Il se douta qu'elle toit au Jardin des Simples,
parcequ'elle cherchoit les promenades loignes. Il s'y rendit
aussitt, et, ayant vu son carrosse  la porte, il la chercha partout.
Aprs avoir parcouru le parterre et le bois, il monta jusqu'en haut en
tournant, et il l'aperut entre deux palissades seule avec le duc de
Beaufort. Il prta l'oreille, et il entendit que madame de Chtillon
disoit  ce duc qu'elle n'avoit jamais aim que lui, et que ses seuls
intrts l'avoient empche de conclure le trait de M. le Prince avec
la cour. Il alloit sauter les palissades pour suivre les transports de
sa jalousie, lorsqu'il vit faire la mme chose au prince de Cond,
qui, sans rien dire au duc de Beaufort, accabla la duchesse de
reproches et jura de ne la voir jamais.

Le lendemain, duel de Nemours et sa mort.

Elle se console (Montp., t. 2, p. 292), et voici, pour cette fois, un
dernier texte invoqu en preuve: Son Altesse Royale et M. le Prince
entrrent et s'approchrent; elle leva son voile et se mit  faire une
mine douce et riante. Je crus voir une autre personne sous cette
coiffe: elle toit poudre et avoit des pendants d'oreilles; rien
n'toit plus ajust. Ds que M. le Prince alloit d'un autre ct, elle
rabaissoit sa coiffe et faisoit mille soupirs. Cette farce dura une
heure et rjouit bien les spectateurs.]

[Note 71: Celui-ci, c'est Gaston Jean-Baptiste, n en 1615, et
marquis de son nom. Il toit fils d'Antoine, baron de Roquelaure,
marchal de France, n en 1543, mort en 1625, aprs avoir donn le
jour  dix-huit enfants: 1 du premier lit,  cinq filles et  un fils
mort en 1610; 2 du second lit,  quatre filles et  huit fils, dont
Gaston est le troisime.

Voici la notice que consacre  notre Roquelaure le livret intressant
du _Muse de Versailles_ (t. 2, p. 630), livret qui a la valeur d'un
ouvrage srieux et qui fait honneur  M. Eudoxe Souli: Fils du
marchal Antoine de Roquelaure, n en 1615, il porta d'abord le nom de
marquis de Roquelaure, servit dans les armes du roi comme capitaine
de chevau-lgers, puis comme colonel d'un rgiment d'infanterie, et
fut fait deux fois prisonnier, en 1641, au combat de la Marfe; en
1642,  la bataille d'Honnecourt. Matre de la garde-robe du roi, il
combattit  Rocroy en 1643, fut fait marchal de camp, fit les
campagnes de Flandre et de Hollande, et devint lieutenant gnral en
1650. Louis XIV rigea sa terre de Roquelaure en duch-pairie en 1652
et le fit chevalier de l'ordre du Saint-Esprit en 1661. Il se trouva 
la conqute de la Franche-Comt en 1668,  celle de Hollande en 1672,
fut gouverneur gnral de Guyenne en 1676, et mourut  Paris le 11
mars 1683. Tels sont les tats de service de l'homme.

On voit  Bordeaux, en 1650, un chevalier de Roquelaure (Lenet, p.
381) dans le parti de Cond. Le marquis appartient au parti de la
cour, et va, cette anne-l mme,  Bordeaux (Mott., t. 4, p. 77) avec
le marchal de la Meilleraye. Il ne se gnoit pas d'ailleurs pour
garder des intelligences dans le camp ennemi, ce qui, un moment, en
1649 (Mott., t. 3, p. 267), le fait loigner par Mazarin. Il toit
hardi, grand parleur et gascon. Peut-tre voudroit-on que dans cette
note un pareil personnage ft moins officiellement dcrit, car le nom
de Roquelaure a le privilge, au temps des lectures sournoises du
collge, de tenir en veil notre gat; mais c'est surtout le fils de
notre Roquelaure qui a t friand de scandale. Celui-ci, dj dou
d'une langue de hbleur, n'a pas aussi hardiment saut par dessus les
bornes. Ce fut, d'ailleurs, un marchal de France _in petto_ (Monglat,
p. 287).

N'allons pas jusqu' rduire la vrit: il fatigua plus d'une fois ses
contemporains. Dans le _Ballet des Noces de Thtis et de Pele_, en
1654, Benserade lui fit chanter malignement, sous le costume d'une
dryade:

    Il n'est point de fort qui ne soit indigne
    Du fracas ennuyeux que j'ai fait tant de fois,
    Et, sitt que je hante une souche de bois,
    Il vaudroit tout autant qu'on y mt la cogne.

Lorsque Lauzun fut disgraci, Roquelaure demanda, sans vergogne, ses
lods et ventes  Louis XIV (La Place, t. 3, p. 216), qui lui rpondit:
Il ne faut pas profiter de la disgrce des malheureux. Attrape,
camarade! Tallemant lui a consacr son chapitre 234; il le taxe
d'impertinence, doute de sa bravoure, mais reconnot qu'il toit bon
abatteur de bois. Nous savons ce que parler veut dire.

Tallemant parle aussi de sa femme, Charlotte-Marie de Daillon, fille
du comte du Lude, une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle
de la cour. Loret (septembre 1653) n'a pas oubli ce mariage.
Roquelaure toit riche; il donne  sa fiance douze bourses parfumes
contenant 6,000 pices d'or de 11 livres 10 sous: cela faisoit 69,000
livres, et feroit quelque chose comme 200,000 livres. Lorsqu'elle fut
accouche deux fois, Loret la trouve encore

    Plus frache et plus belle que Flore.

Assurment, c'est une belle crature, dit Mademoiselle. Quant 
madame de Svign, elle dclare que madame de Roquelaure battoit
toutes les autres  plate couture. Elle aimoit Vardes lorsqu'elle se
maria, et ne put jamais s'habituer  se plaire en son tat de femme
marie. Douce, rveuse, plaintive, elle fut peut-tre touche, vers la
fin, de l'amour que tmoignoit pour elle le duc d'Anjou. Elle mourut
en 1657. Le lendemain de sa mort, le duc d'Anjou va  confesse,
communie et fait dire mille messes (Montp., t. 3, p. 268).

Roquelaure ne fut jamais duc vrifi. En 1663 Louis XIV lui fit
dfendre de soumettre son brevet au Parlement (Mott., t. 5, p., 196).

La Bibliothque nationale possde (Catal., t. 2, n 3668) une affiche
faite au sujet du ban et arrire-ban de Normandie, le 21 aot 1674, au
nom de Roquelaure, commandant en chef des troupes de la province.

Son fils, Biran, voluptueux sans scrupule (Saint-Simon, t. 5, p. 77),
pouse mademoiselle de Laval, fille d'honneur de la dauphine et
matresse du roi. Une fille lui arrive trop vite: Mademoiselle,
dit-il, soyez la bienvenue; je ne vous attendois pas si tt. Il se
rua dans le bas comique et accepta cavalirement son rle de mari
avantag (V. Caylus, V. les _Lettres de Madame_, t. 1, p. 236). On
voit dans les _tats du comptant_ pour 1685 (Pierre Clment, _le
Gouvernement de Louis XIV_, p. 283): Au sieur duc de ----, pour le
parfait paiement de ce que Sa Majest a donn  ladite duchesse par
son contrat de mariage, 40,000 livres.

Lui aussi, ce Roquelaure, fut un duc  brevet; il toit ami intime de
Vendme. Saint-Simon (t. 1, p. 150) a racont une scne terrible que
lui fit au jeu, en 1695, cet ami redoutable. L'affront fut digr, et
les plaisanteries, interrompues un instant, rejaillirent de plus
belle.

Roquelaure le fils est mort en 1734. Ds 1718 on avoit publi en
Hollande _le Momus franois_, ou les Aventures divertissantes du duc
de Roquelaure. C'est un recueil de sottises et d'ordures.]

[Note 72: Tout le monde a lu ses mmoires. Il est n en 1614 et
fut lve de saint Vincent de Paul. Tallemant des Raux l'a peint:
Petit homme noir qui ne voit que de fort prs, mal fait, laid, et
maladroit de ses mains  toute chose. Il n'avoit pourtant pas la mine
d'un niais; il y avoit quelque chose de fier dans son visage.

Nous ne mettrons ici qu'un trait de son histoire: son amour et ses
projets pour madame de la Meilleraye. Cela est bien fou! dit un fou,
l'abb de Choisy (p. 565, collect. Michaud). C'est Saint-Simon (t. 8,
p. 187) qui parle: La marchale de la Meilleraye (morte en 1710, 
quatre-vingt-huit ans) avoit t parfaitement belle et de beaucoup
d'esprit. Elle tourna la tte au cardinal de Retz, jusqu' ce point de
folie de vouloir tout mettre sens dessus dessous en France,  quoi il
travailla tant qu'il put, pour rduire le roi en tel besoin de lui
qu'il le fort d'employer tout Rome pour obtenir dispense pour lui,
tout prtre et vque sacr qu'il toit, d'pouser la marchale, dont
le mari toit vivant, fort bien avec elle, homme fort dans la
confiance de la cour, du premier mrite, dans les plus grands emplois.
Une telle folie est incroyable et ne laisse pas d'avoir t.

Que voulez-vous? Cet homme avoit une me de feu quand l'amour lui
mettoit martel en tte.

Retz, quelque jugement qu'on porte sur sa vie politique, a fait une
fin qui ne manque pas de grandeur. Madame de Svign l'a aim et
admir fidlement. Il est mort le 24 aot 1679. Nous lui saurons gr,
avec le _Valesiana_ (p. 293), de sa constante sympathie pour les gens
de lettres.]

[Note 73: Henri II de Savoie avoit pous, le 22 mars 1657, Marie
d'Orlans-Longueville, fille de Henri II de Longueville, ne le 5 mars
1625, morte bien tard, en 1707, le 16 juin. Elle figure parmi les
prcieuses sous le nom de _Nitocris_ (Prt., t. 2, p. 308). Elle
aimoit les romans de chevalerie. C'est  elle que l'abb Cotin a ddi
le sonnet clbre:

    Votre prudence est endormie, etc.

Elle a laiss des Mmoires. Nemours (1624-1652) avoit un frre an,
Charles-Amde, beau, brave, spirituel, ami de Cond (Lenet, p. 455).
Retz le juge svrement; Moins que rien (p. 214) pour la capacit.
Nemours est l'un des hros de la Fronde (Mottev., t.3, p. 103), et ds
le dbut. Il reoit treize blessures  la bataille Saint-Antoine
(Mottev., t. 4, p. 340): il avoit ses prtentions comme un autre
(Montp., t. 2, p. 251). Nous avons dit comment on le rendit amoureux
de madame de Longueville, sa belle-mre, ma foi.

Il faut le regarder comme l'un des plus doux et des plus honntes
coureurs d'aventures de ce temps. Sa vie l'ennuyoit; il en toit
presque honteux. Madame de Mottevile dit de lui quelque chose qui lui
fait honneur (t. 4, p. 348,--1648):

Il avoit mand au ministre que ses prtentions n'empcheroient point
la paix, et qu'il renonoit de bon coeur  tous ses avantages pour
rentrer dans son devoir, dont il ne s'toit cart que par malheur et
par l'engagement d'amiti o il s'toit trouv avec M. le Prince.

La triste querelle de Nemours et de Beaufort (V. Conrart, p. 143) a
t raconte en dtail par Mademoiselle (t. 2, p. 192, 288). Elle
cota la vie  l'agresseur.

    Chacun diffremment tmoigne son regret,

dit Benserade;

    Les hommes en public, les femmes en secret.

De trs nombreuses pices de la Bibliothque nationale (Catal., t. 2,
nos 2869-2878) s'y rapportent.

On peut lire avec intrt l'ouvrage dont voici le titre (n 2232 du
_Catalogue Leber_): _Le duc de Guise et le duc de Nemours_, Cologne,
chez Clou Neuf (Hollande,  la Sphre), 1684, petit in-12.

Pierre Coste (p. 60) dit bien que c'est aux eaux que Nemours aima
madame de Chtillon, depuis peu marie. On peut dire, remarque-t-il,
qu'il n'a eu de vritable inclination que pour cette duchesse.
Ajoutons ici quelques lignes tires des Mmoires de Mademoiselle (t.
2, p. 51; 1649); elles confirment le tmoignage de notre texte:

M. de Nemours commenoit alors  faire le galant de madame de
Chtillon; cet amour avoit commenc ds le premier voyage de
Saint-Germain, et la galanterie de son mari qui avoit commerce en ce
temps-l pour Guerchy fit que celle de M. de Nemours lui dplut moins.
Auparavant rien n'toit gal  leurs amours..., etc.

... L'on remarqua que, le jour que l'on l'alla consoler de la mort de
son mari, elle toit fort ajuste dans son lit.]

[Note 74: Anne Doni, fille d'Octavien Doni, baron d'Attichy, et de
Valence de Marillac, morte en 1663.

Elle passoit, quand elle estoit fille, pour la plus desreigle
personne du monde en fait de repas et de visites, mais ce n'estoit
rien au prix de ce que c'est  cette heure, car elle a trouv un homme
qui lui dame bien le pion. Il fait tout le contraire des autres.

Avec soixante mille livres de rente, et pas un enfant, ils n'ont
jamais un quart d'escu. (Tallem. des R., t. 3, p. 160.)

Son mari toit Louis de Rochechouart, comte de Maure, frre du duc de
Mortemart.

Le dsordre de ses affaires, dit Tallemant, autant que le bien
public, l'engagea dans le party de Paris. Cond s'en moqua beaucoup
d'abord. On connot les beaux triolets:

    Buffle  manches de velours noir
    Porte le grand comte de Maure,

qui sont de Bachaumont et de Cond lui-mme.

Mademoiselle d'Attichy, fille d'honneur de la reine-mre, n'avoit
permis  personne de lui conter fleurette (Tallem., t. 2, p. 316).

Bautru lui disoit: Vous n'tes pas mal fine avec vostre svrit.
Vous avez si bien fait que vous pourrez, quand vous voudrez, vous
divertir deux ans sans qu'on vous souponne.

La Mesnardire (p. 437, dit. in-4 de 1656) atteste son esprit en un
style fort alambiqu. C'est un triste pote lyrique que M. de La
Mesnardire.

    Attichy, dont l'esprit est brillant et solide,
    Aime les chants du choeur qui sur Pinde rside,
    Et veut que l'air facile et la sublimit
    Y marquent la Naissance et la Capacit.

D'aprs un bon juge, madame de Motteville (t. 3, p. 249; 1649), madame
la comtesse de Maure, nice du marchal de Marillac, toit une dame
dont la beaut avoit fait autrefois beaucoup de bruit. Elle avoit une
vertu clatante et sans tache, de la gnrosit avec une loquence
extraordinaire, une me leve, des sentiments nobles, beaucoup de
lumire et de pntration.

M. V. Cousin, l'historien de madame de Sabl, l'a reprsente en son
logis de la place Royale,  ct de son amie, toutes deux en leur
chambre isole, clotres, couches, craintives d'un courant d'air,
effarouches d'un bruit, les volets ferms, la lampe allume  midi au
mois de mai, restant trois mois sans se voir et s'crivant dix fois
par jour. Jamais picuriennes n'ont raffin plus voluptueusement les
dlicatesses de l'amour de la vie et de la crainte de la douleur.
(Tallem., t. 3, p. 137.)

Voici un extrait de _La Princesse de Paphlagonie_: Il n'y avoit point
d'heure o la princesse Parthnie (madame de Sabl) et la reine de
Misnie (madame de Maure) ne confrassent des moyens de s'empescher de
mourir et de l'art de se rendre immortelles.

Ce sont l les prcieuses, non plus de l'amour et du beau langage,
mais de la philosophie prservatrice et conservatrice. Elles inventent
des ptes reconfortantes, des sirops velouts, des lixirs de vie
perptuelle.

Achevons le portrait avec _La Princesse de Paphlagonie_:

La reine de Mysie estoit une femme grande, de belle taille et de
bonne mine; sa beaut estoit journalire par ses indispositions, qui
en diminuoient un peu l'clat. Elle avoit un air distrait et resveur
qui lui donnoit une lvation dans les yeux et qui faisoit croire
qu'elle mesprisoit ceux qu'elle regardoit; mais sa civilit et sa
bont raccommodoient ce que les distractions pouvoient avoir gt.
Elle avoit de l'esprit infiniment.

Le rduit de madame la comtesse de Maure, _Madonte_ (_Prt._, t. 1, p.
206) s'appeloit _le Palais Nocturne_.

La connoissant telle qu'elle toit, nous pouvons nous tonner de la
voir en visite.]

[Note 75: J'ai dj parl des eaux de Forges.--Expilly leur
consacre toute une page. C'est, dit-il, d'un voyage que Louis XIII y
fit avec Anne d'Autriche que date leur fortune. Saint-Simon (t. 6, p.
104; 1707) les regarde comme bien inutiles.

Il y avoit aussi les eaux d'Aix-la-Chapelle (Saint-Simon, t. 5, p.
36), qui jouissoient d'une grande vogue. Ici il est question des eaux
de Bourbon, non pas de Bourbon-l'Ancy, (Expilly, t. 1, p. 729), dans
l'Autunois, qui avoit des sources minrales assez estimes, mais de
Bourbon l'Archambault (Expilly, p. 731), prs de Moulins.]

[Note 76:  la fte des Rois, en janvier 1649.]

[Note 77: Bussy a servi sous le marchal de Chtillon (_Mmoires_,
t. 1, p. 65). N en 1584, le 26 juillet, il est mort le 4 janvier
1646. C'toit le petit-fils de l'amiral. Bon Franois et courageux,
mais gnral mdiocre, bon homme au fond, mais brutal, dbauch et
prodigue, il avoit pous le 13 aot 1615 Anne de Polignac, belle et
vertueuse personne, qui fut toute sa vie une protestante zle et
mourut en 1651.]

[Note 78: Pendant que Benserade toit jeune, il toit fort plein
de lui-mme et se piquoit d'tre homme  bonnes fortunes. Un jour,
certaine jalousie l'ayant port  faire des couplets de chansons fort
mdisants contre des filles de la reine-rgente, il fut chass de la
cour pour ce sujet. Mais, comme la reine l'aimoit et le trouvoit
rjouissant, elle fit sa paix et obtint de ses filles qu'il seroit
rappel. Une d'entre elles, qui n'y consentoit pas de bon coeur, ne
pouvant rsister  une semblable intercession, prit le parti de se
venger par les armes dont elle avoit t attaque, et fit ce quatrain
contre lui:

    Revenez, revenez, beau faiseur de chansons;
    La reine a command que l'on vous les pardonne,
    Pourvu que votre rousse et suante personne
    Change pendant l't plus souvent de chaussons.

    (Snec, d. elzev., t. 1, p. 313.)

          Ce bel esprit eut trois talents divers
          Qui trouveront l'avenir peu crdule:
    De plaisanter les grands il ne fit point scrupule,
               Sans qu'ils le prissent de travers;
    Il fut vieux et galant sans tre ridicule,
          Et s'enrichit  composer des vers.

    (Snec, t. 1, p. 254.)

Benserade demeuroit au Louvre au moment o nous en sommes (_Prt._, t.
1, p. 46).]

[Note 79: Walckenar (t. 1, p. 190) l'appelle le marquis de
Chaulieu. Il avoit t le compagnon d'armes de Bussy en 1638 (_Mm._,
t. 1, p. 54) et avoit t  Monsieur, comme on disoit (Montp., t. 2,
p. 47). Il se vit entran dans la Fronde, combattit et mourut 
Charenton en 1649 (fvrier).

Clanleu, qui la commandoit, y fut tu, se dfendant vaillamment,
refusant la vie qu'on lui voulut donner, et disant qu'il toit partout
malheureux et qu'il trouvoit plus honorable de mourir en cette
occasion que sur un chafaud. (Mott., t. 1, p. 181.)

Les pices 679, 680, 681, 682, 683, 691, du tome 2 du catalogue de la
Bibl. nat., ont rapport  cette mort regrettable. La dernire (n 691)
lui donne le titre de baron.]

[Note 80: Gaston d'Orlans a toujours eu l'esprit un peu page
(Tallem. des R., t. 2, p. 290). On cite vingt plaisanteries de ce
prince qui ressemblent  de grosses malproprets. Les princes sont
des animaux qui ne s'chappent que trop. C'est Tallemant (t. 2, p.
49) qui le dit, et il y aura du monde pour le croire. Gaston fut un
animal plein de la plus cruelle vanit. C'est celui-l qui tenoit 
l'tiquette chez lui; c'est celui-l qui parle  chaque instant de
faire jeter le monde par les fentres. Et il n'toit pas mchant.

Il toit aimable de sa personne. Il avoit le teint et les traits du
visage beaux; sa physionomie toit agrable, ses yeux toient bleus,
ses cheveux noirs. (Mott., t. 2, p. 233.)

Gaston toit mme assez bon prince quelquefois.  quoi bon rappeler la
triste figure qu'il a faite en politique? Ses amours et ses amourettes
sont nombreux.]

[Note 81: Quelle est encore cette demoiselle de Bordeaux et quel
est ce monsieur de Ricoux? Je vois Mademoiselle (t. 3, p. 54) qui
parle d'une dame de Ricousse, coiffeuse de madame de Chtillon.
videmment c'est notre demoiselle marie  son ami.

En fait de Bordeaux, il y a madame de Bordeaux, mre de madame
Fontaine-Martel:

    Bordeaux dispute  la Cornu
    Le glorieux et bel avantage
    De faire les maris cocus,

dit une chanson mdiocre (_Nouv. Sicle de Louis XIV_, p. 97). Il y a
une dame de Bordeaux qui prend part  la fte donne  Saint-Maur par
M. le Duc le 2 avril 1672. Il y a la femme de Bordeaux, intendant des
finances (Tallem., chap. 221) ou receveur gnral  Tours (Tallem.,
chap. 354); il y a aussi la femme du fils de ce Bordeaux, qui toit
Bordeaux elle-mme et d'une autre famille; il y en a d'autres encore.
Je n'ai pas de lumires pour les classer entre elles.

Pour ce qui est de l'poux de notre demoiselle, le mme embarras
subsiste. Je vois un abb de Richou ou Richoux, amant de madame de
Montglat (V. Montglat, p. 40). Est-ce un parent? Je vois un Ricous au
passage du Rhin (_Relation de Guiche_, Coll. Michaud, p. 338). Qui est
ce Ricous? Je vois un Ricousse que La Roche Foucauld prie de tuer le
cardinal de Retz (Retz, p. 298). Cela se rapproche. Et un M. de
Ricousse, que Cond donne  Gourville en 1653 pour leurs affaires
(Gourville, p. 509). Nous brlons sans doute.]

[Note 82: Mazarin donna l'abbaye de Doudeauville  l'abb Cl.
Quillet, qui lui avoit ddi le pome latin de la _Callipdia_, dont
le dbut n'a rien de trop lgant:

    Quid faciat ltos thalamos, quo semine felix
    Exsurgat proles...

Je ne prtends pas dire que c'est l le plus beau trait de sa vie et
l'action la plus utile  la France qu'il ait faite; mais cela ne
laisse pas de montrer qu'il entendoit la gaudriole. Ah! si l'on en
croyoit les Mazarinades! Si mme on en croyoit La Porte, le valet de
chambre de Louis XIV! Voici au moins l'incontestable vrit: Le
cardinal Mazarin avoit t souponn de n'avoir pas eu beaucoup de
religion; sa jeunesse toit dshonore par une mauvaise rputation
qu'il avoit eue en Italie, et il n'avoit jamais tmoign assez de
vnration pour les mystres les plus sacrs. (Motteville, 5e p., t.
5, p. 94.)

Giulio Mazarini est n  Piscina[B], dans l'Abruzze, le 14 juillet
1602; il est mort  Vincennes le 9 mars 1661. Ce fut un grand homme
d'tat, un homme d'esprit et un homme de coeur dans son genre. Il
parot dmontr qu'il fut l'heureux amant de la reine-mre (V. ses
lettres, _Socit de l'histoire de France_, 1836, dit. Ravenel,
in-8).

On l'a raill pour les travers de son humeur; on a fait de lui un
Harpagon: il achetoit des tableaux, il avoit une bibliothque
admirable, il dpensoit un argent fou pour des machines d'opra. En
1658 il monte une loterie gratuite (Montp., t. 3, p. 304) de cinq cent
mille livres! Et puis il aima les lettres et les gens de lettres sans
appareil de mcnat.

Nous ne songeons pas  le canoniser, pas mme  l'absoudre du mal
qu'il a laiss faire dans l'administration du royaume; mais il faut
tre juste pour sa mmoire, qui a t, comme sa vie, si agite.]

[Note B: On vient de retrouver son acte de baptme.]

[Note 83: Henri d'Orlans, descendant de Dunois, n le 27 avril
1595, mari: 1. en 1617,  Louise de Bourbon, fille du comte de
Soissons, morte en 1637; 2. le 2 juin 1642,  Anne-Genevive de
Bourbon-Cond, ne le 27 aot 1619. Il est mort le 11 mars 1663. Le
duc de Longueville, en sa jeunesse, toit galant et brave. On lui
connot une fille naturelle, l'abbesse de Maubuisson, morte en 1664.
Somaize a trouv joli (t. 1, p. 187) de l'appeler _Lonidas_.]

[Note 84: Anne Poussart, fille de Franois Poussart, sieur de Fors
(Faure) et marquis du Vigean, et d'Anne de Neubourg, dame d'honneur de
la reine, puis de madame la Dauphine, pousa: 1. Franois d'Albret,
sire de Pons, comte de Marennes; 2. Armand-Jean du Plessis.

Il ne faut pas la confondre avec Judith de Pons, fille de Jean-Jacques
de Pons, marquis de La Caze, et de Charlotte de Parthenay, dame de
Genouill, qui fut l'une des matresses, l'une des victimes du duc de
Guise (Motteville, t. 2, p. 202), qui toit fille d'honneur de la
reine-mre (Tallem. des Raux, 2e dit., chap. 232) et qui mourut
fille en 1688. Madame de Motteville dit qu'elle toit gloutonne de
plaisirs. Voyant que Guise ne se pressoit pas de se faire roi de
Naples et de la faire reine (Mottev., t. 2, p. 348), elle se livra 
Malicorne, son cuyer.

Deux nices loignes du marchal d'Albret ont aussi port le nom de
Pons. Mademoiselle de Pons l'ane pousa le frre du marchal
(Franois-Amanieu), s'appela madame de Miossens, et mourut en 1714,
sans enfants. Saint-Simon (chap. 22, t. 1, p. 367) dit qu'elle faisoit
peur par la longueur de sa personne. La cadette, belle comme le
jour, fut marie  un Sublet, qui devint d'Heudicourt, grand
louvetier.

Le roi avoit failli aimer cette seconde mademoiselle de Pons, qui s'y
seroit prte et auroit peut-tre prvenu La Vallire, si la
reine-mre et le marchal (1661) ne l'avoient fait enlever. Elle
revint tard  la cour et dj sans jeunesse: aussi se maria-t-elle
avec joie. Vive, enjoue et badine, madame d'Heudicourt a paru aussi
un peu folle.]

[Note 85: Il toit de basse naissance, et, parmi quelques bonnes
qualits, il en avoit aussi de mauvaises. (Mott., t. 3, p. 373.)

Louis Barbier de la Rivire, fils d'Antoine Barbier, sieur de la
Rivire, commissaire de l'artillerie en Champagne, est n en 1695 
Montfort-l'Amauri (Amel. de la Houssaye, t. 1, p. 367). D'abord rgent
de philosophie au collge du Plessis et de Navarre, il dut  l'vque
de Cahors, Pierre Habert, d'tre introduit auprs de Gaston, et  son
esprit agrable de lui plaire. Amelot de la Houssaye dit que Gaston,
qui aimoit Rabelais passionnment, fut bien content de trouver
quelqu'un qui le st par coeur. Successivement premier aumnier de
Monsieur, abb de quinze abbayes, ministre d'tat pendant la Fronde,
chancelier des ordres, il est disgraci tout  coup pour s'tre
attach  Cond, malgr le duc d'Orlans. Nanmoins, il meurt (30
janvier 1670) vque de Langres, c'est--dire duc et pair. Le chteau
de Petit-Bourg a t rebti par lui. Il en a fait un chteau
remarquable, et y mena une vie assez douce (Omer Talon, p. 381) pour
se consoler de n'tre pas devenu cardinal. L'abb de la Rivire avoit
eu de nombreuses intrigues: il aima, entre autres, la prsidente
Lescalopier (Tallem. des Raux, ch. 202).

Dans les _Honny soit-il_ de Maurepas il y a celui-ci en son honneur:

    S'advancer et se mesconnotre,
    Vendre deux ou trois fois son matre,
    Trahir son pays par argent,
    Mpriser avec insolence
    Ceux qui l'ont veu estre indigent:
    Honny soit-il qui mal y pense!

]

[Note 86: Turenne a aim beaucoup et long-temps les femmes. C'est
ce que ne disent ni l'abb Raguenet, ni Ramsay, ni les diverses
histoires de Turenne approuves par les archevques de Tours et de
Rouen.

Personne n'ignore qu'il fut trs pris de madame de Longueville.
Pierre Coste (p. 87) ne le cache point, tout en affirmant que Turenne
n'toit pas d'un naturel imptueux:

Quoique le vicomte de Turenne ne ft pas fort port  l'amour, le
commerce continuel qu'il eut alors avec cette belle princesse l'ayant
rendu plus sensible qu' son ordinaire, il tcha de s'en faire aimer.
La duchesse de Longueville non seulement ne rpondit point  son
amour, mais le sacrifia  La Moussaye, qui toit alors gouverneur de
Stenay.

Ramsay (t. 2, p. 155) explique l'histoire  sa manire. C'est comme
dans les pangyriques ou dans les oraisons funbres: tout est sagesse,
mouvement de l'esprit, politique profonde. Le coeur humain, la
nature, ne parot point.

Quoique madame de Longueville ft dans une dvotion si grande qu'elle
ne se mloit d'aucune cabale, nanmoins son esprit avoit tant
d'ascendant sur les personnes qu'elle les faisoit pencher du ct o
elle avouoit bien que son inclination la portoit, c'est--dire du ct
de Monsieur son frre.

Turenne aimoit naturellement la joie. (_Mm. de Grammont_, ch. 4.)
Avec la joie il aima extrmement, jusqu' la compromettre, madame de
Svign. Il avoit soixante ans quand il soupiroit aux pieds de madame
de Coaquin (Choisy, p. 354), et se laissoit arracher le secret de
l'tat. En 1650, tenant campagne contre le parti de la cour, il
entretenoit  Paris, dans la rue des Petits-Champs, une jolie grisette
(V. les _Mmoires de Retz_).]

[Note 87: Bussy doit une fameuse chandelle  madame de
Longueville. Aussitt aprs l'apparition de l'_Histoire amoureuse des
Gaules_, les officiers et jusqu'aux valets de Cond poussent des cris,
s'empressent autour du matre, demandent  tuer l'auteur de cette
histoire. Cond n'est apais que par sa soeur. (_Recueil de la
Place_, t. 7, p. 88.) Plus tard, elle travailla en vain  protger
celui qui l'avoit flatte si peu.

Nous pourrions tout uniment renvoyer le lecteur au livre de M. Cousin,
qui est un ardent pangyrique; du moins nous ne tranerons pas la note
en longueur.

L'affaire dramatique, dans cette vie si occupe, c'est, en 1643, le
duel de Maurice, comte de Coligny, frre de notre Chtillon, contre le
duc de Guise. Madame de Motteville (t. 2, p. 44) en a parl
suffisamment.

Tallemant des Raux (_Historiette_ de Sarrazin) dit que madame de
Longueville aima Charles de Bourdeilles, comte de Mastas en Saintonge:
c'est le Matha des _Mmoires de Grammont_, mort en 1674. Je ne sais si
on peut dire qu'elle aima son frre Conti. Celui-ci, du moins, a conu
pour elle une passion trs vive. M. de Longueville,  qui d'autres
sont plus favorables, avoit la mine basse, si l'on en croit M. de
*** (p. 470), et n'avoit dans sa personne aucun des agrments qui
peuvent plaire aux femmes. Ce mme M. de *** dit de madame de
Longueville: Le duc de Chtillon avoit eu ses premires inclinations,
et comme ce duc, aprs son mariage, n'eut plus pour elle les mmes
empressements, elle conserva toujours contre la duchesse une haine
secrte.

Et M. Cousin (2e dit., p. 28): Elle a pu tre touche du dvoment
de Coligny, qui donna son sang pour la venger des outrages de madame
de Montbazon; elle prta un moment une oreille distraite aux
galanteries du brave et spirituel Miossens; plus tard, elle se
compromit un peu avec le duc de Nemours; mais elle n'a aim
vritablement qu'une seule personne: La Rochefoucauld; elle s'est
donne  lui tout entire; elle lui a tout sacrifi, ses devoirs, ses
intrts, son repos, sa rputation. Pour lui elle a jou sa fortune et
sa vie; elle est entre dans les conduites les plus quivoques et les
plus contraires. C'est La Rochefoucauld qui l'a jete dans la Fronde.

Madame de Longueville, ne le 27 aot 1619, a t rellement une femme
d'une trs grande beaut. En 1647, madame de Motteville (t. 2, p. 240)
fait son portrait avec un certain enthousiasme: Quoiqu'elle et eu la
petite vrole depuis la rgence et qu'elle et perdu quelque peu de la
perfection de son teint, l'clat de ses charmes attiroit toujours
l'inclination de ceux qui la voyoient; et surtout elle possdoit au
souverain degr ce que la langue espagnole exprime par ces mots de
_donayre brio y bizaria_ (bon air, air galant); elle avoit la taille
admirable, et l'air de sa personne avoit un agrment dont le pouvoir
s'tendoit mme sur notre sexe. Il toit impossible de la voir sans
l'aimer et sans dsir de lui plaire. Sa beaut, nanmoins, consistoit
plus dans les couleurs de son visage que dans la perfection de ses
traits. Ses yeux n'toient pas grands, mais beaux, doux et brillants,
et le bleu en toit admirable: il toit pareil  celui des turquoises.
Les potes ne pouvoient jamais comparer aux lis et aux roses le blanc
et l'incarnat qu'on voyoit sur son visage, et ses cheveux blonds et
argents, et qui accompagnoient tant de choses merveilleuses,
faisoient qu'elle ressembloit beaucoup plus  un ange que non pas 
une femme.

On a une lettre de mademoiselle de Vandy (_Manuscrits de Conrart_, t.
8, p. 145) o il est dit qu'elle a un teint de perle, l'esprit et la
douceur d'un ange. Le mot _ange_ se retrouve ailleurs encore.
Flicitons-en M. de La Rochefoucauld.

Madame de Longueville a t prcieuse. C'est tantt _Lodamie_
(Somaize, t. 1, p. 241), tantt _Ligdamire_ (t. 1, p. 141): Du temps
de Valre (Voiture), lorsqu'elle donnoit un peu plus de son temps  la
galanterie, c'estoit chez elle que la parfaite se pratiquoit, et, 
prsent qu'elle a d'autres penses, c'est chez elle que l'on apprend
les plus austres vertus.]

[Note 88: Charlotte-Marguerite de Montmorency, ne en 1593, marie
le 3 mars 1609  Henri II de Bourbon-Cond, est morte le 2 dcembre
1650. Son extraordinaire beaut fit faire  Henri IV bien des folies.
Toute jeune qu'elle toit, et marie, elle y trouva de l'agrment. On
croit qu'elle esproit,  la suite d'un double divorce, arriver
jusqu'au trne de son admirateur. Cela aussi toit bien fantastique.

Elle montra de la tte, au temps de la Fronde, lorsqu'il fallut
soutenir Cond. Alors elle est chef du parti, elle dlibre.
Dsormeaux (_Vie de Cond_, t. 2, p. 354) en donne un exemple: La
nuit venue, la princesse douairire assembla un petit conseil, o elle
n'admit que la princesse sa bru, la duchesse de Chtillon, sa parente
et sa favorite, la comtesse de Tourville, Lenet, conseiller d'tat,
l'abb de La Roquette et quatre gentilshommes.

Le Pre Lelong (n. 22,711 et n. 23,096) et le catalogue de la
Bibliothque nationale (_Histoire_, t. 2, n. 1682) indiquent diverses
pices mises alors sous son nom par les fabricants de livres
politiques. Mais plus qu'habile elle avoit t et elle toit reste
belle. Croyons-en Voiture:

    La belle princesse n'est pas
    Du rang des beauts d'ici-bas,
    Car une fraischeur immortelle
            Se voit en elle.

M. Cousin (Longueville, 2e dit., p. 180) cite des vers de fte qui
lui furent adresss. Le titre en est un peu bien pompeux: _La Vie et
les miracles de sainte Marguerite-Charlotte de Montmorency, princesse
de Cond, mis en vers  Liancourt_.

Jamais sainte ne fut canonise si facilement. Madame la Princesse
douairire toit d'abord la fiert en personne. Madame de Motteville
(t. 4, p. 91) est bien informe: Cette princesse toit dans un ge
qui pouvoit encore lui faire esprer une longue suite d'annes; elle
paroissoit saine, elle avoit encore de la beaut, et l'on peut croire
que l'amertume de sa disgrce contribua beaucoup  sa fin. Elle toit
un peu trop fire, hassant trop ses ennemis et ne pouvant leur
pardonner. Dieu voulut sans doute l'humilier avant sa mort pour la
prvenir de ses graces et la faire mourir plus chrtiennement.

Passe pour l'arrogance. Madame la princesse toit une Madeleine non
repentie, et quelle Madeleine pour la grace, pour la pnitence, pour
la batification! Dans l'glise ce n'est pas l'glise elle-mme,
l'pouse du doux Jsus, qu'elle avoit aime. Madame de Motteville (t.
4, p. 94) garantira ce qu'on avance: Madame la Princesse avoit t
fortement occupe de l'amour d'elle-mme et des cratures. Je lui ai
ou dire, un jour qu'elle railloit avec la reine sur ses aventures
passes, parlant du cardinal Pamphile, devenu pape, qu'elle avoit
regret de ce que le cardinal Bentivoglio, son ancien ami, qui vivoit
encore lors de cette lection, n'avoit point t lu en sa place,
afin, lui dit-elle, de se pouvoir vanter d'avoir eu des amants de
toutes conditions, des papes, des rois, des cardinaux, des princes,
des ducs, des marchaux de France, et mme des gentilshommes.

Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 405) entre dans le dtail: Le
cardinal de La Valette aimoit perdment la princesse de Cond,
Charlotte de Montmorency, et elle,  ce qu'on disoit alors, l'aimoit
rciproquement, parceque, outre qu'il toit bien fait, il lui donnoit
beaucoup.

Je recommande tous ces textes religieux au benot M. Louis Veuillot et
 Monseigneur Parisis.]

[Note 89: Cambiac toit un ecclsiastique de Toulouse, dit Lenet
(p. 379, en 1650), doux, modeste, beau, propre et fort intrigant.
Sauval, mauvaise source quelquefois (Walck., t. 2, p. 445), le fait
chanoine d'Alby et de Montauban. Le mme Sauval donne Bouchu pour
amant  madame de Chtillon en mme temps que Cambiac.

Cambiac toit tout  fait attach  la famille des Cond: c'toit l'un
de leurs conseillers intimes.]

[Note 90: Il y a madame de Brienne la mre (Louise de Bon, fille
de Bernard, seigneur du Masss), marie en 1623, morte le 2 septembre
1667; mademoiselle de Brienne (madame de Gamaches), et madame de
Brienne la jeune, marie en 1656, morte en 1664.

La reine estimoit la mre pour son mrite (Mottev., t. 4, p. 293)
et sa pit. C'toit l'amie de madame de Motteville (t. 5, p. 234).
Elle soigna avec dvoment la reine-mre dans sa longue et triste
maladie.

Madame de Brienne la jeune toit fille du comte de Chavigny:

    Pour mettre leur pouvoir au jour,
    Le ciel, la nature et l'amour,
    De corail, d'ivoire et d'bne
           Firent Brienne,
           Firent Brienne.

Elle toit donc belle. Elle toit sage aussi:

    Un prlat  Pont-sur-Seine
    Adresse souvent ses pas
    Pour voir la chaste Brienne,
    Pleine de divins appas;
    Mais c'est pour lui chose vaine
    S'il y va crotter ses bas.

Somaize la dsigne,  ce qu'il parot, sous le nom de la prcieuse
_Brlise_ (t. 1, p. 38, 228). Mais arrtons-nous. Le destin de ce
livre veut que quand les gens sont sages nous n'en parlions pas
beaucoup.]

[Note 91:  la fin de 1650.]

[Note 92: Merlou, autrefois Mello, bourg avec un chteau, une
glise collgiale, un prieur, une maison religieuse de filles, etc.,
dans le Beauvoisis, lection de Clermont,  deux lieues
ouest-nord-ouest de Creil. C'est une ancienne baronnie qui relve du
roi et appartient  la maison de Luxembourg. Elle avoit donn le nom 
une illustre maison, teinte il y a environ trois cents ans, et de
laquelle toit Dreux de Mello, conntable de France sous
Philippe-Auguste. Celles de Nesle, d'Offemont, de Montmorency et de
Bourbon-Cond, l'ont possde successivement.

Le chteau est sur une hauteur; c'est un btiment trs ancien.
(Expilly.)]

[Note 93: Cinquime fils de Henri II de Bourbon-Cond, n le 11
octobre 1629, mort le 21 fvrier 1666  Pzenas, o il eut une cour
trs littraire. Molire y fut son pote favori, ce qu'il ne faut pas
oublier pour son honneur.

Conti avoit la tte foible. Destin d'abord  l'glise, abb de
Saint-Denis et de Cluny, puis rengat de dvotion (en 1646), gnral,
et gnral mdiocre; dvot une seconde fois; puis libertin, amoureux;
puis dvot de rechef, prtendant au chapeau rouge, et encore rengat;
irrsolu enfin, rebelle, sujet dvou, enthousiaste, sceptique,
girouette des plus aises, il a une physionomie  lui.

Armand de Conti avoit pass sa thse en Sorbonne; ce fut l'occasion
d'une querelle qu'Amelot de La Houssaye (t. 1, p. 37) a indique. Le
got de ces exercices, des discours, des oraisons, des petites pices
pompeuses, lui demeura. Le plus curieux de ses crits est assurment
ce voeu explicite (V. Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 143), qui fut
trouv dans les papiers de sa trs chre soeur, madame de
Longueville.

Parmi les lettres et les papiers de feue madame la duchesse de
Longueville se trouve la copie d'un voeu que M. le prince de Conty
avoit fait en 1653  Bordeaux d'entrer et de mourir dans la compagnie
de Jsus. Le voici en la forme qu'il toit crit:

    =Jesus, Maria, Joseph, Angelus custos,
    Beatus Pater Ignatius.=

_Omnipotens, sempiterne Deus, ego_ =Armandus de Bourbon=, _licet
undecumque divino tuo conspectu indignissimus, fretus tamen pietate ac
misericordia infinita, et impulsus tibi serviendi desiderio, voveo
coram sacratissima Virgine Maria et curia coelesti universa, divin
majestati tu castitatem perpetuam, et propono firmiter Societatem
Jesu me ingressurum, in qua vivere et mori ad majorem tuam gloriam
ardentissime cupio. A tua ergo immensa bonitate et clementia infinita
per Jesu Christi sanguinem peto suppliciter ut hoc holocaustum in
odorem suavitatis admittere digneris, et, ut largitus es ad hoc
desiderandum et offerandum, sic etiam ad explendum gratiam uberem
largiaris. Amen. Datum Burdigal die 2 Februari, purificationi B.
Mari Virginis consecrata, et sanguine meo subsignatum, anno Domini
1653, tatis me 23 cum quatuor mensibus._

    =Armandus de Bourbon.=

_Sancta_ =Maria=, _mater Dei et virgo, ego te in dominam, patronam et
advocatam eligo, rogoque enixe ut me adjuves ad servandum votum meum
et ad executioni mandandum propositum meum. Amen._

Latin mdiocre, voeu de maniaque, que la sainte Vierge n'a point
exauc. Cette pice n'en a pas moins son agrment.

Nous avons vu que ce jsuite aimoit Bussy, qu'il cultivoit le vers
badin et la prose sale. Au besoin il faisoit un sermon et
anathmatisoit les spectacles.

Allons aux sources, interrogeons Choisy d'abord: Conti avoit une
sorte d'esprit indcis, voulant et ne voulant pas, changeant d'avis,
alternativement dvot et voluptueux, d'une sant mdiocre, d'une
taille trs contrefaite.

Un peu plus loin (p. 625), le vnrable Choisy contrecarre M. Cousin
et ses douces lgendes: Chacun sait comme quoi ce prince s'abandonna
 la passion perdue qu'il eut pour madame de Longueville.

Ne criez pas haro sur Choisy; Lenet (p. 474) dit bien la mme chose:
Ce jeune prince avoit pris une folle passion pour la duchesse de
Longueville, sa soeur, quelques annes avant sa prison, et se
l'toit mise si avant dans le coeur, qu'il ne songeoit qu' faire
des choses extrmes pour lui en donner des marques.

Il dit mme que la manie du voeu l'avoit dj pris dans sa prison.
Cette fois, ce n'toit pas jsuite qu'il vouloit tre: il se donnoit
au diable corps et me. L'homme se doit d'tre moins prodigue de son
_moi_, d'o qu'il vienne. En attendant Dieu ou le diable, Conti se
donnoit volontiers et souvent aux dames, qu'il aimoit, et auxquelles
son rang, sa figure et son esprit plaisoient, malgr les dfauts de sa
taille. Cond le railloit; Conti le provoqua (Saint-Simon, t. 1, p.
16).

Laigues lui voulut faire pouser mademoiselle de Chevreuse (Mottev.,
t. 4, p. 182), en 1651; lui-mme courtisoit madame de Svign. Enfin
il arriva (V. les Mm. du marq. de Chouppes et de Gourville), pouss
par Cosnac, par Sarrazin et d'autres,  pouser une fille de madame
Martinozzi, qui avoit de la beaut et de la vertu. Cond ne fut pas
flatt de voir son frre neveu du cardinal.

Il y a ceci de remarquable dans l'histoire de Conti que Louis XIV,
malade en 1663, jeta les yeux sur lui, prfrablement  tout autre,
pour lui confier le gouvernement aprs sa mort (Motteville, t. 5, p.
187).

Madame de La Fayette le dit aussi.]

[Note 94: Franois VI de La Rochefoucauld n'a rien oubli pour se
faire bien connotre. Il a laiss un petit livre, cinquante pages
immortelles, et des Mmoires: en 1658, il crit: Je suis d'une taille
mdiocre, libre et bien proportionne; j'ai le teint brun, mais assez
uni; le front lev et d'une raisonnable grandeur; les yeux noirs,
petits et enfoncs, et les sourcils noirs et pais, mais bien tourns.
Je serois fort empch de dire de quelle sorte j'ai le nez fait, car
il n'est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins  ce que
je crois; tout ce que je sais, c'est qu'il est plutt grand que petit
et qu'il descend un peu trop bas. J'ai la bouche grande, les lvres
assez rouges d'ordinaire et ni bien ni mal tailles. J'ai les dents
blanches et passablement bien ranges. On m'a dit autrefois que
j'avois un peu trop de menton; je viens de me regarder dans le miroir
pour savoir ce qui en est, et je ne sais pas trop bien qu'en juger.
Pour le tour du visage, je l'ai ou carr ou en ovale; lequel des deux?
Il me seroit fort difficile de le dire. J'ai les cheveux noirs,
naturellement friss; et avec cela assez pais et assez longs pour
pouvoir prtendre  une belle tte.

J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine: cela fait
croire  la plupart des gens que je suis mprisant, quoique je ne le
sois point du tout. J'ai l'action fort aise, et mme un peu trop, et
jusqu' faire beaucoup de gestes en parlant. Voil navement comme je
pense que je suis fait au dehors, et l'on trouvera, je crois, que ce
que je pense de moi l-dessus n'est pas fort eloign de ce qui en
est.

En 1648, il toit encore prince de Marcillac; madame de Motteville
dit: Ce seigneur toit peut-tre plus intress qu'il n'toit tendre
(Mottev., t. 3, p. 128). Il avoit beaucoup d'esprit et l'avoit fort
agrable, mais il avoit encore plus d'ambition (t. 3, p. 154).

En 1643, elle ajoutoit  son nom (t. 2, p. 9) cette phrase: Ami de
madame de Chevreuse et de la dame de Hautefort, qui toit fort bien
fait, avoit beaucoup d'esprit et de lumire, et dont le mrite
extraordinaire le destinoit  faire une grande figure dans le monde.

Il n'est pas ncessaire d'tre diffus lorsqu'il s'agit d'une personne
que tout le monde connot si bien.]

[Note 95: Son affaire est bonne. C'est le _Desfonandrs_ de
Molire. Il avoit de la rputation; on le consulte lorsque Mazarin va
mourir. Charlatan, dit Guy Patin, charlatan s'il en fut jamais; homme
de bien,  ce qu'il dit, et qui n'a jamais chang de religion que pour
faire fortune et mieux avancer ses enfants.

Il fit avorter en effet, lorsqu'elle eut occasion de le dsirer,
madame de Chtillon. Un petit Nemours, qui et peut-tre t un hardi
capitaine ou un brillant abb, disparut ainsi.]

[Note 96: Bossuet a tout dit pour sa gloire. Ce fut un grand
gnral et un grand esprit. Le petit portrait que Bussy lui consacre
n'est pas une si mauvaise chose pour n'tre pas une oraison funbre.

C'est sur la dnonciation catgorique de Cond (Guy Patin, lettre du
18 aot 1665) que Bussy fut arrt. Cond ne lui pardonna jamais ce
qu'il avoit crit de sa soeur, ni sans doute sa conduite en Berry au
temps de la Fronde.

Le pre de Cond se croyoit de temps en temps oiseau, et chantoit;
sanglier, et donnoit des coups de boutoir. Son fils se crut tour 
tour, et avec dlices, livre, mort, chauve-souris, salade. Il y a de
la folie dans la substance crbrale de la race. C'est cette folie
qu'il faut accuser de certains travers de Cond (Lett. de Madame, 5
juin 1719): Il alla  l'arme et il s'habitua  de jeunes cavaliers;
quand il revint, il ne pouvoit plus souffrir les dames.

De ce temps (1643) date une chanson fine, qu'il y a quelque agrment 
se rappeler, lorsqu'on voit plus tard (en 1652,  Paris) Cond baiser
en pleine rue la chsse de sainte Genevive. Le dialogue a pour
interlocuteurs Cond et son ami de La Moussaye (un Goyon). Les deux
improvisateurs descendent le Rhne en bateau sous un bel orage:

    Carus amicus Mussus,
    Ah! Deus bone! quod tempus!
        Landerirette!
    Imbre sumus perituri,
        Landeriri.

    --Secur sunt nostr vit;
    Sumus enim Sodomit,
        Landerirette,
    Igne tantum perituri,
        Landeriri.

Le pre de Cond avoit aussi, dit-on, ces dfauts-l; son page,
Hocquetot ou Hecquetot (un Beuvron), lui toit,  ce qu'il parot,
trop dvou, et l'on disoit, toujours en latin (Tall., ch. 2, p. 441):

    Crimina sunt septem, sunt crimina Principis Octo.

La chansonnette de Cond et de son ami, toute rserve faite, vaut
mieux que cet affreux calembour. Cond troussoit le vers
gaillardement; on en a la preuve en franois dans les rondeaux du
comte de Maure. Il ne faudroit pas oublier ces posies dans un recueil
des vers de la maison de Bourbon.

Cond se permettoit,  l'occasion, des entreprises plus humaines.
Revenant ivre de chez la Duryer, cabaretire  Saint-Cloud, il
rencontre madame d'Ecquevilly prs Boulogne; elle avoit une suite, il
en avoit une; en un clin d'oeil il n'y eut qu'une bande, qui
disparut dans les fourrs du bois (V. Tallem., deuxime dit., chap.
212). _Humaines_, ai-je dit; je voulois dire: mieux appropries  un
homme. Mais l encore il y a bien du prince chimrique.

Quelques petits tmoignages ne peuvent nuire maintenant: Dans sa
jeunesse il avoit connu toutes les dames de la cour et de la ville
dont la beaut avoit fait quelque bruit, sans s'attacher  pas une.
Comme il n'y cherchoit que les agrments du corps, il n'avoit pas pour
elles tous les gards et toutes les honntets que la noblesse
franoise a coutume d'avoir pour les femmes.

... Le coeur volage de ce prince se fixa cependant  la fin en
faveur de la duchesse de Chtillon, sa parente, pour laquelle il eut
de la complaisance et de la soumission. (_Mm. de M. ***_, p. 469;
1648.)

Mademoiselle (t. 2, p. 241), parlant de cette intrigue (1652), flaire
juste: La suite des choses a bien fait connotre que M. le Prince
n'toit point amoureux.

Cette affaire-l ne prouve donc pas beaucoup. Il y auroit  citer le
passage de Cond chez Ninon, qu'il protgea toujours; il y auroit 
parler de mademoiselle du Vigean (V. M. Cousin) et  rappeler
mademoiselle de Toussy (Louise de Prie), plus tard marchale de La
Mothe-Houdancourt.

Tout cela mme ne fait pas un coeur bien tendre. Madame de
Motteville jugera l'homme en dernier ressort (Motteville, t. 2, p.
221; 1647): Il faisoit le fanfaron contre la galanterie, et disoit
souvent qu'il y renonoit, et mme au bal, quoique ce ft le lieu o
sa personne paroissoit davantage. Il n'toit pas beau: son visage
toit d'une laide forme, il avoit les yeux bleus et vifs, et dans son
regard se trouvoit de la fiert. Son nez toit aquilin, sa bouche
toit fort dsagrable,  cause qu'elle toit grande et ses dents trop
sorties; mais dans toute sa physionomie il y avoit quelque chose de
grand et de fier, tirant  la ressemblance de l'aigle. Il n'toit pas
des plus grands, mais sa taille en soi toit toute parfaite.

Coligny-Saligny a dit tout le mal possible de Cond (V. ses
_Mmoires_). Une de ses phrases est grave, mais n'tonne pas:

Il s'est voulu servir de son esprit pour ter la couronne de dessus
la tte du roi; je sais ce qu'il m'en a dit plusieurs fois, et sur
quoi il fondoit ses pernicieux desseins.

Cond choua; il se repentit mme. Sa fin retire a encore de la
grandeur. Il ne faut pas lire exclusivement Dsormeaux pour le bien
connotre; nul n'a pouss plus loin les vices et les vertus de la
jeune noblesse du XVIIe sicle. Et puis, c'est le vainqueur de Rocroy!

M. Cousin a cru devoir le placer, comme capitaine, au dessus de
Bonaparte. On voit pourquoi, mais M. Cousin ne doit pas avoir mis tout
le monde de son avis.]

[Note 97: Plus haut j'ai oubli,  propos de Beaufort, de dire
qu'il faisoit  madame de Chtillon la gracieuset de lui demander
d'tre aim d'elle (Conrart, _Mmoires imprims_, p. 58), mme de
bricole. Le mot est simple et n'a rien d'affect.

Faisons une halte pour recueillir quatre ou cinq fragments de Mmoires
qui nous permettent de pousser en avant notre glose, et qui sont
d'utiles claircissements.

Marigny (16 juin 1652) dit dans une lettre que M. Louis Pris a
imprime dans le _Cabinet historique_ (dcembre 1854, p. 109): Le
soir, je vis S. A., et, bien qu'elle fust retourne aprs minuit de
chez madame de Chastillon, o elle est assez assidue, je demeurai,
etc.

Voil l'intimit dmontre. Madame de Motteville (t. 4, p. 330)
explique dcemment les choses; mais que le pangyriste Dsormeaux (t.
3, p. 258) prenne d'abord la parole. (La paix) paraissoit dsespre
lorqu'une dame jugea qu'un si grand bien devoit tre l'ouvrage de la
beaut et des grces: d'autres femmes s'toient rendues clbres par
des cabales et des passions redoutables. Les malheurs de la France
toient le fruit odieux et amer de leurs intrigues, de leurs caprices,
de leurs rivalits. La duchesse de Chtillon aspiroit  une gloire
plus pure: heureuse si l'amour seul de l'tat l'et guide; mais la
vanit, le ressentiment, l'intrt, n'eurent pas moins de part  un
projet d'ailleurs si noble que le patriotisme. Elle brloit d'envie de
faire voir aux yeux de l'Europe l'empire que ses charmes, soutenus de
l'art le plus sducteur, lui avoient acquis sur l'me d'un hros si
long-temps indocile au joug de l'amour. Elle vouloit en mme temps se
venger de la duchesse de Longueville, qui avoit tent de lui enlever
la conqute du duc de Nemours, en privant la soeur de la confiance
du frre et en dictant un trait qui la rduist  passer le reste de
ses jours avec un poux qu'elle hassoit.

Voici, madame de Motteville  son tour, et son style soutenu: Dans
cet tat, une dame voulut avoir la gloire de la destine d'un grand
prince et d'avoir part  la plus clatante affaire de l'Europe, qui
toit alors cette paix de la cour, qui paroissoit devoir tre suivie
de la gnrale, c'est--dire s'il et t possible de la faire aux
conditions qui avoient t proposes. Madame de Chtillon hassoit
madame de Longueville: l'mulation de leur beaut et du coeur du duc
de Nemours, qu'elles vouloient possder l'une et l'autre, faisoit leur
haine. Madame de Chtillon avoit veng le duc de la Rochefoucauld, en
ce qu'elle avoit emport sur madame de Longueville l'inclination de ce
prince, qui s'toit donn entirement  elle. Cette belle veuve ne
hassoit pas le duc de Nemours, cette conqute lui plaisoit; mais,
ayant toujours eu quelques prtentions sur les bonnes grces de M. le
Prince, elle n'toit pas fche non plus de conserver quelque
domination sur l'esprit de ce hros, que toute l'Europe estimoit: si
bien qu'elle fit dessein de l'engager  laisser conduire cette
ngociation par elle. Son dessein fut de faire la paix sans que madame
de Longueville y et aucune part, ni par la gloire, ni par ses
intrts; et, ne voulant pas faire de perfidie au duc de Nemours, elle
le lui fit trouver bon et l'engagea de rompre tout commerce avec
madame de Longueville. Elle se servit du duc de la Rochefoucauld et de
ses passions pour faire approuver sa conduite au duc de Nemours et
pour presser M. le Prince de se confier  elle et de vouloir couter
ses conseils. Le duc de la Rochefoucauld m'a dit que la jalousie et la
vengeance le firent agir soigneusement et qu'il fit tout ce qu'elle
voulut. Comme cette dame dsiroit aussi se faire riche, elle sut tirer
alors un prsent de M. le Prince, qui, pouss  cette libralit par
son jaloux ngociateur, lui donna, en qualit de parent, la terre de
Marlou, et surtout un pouvoir trs ample de traiter la paix avec le
cardinal Mazarin. Elle alla donc  la cour, et y parut avec l'clat
que lui devoit donner une si grande apparence de crdit sur l'esprit
de M. le Prince; mais le cardinal ne crut pas possible qu'elle pt
tre si absolue matresse de son sort. Il s'imagina, selon la raison,
que M. le Prince avoit voulu lui complaire, mais que de tels traits
ne se pouvoient pas faire de cette sorte, ou plutt il ne voulut pas
faire la paix dans des temps o il ne l'auroit pas faite
avantageusement pour le roi et pour lui; mais, agissant  son
ordinaire, il gagna du temps et amusa le prince de Cond pendant qu'il
faisoit la guerre tout de bon en Guienne, et que partout les armes du
roi toient victorieuses. Madame de Chtillon revint  Paris pleine
d'esprances et de promesses; et le cardinal, plus habile et plus fin
que ses ennemis, tira de sa ngociation un plus solide bien qu'il n'en
auroit reu alors de l'accommodement.

Madame de Chtillon (Montp., t. 5, p. 251) esproit rellement qu'on
lui paieroit son trait 100,000 cus (un million).

Deux ans aprs (Mottev., t. 4, p. 36) elle fut accuse d'avoir voulu
attaquer sa vie (celle du cardinal Mazarin) par d'autres armes que
celles de ses yeux; il y eut des hommes rous pour avoir t
convaincus de ce dessein: il parut qu'elle y avoit eu quelque petite
part, et l'heureuse destine du cardinal le sauva de tous ces maux.
L'intrigue a fait nommer cette dame en plusieurs occasions; mais,
comme sa gloire se trouveroit un peu fltrie par cette narration, je
n'en parle point... Cette dame toit belle, galante et ambitieuse,
autant que hardie  entreprendre et  tout hasarder pour satisfaire
ses passions...

Elle savoit obliger de bonne grce et joindre au nom de Montmorency
une civilit extrme qui l'auroit rendue digne d'une estime toute
extraordinaire, si on avoit pu ne pas voir en toutes ses paroles, ses
sentiments et ses actions, un caractre de dguisement et des faons
affectes, qui dplaisent toujours aux personnes qui aiment la
sincrit.

Mademoiselle (t. 3, p. 55), qui confond parfois les dates, parle aussi
de toutes ces aventures. Elle toit alle  Marlou comme une simple
mortelle, en 1656, disent ses mmoires. Rien n'toit plus pompeux que
madame de Chtillon ce jour-l: elle avoit un habit de taffetas
aurore, bord d'un cordonnet d'argent; elle toit plus blanche et plus
incarnate que je l'aie jamais vue; elle avoit force diamants aux
oreilles, aux doigts et aux bras; elle toit dans une dernire
magnificence. Qui voudroit conter toutes les aventures qui lui sont
arrives, on ne finiroit jamais: ce seroit un roman o il y auroit
plusieurs hros de diffrentes manires. On disoit que M. le Prince
toit toujours amoureux d'elle, comme aussi le roi d'Angleterre,
milord Digby, Anglois, et l'abb Fouquet. On disoit qu'elle toit bien
aise de donner de la jalousie  M. le Prince du roi d'Angleterre, et
que les deux autres toient utiles  ses affaires et  sa sret. On
roua deux hommes, un nomm Bertaut et l'autre Ricousse, frre d'un
homme qui est  M. le Prince et dont la femme est  madame de
Chtillon, pour des menes contre l'tat, o on disoit que madame de
Chtillon avoit beaucoup de part, et que c'toit pour le service de M.
le Prince. Dans le mme temps j'ai ou dire qu'il ne savoit ce que
c'toit. Madame de Chtillon se sauva de sa maison de Marlou; elle fut
cache en beaucoup d'endroits, puis elle alla  l'abbaye de
Maubuisson. Il y avoit un ecclsiastique, nomm Cambiac, ml dans
tout cela, de qui l'on dit que l'on trouva force lettres donnes 
madame de Chtillon, et les rponses; ce fut Digby qui les prit et les
montra. On disoit encore que c'toit elle qui avoit dcouvert  l'abb
Fouquet l'affaire de ces deux hommes rous. On s'tonnoit comment ce
commerce de l'abb Fouquet s'accommodoit avec celui de M. le Prince,
lequel avoit fait pendre deux hommes qui toient alls en Flandre pour
l'assassiner; qu' la question ils dposrent qu'il y toient alls
par ordre de M. l'abb Fouquet. Je ne me souviens pas bien en quelle
anne ce fut, je me souviens que des gens qui venoient d'auprs de M.
le Prince me le contrent.

L'habitude de Digby avec madame de Chtillon toit venue ce qu'il
toit gouverneur de Mantes et de Pontoise pendant la guerre, o il
demeura quelque temps aprs. Il n'toit pas loign de Marlou: il
alloit visiter madame de Chtillon; il jouoit  la boule et aux
quilles avec elle, et on dit qu' ces jeux-l elle lui avoit gagn
vingt-cinq ou trente mille livres. On tenoit de beaux discours, et les
histoires que l'on racontoit toient difficiles  dbrouiller. Tout ce
que j'en puis dire, c'est qu'elle me fit grand' piti quand tous ces
bruits-l coururent, et j'admirai, quand je la vis si belle  Chilly,
qu'elle et pu conserver tant de sant et de beaut parmi de tels
embarras.

Nous voyons l que Charles II, roi en exil, aima la duchesse. Elle
s'imaginoit qu'il vouloit l'pouser et demanda  Anne d'Autriche
(Montp., t. 4, p. 239) si on la traiteroit en reine, le cas chant.
La pauvre Majest, en attendant sa gloire, toit la trs humble
sujette de l'abb Fouquet; ce qui arrache  mademoiselle de
Montpensier (t. 3, p. 298) des soupirs multiplis. Je ne comprends
pas qu'une femme ne de la maison de Montmorency et femme d'un Coligny
soit capable de s'tre embarque avec un homme comme celui-l. Ce qui
justifie madame de Chtillon, c'est qu'il s'est toujours plaint de ses
cruauts dans ses plus grandes colres, et ne s'est jamais vant d'en
avoir eu les moindres faveurs. Tout ce qui m'a dplu, c'est qu'il
s'est vant qu'elle n'a refus aucun prsent de lui.

 une autre note d'autres observations.]

[Note 98: Denis Godefroy, au tome 2 de son _Crmonial franois_
(page 635), cite le manuscrit, de l'_Histoire du guerres de la
Valteline et de Gennes_ depuis l'an 1624 jusqu'en 1651, par Paul
Ardier, prsident en la chambre des comptes de Paris.

Paul Ardier de Beauregard, qui avoit pous Louise Ollier, maria sa
fille Marie (_Bernise_, dans Somaize)  Gaspard de Fieubet, qui devint
chancelier de la reine Marie-Thrse. Le pre de ce Fieubet, Gaspard,
baron de Launac, trsorier d'Espagne (Morri), mort en aot 1647, 
soixante-dix ans, avoit pous Claude Ardier, morte en aot 1657.

La femme de Jeannin toit Claude de Fieubet. Tout notre monde se
connot;  droite et  gauche il y a des alliances qui runissent tous
ces hros et ces hrones de l'Histoire amoureuse en une mme
famille.]

[Note 99: Marie de Bretagne d'Avaugour, fille de Claude de
Bretagne, baron d'Avaugour, ne en 1612, marie en 1628  Hercule de
Rohan-Gumn, duc de Montbazon, etc., est morte de la rougeole le 28
avril 1657.

Elle avoit seize ans lorsqu'elle pousa le duc de Montbazon, qui en
avoit dj soixante et un. Ce mariage n'est pas ragotant. Quand
l'espce humaine cessera-t-elle de commettre de tels crimes? Ce duc
branlant et chevrotant avoit eu de Magdeleine de Lenoncourt: 1. le
prince de Gumn, 2. madame de Chevreuse. Branlant et chevrotant, je
dis cela par colre; car l'homme (1654-1667) toit fort et puissant
de son corps (Tall. des R., 1. 2, p. 318). C'toit une bte, sans
tergiverser:

                    H! quelle anrageson
    De voir dans un conseil un asne sans raison.

    M D M

    Qui croit que le grand Cayre est un homme, et les Plines
    Des pas loignez comme les Filippines.

(V. l'Onozandre de Bautru, dans les _Varits historiques_, t. 5, p.
293.)

On parloit avec effroi de son pied magnifique: un provincial le
visitoit comme un monument qui fait honneur  une capitale. Il fut
obstinment gouverneur, et pauvre gouverneur, de Paris. M. V. Cousin,
gar par sa passion pour madame de Longueville, et d'ailleurs trs
libre de n'estimer pas beaucoup les brunes  grande mine, trouve
madame de Montbazon la plus triste coquette du monde. Au fait,
j'eusse prfr, sauf son respect, madame de Longueville. Mais madame
de Montbazon toit grandement belle.

Franois Ogier (_Portef. de Conrart_) crit  Balzac: Le portrait de
madame de Montbazon sert de patron aux princesses pour se bien
coffer.

Que Tallemant dpose le premier: Elle avoit le nez grand et la bouche
un peu enfonce. C'estoit un colosse, et, en ce temps-l, elle avoit
desj un peu trop de ventre, et la moiti plus de tetons qu'il ne
faut; il est vray qu'ils estoient bien blancs et bien durs, mais ils
ne s'en cachoient que moins aisment. Elle avoit le teint fort blanc,
les cheveux fort noirs et une grande majest.

Au bal du lundi-gras 1647, dit le _bal des Polonois_, madame de
Montbazon, de haute lutte, emporte le prix de la beaut,  trente-cinq
ans. Ce fut une reine, une divinit, V. madame de Motteville (t. 2, p.
220): La duchesse de Montbazon y vint pare de perles et d'une plume
incarnate sur sa tte; elle y parut encore dans un grand clat de
beaut, montrant par l que des beaux l'arrire-saison est toujours
belle.

Pour Lenet (p. 346), madame de Montbazon est une des plus belles et
des plus galantes dames qui jamais aient paru dans la cour de France,
et de qui la beaut s'est conserve entire jusqu' l'ge de
quarante-huit ans, qu'elle la perd avec sa vie.

Voici Retz, maintenant (p. 97): Madame de Montbazon estoit d'une trs
grande beaut; la modestie manquoit  son air. Sa morgue et son jargon
eussent suppl dans un temps calme  son peu d'esprit. Elle eut peu
de foi dans la galanterie, nulle dans les affaires. Je n'ai jamais veu
personne qui eust conserv dans le vice si peu de respect pour la
vertu.

C'est peut-tre en ce sens que M. Cousin l'a mprise.

Un vers satirique lui dit, sans avoir l'air de douter de rien:

    Cinq cens escus bourgeois font lever ta chemise,

et une note du recueil de Maurepas affirme qu'elle se vendit 
Chevreuse, gendre de son mari, pour 100,000 fr. d'argent et une
donation.

Gaston d'Orlans et le comte de Soissons paroissent l'avoir eue  leur
disposition. Beaufort, un jour, avant de monter en carrosse (Conrart,
_Mm._, p. 100), lui dit tout haut: Madame, j'ai toujours ou dire
que les femmes ont une cuisse plus douce que l'autre; je vous supplie
de me dire laquelle des vtres est la plus douce, afin que je me mette
de ce ct-l.

Qui parle ainsi fait davantage (Mott., t. 3, p. 263). N'oublions pas
d'Hoquincourt, ni son mot si lger: Pronne est  la belle des
belles. N'oublions pas Bassompierre, de Rouville, de Bonnelle
Bullion, qui lui acheta de l'amour, et tant d'autres.

Elle avoit de l'esprit, elle aimoit sa beaut (Mott., t. 3, p. 131),
et faisoit son idole de soi-mme. En six heures elle disparut du
monde.

Dans l'histoire anecdotique le vrai est bien difficile  saisir.
Saint-Simon nous droute (t. 2, p. 149) quand il dit que le duc de
Montbazon toit un homme de tte et d'esprit. Voici ce que
Saint-Simon donne comme la vrit (p. 167), au chapitre de la mort de
madame de Montbazon: M. de Ranc toit auprs d'elle, ne la quitta
point, lui vit recevoir les sacrements. Dj touch et tiraill entre
Dieu et le monde; mditant dj depuis quelque temps une retraite, les
rflexions que cette mort si prompte fit faire  son coeur et  son
esprit achevrent de le dterminer. Le mot _coeur_ est jet l bien
ngligemment. Ranc est le dernier qui ait eu  soi madame de
Montbazon.

Les mariages ridicules comme celui de madame de Montbazon amnent
toujours quelque trange amalgame d'alliances. Mademoiselle de
Montbazon (_Mlinde_, de Somaize) pousa en 1661 M. de Luynes, son
neveu et son parrain. Ce qui se comprend trs bien, comme on le voit:

                 Hercule =de Montbazon=
                   |              |
                   |              |
De Magdelaine de =Lenoncourt=     De Marie =d'Avaugour=
   (sa premire femme).         (sa deuxime femme).
              |                           |
              |                           |
     Madame =de Chevreuse=        Mademoiselle =de Montbazon=
(d'abord duchesse de Luynes).    (fille de la 2e madame
              |                       de Montbazon).
              |
        =M. de Luynes=
(fils du premier lit de madame
        de Chevreuse).

Saint-Simon (t. 5, p. 196) parle d'une autre madame de Montbazon.
C'est la femme du prince de Gumn, fils du premier lit de M. le duc,
mort fou  Lige, et la belle-soeur du chevalier de Rohan, dcapit
en 1674. Elle toit fille unique et posthume du premier marchal de
Schomberg et de la seconde fille de M. de La Guiche, grand-matre de
l'artillerie.]

[Note 100: Est-ce une Moy? Les Moy sont une grande maison de
Picardie qui remonte haut.

Expilly (t. 4, p. 936) cite Mouy ou Mouhy, ville du Beauvoisis, avec
titre de comt, et Mouy, dans le diocse de Laon. [Pour cette note et
la suivante, voy. p. 207.]]

[Note 101: C'est la cadette de madame de la Suze, dont on a publi
les _Posies_ (de Sercy, 1669, in-12). Toutes les deux sont filles du
marchal de Chtillon; toutes les deux furent prcieuses en leur
temps. L'ane s'appeloit Henriette, l'autre s'appeloit Anne.
Celle-ci, que Vineuil aima (Tallem., t. 4, p. 231), nous l'avons dit,
pousa en 1648 George de Wirtemberg, comte de Montbliard, mort le 3
janvier 1680.

Elle n'toit pas si belle que sa soeur, mais elle avoit du
temprament. Vineuil l'eut qu'elle toit fille. Un Boccace les voit,
les menace; elle le prvient et l'accuse, lui, de l'avoir sollicite.
Le marchal agite son pe, et Boccace garde ds lors le silence.

Tallemant dit: Ce fou de Wirtemberg. Madame de La Roche-Guyon avoit
failli l'pouser. Mademoiselle retrouve en 1674 (t. 4, p. 363) le
prince de Montbelliard de Wirtemberg. Je l'avois vu autrefois  Paris,
lorsqu'il avoit pous mademoiselle de Chtillon, fille du marchal.
Il me parut affreux, habill comme un matre d'cole de village.

Les princes allemands n'ont pas de got pour les panaches.

Il y avoit  la cour une autre madame de Wurtemberg, dont voici en
deux mots l'histoire: La fille du prince de Barbanon (un joli nom!)
devient veuve. Le prince Ulric de Wurtemberg, ancien lieutenant de
Cond en 1652, qui avoit un rgiment allemand dans les troupes
d'Espagne, en devient amoureux, se fait catholique, l'pouse, la
quitte, abjure. Sa femme accourt  Paris. La reine la pensionne, la
duchesse d'Orlans (de Lorraine) la loge auprs d'elle au Luxembourg.

Je voulois tirer au clair la gnalogie des Wurtemberg. Morri
m'embrouille.]

[Note 102: Jean du Bouchet, marquis de Sourches (comte de
Montsoreau), seigneur de Launay, etc., prvt de l'htel du roi et
grande prvt de France, mourut le 1 fvrier 1677. Il avoit pous en
1632 Marie Nevelet, de laquelle il eut Dominique du Bouchet, mort 
huit ans, le 24 novembre 1643, et Louis-Franois du Bouchet, marquis
de Sourches, mari  Marie-Genevive de Chambes, comtesse de
Montsoreau, fille de Bernard, comte de Montsoreau. (_Hist. gnal. et
chronol. de la maison royale de France_, par le P. Anselme, troisime
dit., 1733, t. 9, p. 182, 197 et 198.)

Louis-Franois du Bouchet fut reu, en survivance de son pre,  la
charge de prvt de l'htel et grande prvt, le 15 septembre 1649.
Il mourut le 4 mars 1716. M. Adhelm Bernier a publi en 1836 ses
intressants Mmoires.

Il ne faut pas le confondre avec de Souches, capitaine des gardes
suisses de Gaston (_Retz_, p. 242).

Les de Sourches furent nombreux sous Louis XIV; ils toient grands,
blmes, tristes. On ne les aimoit pas beaucoup. Le louvetier
d'Heudicourt fit contre eux, en 1688, une chanson dont Saint-Simon (t.
5) a racont l'effet sur Louis XIV et sur tout le monde. Elle obtint
le plus grand succs d'hilarit. On la trouve dans le _Nouveau Sicle
de Louis XIV_ (de M. G. Brunet, p. 117). Quoiqu'elle ait perdu son
charme aujourd'hui, on sent qu'elle a d tre gaie. Il s'agit de
prendre de grands couteaux et de chtrer tous les Montsoreaux pour
dlivrer la cour de cette engeance. Exemple du style:

        Poulinire Monsereaux,
        Quand vous ftes ces ragots,
        Preniez-vous plaisir  faire
    Tique, tique, tac, lon len la,
        Preniez-vous plaisir  faire
        Ce qu'on appelle cela?
]

[Note 103: Louis Foucault du Dognon fut d'abord page du cardinal
de Richelieu; il devint le favori de l'amiral de Brz. Aprs
Orbitello (_Mm. de Navailles_, p. 36), il ramne la flotte  Toulon
et court occuper Brouage, l'le de R, l'le d'Olron et le chteau de
La Rochelle, malgr la volont de la reine (Mottev., t. 2, p. 180) et
du ministre. Cela se faisoit. Arrive la Fronde: du Dognon devine les
bnfices de l'intrigue; il s'attache  Cond pour se vendre cher, et
se vend (1653) pour le bton de marchal. Aprs quoi il est l'un des
juges de Cond. Il meurt  43 ans, le 10 octobre 1659. Sa femme (Marie
Fouss de Dampierre) vivoit encore en 1688 (Svign, lettre du 19
novembre).

Le marchal Foucault est un vilain homme. Tallemant cite de lui (t. 2,
p. 408) un mchant trait. Il s'toit battu contre Cinq-Mars (t. 2, p.
253). Dans son gouvernement d'Aunis (Mottev., t. 4, p. 303), il toit
ha  cause de ses violences.

Saint-Simon (dit. Sautelet, t. 9, p. 117) ne l'encense pas du tout.

La Rochefoucauld (p. 463) dit qu'il eut  se repentir mme de son
trait avec la cour. Les pices 3017 et 3018 du _Catal. hist. de la
Bibl. nat._ (t. 2) le concernent.]

[Note 104: En 1494, Nicolas Viole, correcteur des comptes, est
prvt des marchands. Un autre Viole, Pierre Viole, seigneur d'Athis,
conseiller au Parlement, jouit (1532-33) du mme honneur. Sa statue
est dans les niches de l'Htel-de-Ville.

Je trouve une Anne de Viole (Anne du Saint-Sacrement) sous-prieure, en
1615, du couvent des Carmlites de Paris; elle mourut en 1630 (Cousin,
_Longueville_, p. 379).

Le Viole dont il est question ici est fils de Nicolas de Viole,
seigneur d'Osereux, conseiller au Parlement de Paris, plus tard matre
des requtes, et descend des Viole de la Ville. Demeuroit-il rue de La
Harpe? En 1662, je ne sais qui nomme une demoiselle de Viole quteuse
en cette rue.

Viole avoit un frre abb, ami de Lenet, trs turbulent comme lui,
comme lui (V. les lettres de Marigny dans le _Cabinet historique_,
dc. 1854, p. 124) prompt  lever la main. C'est une maison d'espe
(Tallem., t. 4, p. 142) et de robe tout ensemble. On leur connot
encore un frre ou un cousin, le sieur d'Athis-sur-Orge, qui, un jour,
tua le portier du Pont-Rouge (le receveur du Pont-Royal) pour ne pas
payer un double. Rien ne doit surprendre s'ils ont t si grands
frondeurs.

Ds le 15 dcembre 1648, Viole prononce dans le Parlement un discours
comminatoire contre le cardinal: Le prsident Viole paroissoit un des
plus anims contre la cour, et il sembloit qu'on ne pouvoit pas se
tromper quand on l'accusoit de fomenter la rvolte de cette
compagnie. (Mottev., t. 3, p. 45.)

Il n'toit pas rellement prsident, mais avoit t par commission
prsident des enqutes, et toit venu dans la grand'chambre avec le
titre, mais non le rang (Aubery, _Vie de Mazarin_, liv. 5, p. 572).

En 1649, Guy Joly (p. 29) l'appelle Viole-Douzenceau, conseiller-clerc
de la grand'chambre. Lenet, de son ct (p. 206): Le prsident Viole,
d'une assez ancienne famille de robe de Paris, sur quelque raillerie
qu'on lui avoit faite dans la dbauche, o il toit assez agrable, de
ce qu'il toit un bourgeois, se voyant de ruin qu'il toit devenu
riche par le bien que lui laissa un commis de l'pargne, nomm
Lambert, se mit dans la tte de devenir homme de cour et de traiter de
la charge de chancelier de la reine, dont on lui refusa l'agrment 
la cour.

Il toit vain de sa nature, et, de plus, pouss par son ami Chavigny,
ministre disgraci. Un jeune homme, nomm Servientis, lui faisoit ses
harangues. Viole toit cousin germain de la duchesse de Chtillon.

Dans les notes secrtes qui font partie de la _Correspondance
administrative de Louis XIV_ (Depping, t. 2, p. 54), on le dsigne
sous le titre de prsident de la quatrime chambre des enqutes, et on
dit de lui: Esprit actif, inquiet, entreprenant, fougueux,
vindicatif, devou aux intrts de M. le Prince; s'est veu l'un des
chefs de la Fronde, et avec grand crdit dans le Parlement, que le
dpit d'avoir est exclu de la charge de chancelier de la reine a
emport dans l'esprance qu'il avoit de parvenir aux premires charges
de l'Estat, et donnant tout  sa haute ambition; s'explique bien, a de
la fermet dans ses rsolutions et de grands biens que Lambert, de
l'espargne, luy a laissez ou procurez  charge, donnant selon
l'intrest du party o il s'est engag; n'a point d'enfans de sa
femme, qui est une Valle; beau-frre de M. du Boulay-Favin, parent 
cause d'elle de M. de Bouteville et de madame de Chastillon, avec
lesquels il a estroite liaison.

Il semble qu'il passoit trop avant, dit Omer Talon (Coll. Michaud,
p. 274, 275); il avoit est toute sa vie (Retz, p. 69) un homme de
plaisir et de nulle application  son mestier. Retz, qui lui met cela
sur le dos, ajoute qu'il avoit naturellement une grande timidit. En
effet ces jeteurs de hauts cris ne sont pas toujours intrpides.

Viole fut l'un des conseillers de Mademoiselle; il joua un rle actif
lors de la bataille du faubourg Saint-Antoine (Montp., t. 2, p. 267).

Dans les conditions proposes en 1651 pour la paix par Gourville (V.
La Rochefoucauld, p. 477), on voit  son nom: Permission de traiter
d'une charge de prsident  mortier ou de secrtaire d'tat, parole
que ce sera la premire, et une somme d'argent ds l'heure pour lui en
faciliter la rcompense.

Ce qui ne fut pas accord. Il dut aller en Hollande l'anne suivante
(Lenet, p. 613). Il revint bientt; mais en 1654 il est sacrifi tout
 fait. Voyez (Bibl. nat., _Catalogue hist._, t. 2, n 3208) l'_arrt
de la cour du Parlement rendu toutes les chambres assembles, le roi
sant et prsident en icelle, contre les sieurs Viole, Le Net, le
marquis de Persan, Marsin et autres adhrents du prince de Cond_.
(27 mars 1654.)

Les Espagnols lui payrent la valeur de ses charges perdues (Montglat,
p. 343; 1659).]

[Note 105: Je demande la permission de ne pas faire le portrait en
pied de Louis XIV. L'histoire d'aucun roi n'est aussi longue, aussi
intressante, aussi littraire, aussi varie; mais, bien que cette
histoire ne soit pas encore crite, on ne s'tonnera pas si je ne
l'attaque point. Quelques petites touches suffisent pour ce que ce
volume rclame. D'abord, Louis XIV, c'est le type du roi. Voyez-le 
son baptme; il a cinq ans tout au plus (Montglat, p. 136):

On le mena, au sortir de la chapelle, dans la chambre du roi, qui lui
demanda comme il avoit nom. Il rpondit: Louis XIV. Sur quoi le roi
rpliqua: Pas encore! pas encore!

En amour, il a commenc par n'tre qu'un homme. Plus tard, 'a t le
roi et le roi absolu. D'abord, il a soupir; comme un autre, il a t
galant, tendre, passionn, mlancolique; il a rim pour les belles, ou
il s'est fait faire des chansons en leur honneur. Certainement il a
aim mademoiselle Mancini et La Vallire. C'est Joseph de Maistre qui
a dit (_Lettres_, t. 1, p. 73, 2e dition): La matresse d'un roi
mari est une coquine comme celle d'un laquais. Peut-tre a-t-il
raison en bonne morale; mais,  rigoriste! mademoiselle de La Vallire
ne sera jamais une coquine.

On auroit quelque peine  dresser complte la liste de toutes les
personnes que Louis XIV a recherches.

Le roi toit galant, mais souvent dbauch; tout lui toit bon,
pourvu que ce fussent des femmes. (Madame, 24 dcembre 1716.)

Aussi plusieurs de celles qu'il a favorises sont-elles restes
inconnues. Il y avoit dans le nombre des filles de jardinier: n'a-t-on
pas voulu y joindre une ngresse? Mais, sans interroger bien
rigoureusement le secret des Mmoires, on citera madame de Beauvais,
la comtesse de Soissons, la conntable Colonna, La Vallire, Madame
peut-tre, mademoiselle de Laval, madame de Soubise, qui  vingt-neuf
ans avoit huit enfants et restoit belle; madame de Montespan, la belle
Ludres, madame d'Heudicourt, madame de Monaco, mademoiselle de la
Motte-Argencourt, mademoiselle de Fontanges et la comtesse d'Armagnac.

Bussy n'a pas dit de mal du roi si les _Alleluia_ ne sont pas de lui.
Par avance, expliquons le nom que le roi porte dans ces Alleluia. On
l'y nomme _Deodatus_. Louis XIV s'appeloit en effet Dieudonn, et
toute la France le savoit. Que de fois le voit-on dsign sous ce nom
dans les crits du temps! En voici quelques-uns (nous citons les
numros du Catalogue de la Bibliothque nationale, t. 2):

840. _Le vrai politique, ou l'homme d'tat dsintress, au roi_,
Louis XIV, _surnomm Dieudonn_. Paris, F. Nol, 1649, in-4. (Pice.)

1421. _De fortunatis Ludovici Adeodati XIV, Francorum et Navarr rgis
christianissimi, natalitiis_, etc., par Bernard. (1650.)

1450. _Les frondeurs victorieux et triomphants sous le rgne de Louis
XIV dit Dieudonn_. (1650.)

Voy. encore, 3358 (2 fois) en 1660, pour le mariage, et 3498.
_Pangyrique de_ =Louis Dieudonn=, 1663, Bilaine, in-12.]

[Note 106: George Digby. Tallemant des Raux (chap. 359) dit qu'il
s'appeloit Kenelm Digby, qu'il toit rest fidle  Charles 1er, qu'il
toit venu en France avec la reine, qu'il avoit pous Venetia
Anastasia, fille d'Edouard Stanley; qu'il avoit un esprit singulier,
qu'il aimoit la peinture et recherchoit la pierre philosophale.

Il aima tendrement sa femme. Lorsqu'elle tomba malade, il la fit
peindre sans cesse pour conserver toutes ses images, Vigneul de
Marville (t. 1, p. 252) est garant de ce dtail:

M. Digby, tant  Paris, prenoit plaisir  montrer le portrait en
miniature de feue madame la comtesse Digby, son pouse, l'une des plus
belles femmes de son tems, _ipso sese solatio cruciabat_. Il racontoit
que, pour maintenir sa beaut et une fracheur de jeunesse, il lui
faisoit manger des chapons nourris de chair de vipre; en quoi ( ce
qu'il disoit) il avoit parfaitement russi. Cependant, soit que cette
nourriture ne ft pas saine, et que ce qui est bon  conserver la
beaut n'est pas propre  conserver la sant et la vie, ou bien que
l'heure de madame Digby ft venue, elle mourut encore assez jeune, et
lorsqu'on y pensoit le moins. On dit qu'elle avoit eu quelque
pressentiment de sa mort, et qu'elle pria M. Digby, qui toit oblig
de sortir pour quelque affaire, de revenir au plutt, parcequ'elle
avoit dans l'esprit qu'elle mourroit ce jour-l. En effet, M. Digby
tant de retour, la trouva morte, et la fit peindre en cet tat, o,
pour la consolation de ceux qui la regardent, le peintre a eu
l'adresse de ne la reprsenter qu'un peu endormie.

Anne Digby, fille du comte de Bristol et femme de Robert Spencer,
comte de Sunderland, avoit toutes les grces du corps et de l'esprit.
(1662.--_Mm. de M. de ***_, p. 569.)

Les Mmoires du duc d'York parlent du comte de Bristol. Pendant la
Fronde il combattit parmi les dfenseurs de la cour (1650--Mott., t.
4, p. 99). Il avoit invent une poudre de sympathie qui parot n'avoir
t compose que de gomme arabique et de sulfate de fer, et qu'il
regardoit comme une panace universelle. Il a mme compos un
_Discours sur la poudre de sympathie pour la gurison des plaies_
(Paris, 1658, 1662, 1730, in-12).

Furetire parle de la poudre de sympathie dans _le Roman bourgeois_
(dit. elzev., p. 174).

Le comte de Grammont (_Mmoires_, ch. 9) retrouve Digby en Angleterre:

Le comte de Bristol, ambitieux et toujours inquiet, avoit essay
toutes sortes de moyens pour se mettre en crdit auprs du roi. Comme
c'toit ce mme Digby dont Bussy fait mention dans ses annales, il
suffira de dire qu'il n'avoit pas chang de caractre.]

[Note 107: Charlotte de Valenay d'tampes, ne en 1597. C'est la
mre de Sillery. Elle avoit pous le fils du chancelier de
Sillery-Brulart, mort en 1640. Elle fut belle long-temps, mais
toujours extravagante.  la mort de son mari, elle fait l'Artmise.
Plus tard,  cinquante-huit ans, elle se donna un mari de conscience
qui semble avoir t Goulas, l'intendant de Gaston. Jamais, dit
Tallemant (t. 1, p. 468), il n'y eut une si grande friande.

Madame de Pisieux ou Puysieux toit soeur d'lonore d'tampes de
Valenay (1589-1651), archevque de Reims, hardi voleur, hardi viveur,
un archevque  citer pour les protestants.  son lit de mort, il dit
au confesseur (Tallemant des Raux, t. 2, p. 459): Le diable emporte
celui de nous deux qui croit rien de ce que vous venez de dire! Il
n'en avoit pas moins bni les bonnes femmes dans son glise. Madame de
Pisieux toit soeur aussi du cardinal Achille de Valenay, mort en
1646, fier et brave homme qui avoit t bon militaire pendant
long-temps. Devenue vieille, elle fut la confidente de Mademoiselle
(Montp., t. 4, p. 159). On la chargea de prparer les voies, en 1671,
pour marier la princesse avec le comte de Saint-Paul.

Elle avoit grand air et une manire d'autorit qu'elle ne suspendoit
mme pas pour se satisfaire en boutades. Son esprit toit vif, mais
bizarre et fatigant. Lorsqu'elle meurt (8 septembre 1677), madame de
Svign crit: Nous en voil dlivrs! Ne trouvez-vous pas, Madame,
qu'elle contraignoit un peu trop ses amis? Il falloit marcher si droit
avec elle!

Saint-Simon a mis son mot dans cette histoire (t. 4, p. 375): Madame
de Puysieux, veuve ds 1640, ne mourut qu'en 1677,  quatre-vingts
ans, avec toute sa tte et sa sant. C'toit une femme souverainement
glorieuse, que la disgrce n'avoit pu abattre, et qui n'appeloit
jamais son frre le conseiller d'tat que: Mon frre le btard. On ne
peut avoir plus d'esprit qu'elle en avoit, et, quoique imprieux, plus
tourn  l'intrigue.]

[Note 108: Brienne, fils d'Antoine de Lomnie, seigneur de la
Ville aux Clercs, secrtaire d'tat nomm par Anne d'Autriche  la
place de Chavigny.

Il meurt le 5 novembre 1666,  soixante et onze ans, et laisse des
Mmoires.

Son fils (Brienne le jeune) est l'un des personnages les plus curieux
du XVIIe sicle; mais il nous entraneroit beaucoup trop loin si nous
nous occupions de lui.]

[Note 109: Quel d'Aubigny? Le _Diocls_ de Somaize (t. 1, p. 140),
ami de Bero, qui chante bien et a tousjours aprs luy deux ou trois
musiciens? Le pre de d'Aubigny, l'ami de Saint-Evremont, l'amant de
madame des Ursins? C'toit (Saint-Simon, t. 4, p. 177) un procureur au
Chtelet. Un d'Aubigny rattach  la famille d'Agrippa d'Aubign,
comme celui qui fut vque de Noyon, puis archevque de Rouen, quand
madame de Maintenon fut reine? L'abb d'Aubigny, de la maison de
Stuart, chanoine de Paris, oncle du duc de Richmond, ami de Retz? Un
des trente-six gentilhommes du roi (1669)? Charles Bidault d'Aubigny,
gentilhomme de Monsieur en 1661? Le d'Aubign qu'on dpcha sous la
Fronde  la princesse douairire (Lenet, Coll. Michaud, p. 234, 243)?
Ce doit tre ce dernier; mais La Chesnaye des Bois (t. 1, p. 493) dit
avec raison: Il n'y a presque point de province en France o l'on ne
trouve des gentilshommes du nom d'Aubign et d'Aubigny; ils ont tous
des armes diffrentes.

Louis XIV ne simplifia pas la question lorsqu'il cra duchesse et
pairesse d'Aubigny mademoiselle de Kroualles, la matresse de Charles
II (en dcembre 1673).]

[Note 110: Anne de Gonzague-Clves, comtesse palatine du Rhin.
Fille de Charles de Gonzague-Clves, duc de Nevers, ne en 1616, elle
pouse (1639) Henri II, duc de Guise, se spare, se remarie en 1645 
douard de Bavire, comte palatin du Rhin. Reste veuve en 1663, elle
meurt le 6 juillet 1684.

Les amateurs du style magnifique et des grands loges n'ont qu'
relire l'oraison funbre que Bossuet lui a faite. Les politiques
chercheront dans les mmoires du temps la trace des manoeuvres par
lesquelles elle s'est signale pendant la rgence d'Anne d'Autriche.
En 1661, madame de Navailles, dame d'honneur, lui fit une rude guerre
(Mottev., t. 5, p. 117) pour l'empcher de jouir de tous les
privilges attachs  sa charge de surintendante de la maison de la
reine.  la mort de Mazarin, la Palatine quitte sa charge, que l'on
donne  la comtesse de Soissons. L'inbranlable madame de Navailles
continue sa guerre. Affaire srieuse s'il en fut:

Le roi, dont les intentions toient droites, ayant cout les raisons
de part et d'autre, rgla les fonctions de la surintendante et de la
dame d'honneur. Il donna  la premire les honneurs de prsenter la
serviette, de tenir la pelote et de donner la chemise, avec le
commandement dans la chambre et les sermens, et tout le reste  la
dame d'honneur, c'est--dire servir  table, la prfrence dans le
carrosse et dans le logement. Le lendemain, mille autres querelles.
Le comte de Soissons appelle en duel le duc de Navailles (pour la
serviette)--Refus: la cour applaudit; les mazarins baissent; le roi
exile le comte. Ah! la belle chose que l'intrieur d'un palais!

On a dit (Montp., t. 4, p. 62) qu'en 1658,  quarante-trois ans, elle
rendit au duc d'Anjou le service que madame de Beauvais rendit  Louis
XIV. Ses mmoires sont apocryphes et sont l'oeuvre de Snac de
Meilhan. M. Cousin (_Histoire de madame de Sabl_) ne pouvoit se
dispenser de faire revivre cette femme clbre. Somaize (t. 1, p. 290)
l'appelle _Pamphilie_:

Pamphilie, estant l'honneur de son sexe, mrite bien d'estre mise au
rang de tout ce qui se trouve d'illustres prtieuses. C'est une
princesse forme du sang des demy-dieux, et que la nature mit si
advantageusement en oeuvre qu'elle fut plus belle que la mre des
amours, et qu'elle galle encore ce qui se peut voir de plus charmant.
Elle a pour soeur une celbre reyne qui a eu l'honneur de recevoir
deux fois le sceptre des Sarmates (les Polonais), qu'elle rend tous
les jours doublement sujets par sa beaut et par le rang de
souveraine. Si elle ne fait pas briller la blancheur de son beau front
sous le riche et majestueux tour d'un diadme, ce n'est pas qu'elle en
ait est moins digne, mais que la fortune, qui craignoit de rendre son
empire plus grand que le sien, ne put se rsoudre  la placer dessus
le trne. Pamphilius (le prince palatin), l'un des plus considrables
hros qui habitent vers le Rhin et le Danube, a profit du caprice de
cette desse des vnemens, ayant, par son mrite, trouv le moyen de
s'insinuer dans le coeur de nostre hrone, de qui tant d'aultres
coeurs avoient en vain voulu estre les victimes, et d'estre en un
mot l'heureux espoux de la plus belle moiti du monde. Elle a est
long-temps l'un des mobiles de toutes les actions de la cour du grand
Alexandre, joignant les lumires de son bel esprit  celles de ses
premiers ministres pour la conduite des plus importantes affaires.
Alors les Muses latines et franoises prenoient plaisir d'y establir
leur Parnasse en sa faveur, n'y ayant personne qui en connust mieux
les talens et qui les accueillist plus obligeamment que la divine
Pamphilie. Il y avoit aussi une forte mulation entr'elles  qui
auroit l'honneur de se rendre plus agrable  son esprit; mais ce
bonheur fut le prcieux partage de celle qui avoit le docte et
l'ingnieux Rodolphe (M. Robinet) pour son pre, l'un de nos premiers
historiographes. Le sort de cette Muse causa tant de jalousie 
plusieurs autres, qu'elles se retirrent de despit et de honte, et la
laissrent dans une paisible jouissance de l'honneur qu'elle s'estoit
acquis, et qui ne donna pas aussi peu d'ombrage  celle qui s'estoit
consacre au service de la princesse Nitocris (la duchesse de
Nemours).

Elle fut aime du duc de Guise (Montp., t. 2, p. 116) lorsqu'il toit
archevque de Reims. Retz la juge  notre point de vue particulier (p.
97): Madame la Palatine estimoit autant la galanterie qu'elle en
aimoit le solide. Je ne crois pas que la reine lisabeth d'Angleterre
ait eu plus de capacit pour conduire un estat. Je l'ai veue dans la
faction, je l'ai veue dans le cabinet, et je lui ai trouv partout
galement de la sincrit.]

[Note 111: Cet vque est l'ancien P. Faure, agent de la cour, ami
du P. Berthod pendant la Fronde, puis vque de Glandves, et, en 1653
(Berthod, p. 389), vque d'Amiens.

En 1656 Mademoiselle (t. 3, p. 80), le traite fort bien: C'est un
prlat qui a beaucoup d'esprit, et, quoiqu'il ait t cordelier, il
n'a rien qui tienne du moine; il a t long-temps  la cour.]

[Note 112: Ouvrez nos bons recueils, la _Biographie universelle_
d'abord: o est l'article de l'abb Fouquet? Voil Fouquet son frre;
mais lui-mme, o est-il? Et demandez  bien des gens s'ils le
connoissent, on rpond: Fouquet? eh! oui, le surintendant, les
nymphes de Vaux, le procs fameux; nous ne connaissons que cela:

    Jamais surintendant, etc.,

Ou encore:

    ..... Oronte est malheureux.

--Trs bien; mais ce n'est pas cela l'abb Fouquet.--Ma foi, qui
toit-ce? C'toit un homme avec qui nul ne plaisantoit; c'toit le
chef de la famille, le conseil d'abord, le patron, le soutien de son
frre Nicolas; c'toit le bras droit de Mazarin, c'toit le ministre
lui-mme, l'homme puissant, le roi de France; et cela n'a pas dur
qu'un jour. J'adjure les biographies de ne plus passer son nom sous
silence. Bussy les instruira si elles ne savent que dire.

Dj nous en avons parl incidemment dans quelques notes (page 65, par
exemple); Mademoiselle elle-mme atteste son pouvoir et la terreur de
son nom.

Basile Fouquet, abb de Barbeaux et de Rigny, disparut de la scne
avec son frre; il mourut silencieusement en 1683. Il avoit commenc
avec clat.

Il s'attaque  Retz. Guy Joly et Retz lui-mme racontent comment il se
chargea, si on le vouloit, d'enlever, d'assassiner, de saler le
coadjuteur. Pour un homme d'glise, cela est bien oriental. On
nourrissoit publiquement (Retz, p. 481) chez la portire de
l'archevch ses deux btards, ou plutt deux de ses btards.

Il avoit aid Vardes  se marier (Montp., t. 3, p. 76). Le prsident
de Champltreux travailloit  empcher le mariage; l'abb Fouquet et
Candale envoient des troupes chez lui et le mettent aux arrts. On
poussa des cris dans la famille, mais le mariage eut lieu. Et de
trois. Il entretenoit  ses dpens cinquante ou soixante personnes,
la plupart gens de sac et de corde, qui lui servoient d'espions et le
faisoient craindre. (Gourville, p. 524).

Nous allons le voir casser tout chez madame de Chtillon. Mademoiselle
de Montpensier atteste la vrit de cette scne extraordinaire (t. 3,
p. 296) et s'indigne contre tant d'audace. Elle nomme le chef de ses
_braves_ (t. 3, p. 416) Biscara, officier des gardes de Mazarin. Que
faire contre un tel homme? Un jour le gardien de la Bastille
tmoignoit son tonnement  la vue d'un lvrier qui se trouvoit dans
la cour, et demandoit pourquoi il toit l. C'est, lui rpondit un
prisonnier, parcequ'il aura mordu le chien de l'abb Fouquet.

Fouquet lui-mme, le surintendant, craignoit bien son frre; il
crivit dans ses instructions secrtes: Si j'estois mis en prison et
que mon frre l'abb, qui s'est divis dans les derniers temps d'avec
moi mal  propos, n'y fust pas et qu'on le laissast en libert, il
faudroit doubler qu'il eust est gagn contre moi, et il seroit plus 
craindre en cela qu'un autre.

C'est ici le lieu de transcrire un long passage des Mmoires de
Mademoiselle (t. 3, p. 411); il est d'une grande valeur pour nous.
Elle le date de 1659, mais la date ne sauroit tre toujours admise
sans rserve dans ces mmoires. Madame d'Olonne alloit en masque tous
les jours avec Marsillac, le marquis de Sillery, madame de Salins et
Margot Cornuel. Le marquis de Sillery avoit t amoureux de madame
d'Olonne; en ce temps-l il n'toit que confident. Cette troupe alloit
s'habiller chez Gourville; elle n'osoit le faire chez madame d'Olonne
 cause de son mari. Le comte de Guiche continuoit sa belle passion
pour elle, et l'abb Fouquet, qui toit enrag contre tous les deux,
s'avisa de les brouiller et de s'en venger par l. Il obligea le comte
de Guiche  demander  madame d'Olonne les lettres de Marsillac
lorsqu'il se verroit un moment mieux avec elle; ce qu'il fit. Elle les
lui donna: le comte de Guiche les mit entre les mains de l'abb
Fouquet, qui d'abord les montra  madame de Gumne, afin qu'elle en
parlt au Port-Royal, et que cela allt  M. de Liancourt, pour le
dgoter de lui donner sa petite-fille; il les montra aussi au
marchal d'Albret, qui alla trouver M. de Liancourt, comme son parent
et son ami, pour l'avertir de l'amiti qui toit entre madame d'Olonne
et M. de Marsillac; et je crois mme qu'il avoit pris quelques unes de
ces lettres. M. de Liancourt lui dit: Je m'tonne que vous, qui tes
galant, soyez persuad que l'on rompe un mariage sur cela. Pour moi,
qui l'ai t, j'en estime davantage Marsillac de l'tre, et je suis
bien aise de voir qu'il crit si bien. Je doutois qu'il et tant
d'esprit. Je vous assure que cette affaire avancera la sienne. Je
crois que le marchal d'Albret fut tonn de cette rponse. Les
mdisants disoient qu'il avoit fait cela autant pour plaire  l'abb
Fouquet que pour donner un bon avis  M. de Liancourt. Vritablement,
si l'abb Fouquet et pu russir  rendre ce mauvais office 
Marsillac de rompre son mariage, il ne lui en pouvoit pas faire un
plus considrable, puisque par l il lui pouvoit faire perdre
cinquante mille cus de rente, avec une maison  la campagne,
admirable et renomme par tout le monde  cause de ses eaux (cette
maison s'appelle Liancourt), et une autre maison fort belle  Paris,
surtout une fille fort bien faite. Rien n'galoit ce parti, et, ce qui
rendoit cette affaire agrable, c'est que M. de Marsillac n'en avoit
obligation  personne qu' M. de Liancourt, qui l'a choisi par amiti,
parcequ'il toit son petit-neveu et qu'il voyoit que la maison de La
Rochefoucauld n'toit pas aise. Il la voulut rtablir par ce mariage,
dont la conclusion fut hte  cause des avis que donna le marchal
d'Albret. Il se fit cinq ou six mois aprs. On tira la fille du
Port-Royal, o elle avoit t leve. Comme l'abb Fouquet vit que
cela n'avoit pas russi, il porta  M. le cardinal toutes les lettres
que Marsillac avoit crites  madame d'Olonne. Il prtendoit qu'il
avoit crit contre le respect d  Leurs Majests, et qu'il y en avoit
aussi qui ne plaisoient pas  M. le cardinal. Marsillac en eut
connoissance, et prit avis de ses amis de ce qu'il avoit  faire. On
lui conseilla de tirer de madame d'Olonne les lettres du comte de
Guiche, ce qu'il fit. Aid du marquis de Sillery, lequel reprocha 
madame d'Olonne ce qu'elle avoit fait pour se raccommoder avec le
comte de Guiche, il l'obligea de lui donner ses lettres. Le marquis de
Sillery les porta  M. le cardinal. Il y en avoit une o il parloit de
Monsieur et de la reine, et il disoit: J'ai fait tout ce que j'ai pu
pour rsoudre l'enfant  tre votre galant; il en avoit assez d'envie,
mais il craint la bonne femme. Ces termes parurent assez familiers,
et, comme tout se sait, cela fut bientt public.]

[Note 113: _L'Estat de la France_ pour 1649 le dit gouverneur de
Pronne, de Montdidier et de Roye, nagure grand-prvost de l'hostel
et mareschal de camp.

Il avoit fait son chemin pendant la guerre civile. On voit ici, et, 
l'article de Foucault, on a vu ce qu'toient alors les gouverneurs de
places. On se croiroit  la fin de la Ligue. Louis XIV est attendu.

D'Hocquincourt aima d'abord madame de Montbazon.

Dans l'affaire dont Bussy donne les dtails, Montglat (p. 309) indique
bien le rle que Mazarin fit jouer  la marchale pour venir  bout de
son mari.

D'Hocquincourt, aprs avoir vendu chrement sa soumission, se dpita,
se jeta dans Hesdin et passa aux Espagnols. Il mourut bientt 
Dunkerque. Pas de piti pour ces gens-l.]

[Note 114: On cite Simon de Wignacourt, crois en 1190; Aloph de
Wignacourt, grand-matre de l'ordre de Malte en 1601, et Adrien,
grand-matre en 1690 (V. Henry-J.-G. de. Milleville, 1845). Le
portrait d'Aloph ou Olaf (1569-1609) est le meilleur portrait du
Caravage. Dangeau (23 aot 1690) a parl d'Adrien.

Notre Wignacourt est Vignacourt d'Orvill, Picard (d'argent  trois
fleurs de lis de gueules au pied nourri); en 1652 (Montp., t. 2, p.
327) d'Hocquincourt l'avoit dj envoy pour s'entendre avec les chefs
de la Fronde. Est-ce lui que la cour envoie en Allemagne dans le
courant de 1656 (Aubery, _Vie de Mazarin_, deuxime dit., t. 3, p.
150; et Quincy, _Hist. milit. de Louis XIV_, t. 1, p. 216) pour
empcher les lecteurs de fournir des troupes  l'Espagne?]

[Note 115: Lorsque Charles II courtise madame de Chtillon, il est
question de lui faire pouser Mademoiselle (Montp., t. 2, p. 148).
Rtabli sur le trne (Mottev., t. 5, p. 83), il refuse Hortense
Mancini et cinq millions. Il ne cdoit  personne (Mm. de Grammont,
ch. 6) ni pour la taille ni pour la mine. Il avoit l'esprit agrable,
l'humeur douce et familire. Charles II promettoit beaucoup, ce fut
un triste sire.

Il toit d'une complexion tendre et fort galant; aussi toutes les
belles de sa cour firent-elles des entreprises sur son coeur. Celles
qui eurent le plus de part  sa tendresse furent Barbe de
Saint-Villiers, femme de Roger Pulner, comte de Castle-Maine, en
Irlande (depuis comtesse de Southampton, et enfin duchesse de
Cleveland); Franoise-Thrse Stuart, veuve de Charles Stuart, duc de
Richmond et de Lenox (_Mm. de M. de ***_, p. 562); Mademoiselle de
Quervalle, baronne de Petersfield, comtesse de Farsam, duchesse de
Portsmouth, et madame Nelguin, qui avoit vendu des oranges (_Ibid._,
p. 568).

Macaulay a dit la vrit sur le compte de ce vilain monarque.]

[Note 116: Claire-Clmence de Maill, fille du marchal de Brz,
marie le 11 fvrier 1641 au grand Cond, qui n'en vouloit pas et qui
ne l'aima jamais. Elle montra du courage pour le dfendre en 1650.

Dlaisse, elle eut des amants. Mademoiselle (t. 2, p. 51) cite, en
1649, Saint-Mesgrin. En 1671, un de ses valets de pied, Duval, et un
page, Rabutin, qui apparemment jouissoient de ses bonnes grces,
mettent l'pe  la main l'un contre l'autre; elle accourt, elle est
blesse. Toute la cour retentit de l'esclandre. Rabutin s'enfuit; il
s'leva aux premiers honneurs de l'arme impriale en Hongrie
(Saint-Simon, _note  Dangeau_, t. 4, p. 479).  partir de ce moment,
madame la princesse fut enferme  Chteauroux; son fils lui cacha la
mort de Cond. Elle mourut le 16 avril 1694 (Dangeau, 18 avril).

Madame de Motteville (t. 4, p. 80) lui a rendu quelque justice: La
douleur l'avoit embellie... Elle avoit des qualits assez louables;
elle parloit spirituellement quand il lui plaisoit de parler, et, dans
cette guerre (de Bordeaux), elle avoit paru fort zle  s'acquitter
de ses devoirs. Elle n'toit pas laide: elle avoit les yeux beaux, le
teint beau et la taille jolie. Sans se faire toujours admirer de ceux
qui la conduisoient et de ceux qui toient auprs d'elle, elle a du
moins cet avantage d'avoir eu l'honneur de partager les malheurs de M.
le Prince.]

[Note 117: Boligneux est une paroisse avec titre de comt, dans
la Bresse. (Expilly, t. 1, p. 717.)

Madame de Svign parle (31 juillet 1680) de Louis de La Palu, comte
de Boligneux, cousin de M. de la Trousse; ailleurs (15 septembre
1677), elle dit: La vieille Boligneux, qui toit ma tante.

Il y avoit en 1690 un rgiment de Boligneux dans l'arme de Boufflers
(Dangeau, 16 septembre 1690).

Saint-Simon dit de Bouligneux, lieutenant-gnral, tu devant Verne en
1704 (t. 4, p. 384), que c'toit un homme d'une grande valeur, mais
tout  fait singulier.]

[Note 118: On dit que messieurs de La Feuillade ne sauroient
prouver qu'ils soient venus des anciens vicomtes d'Aubusson, ni mme
que le grand-matre cardinal d'Aubusson ft de leur maison. Je laisse
 examiner ce fait aux gnalogistes. (Am. de La Houssaye, t. 1, p.
131.)

Et moi aussi. La Feuillade (Franois d'Aubusson) toit neveu de
l'archevque d'Embrun, dont on se moqua si souvent  la cour. Il toit
un peu couard. Bussy raconte dans ses Mmoires manuscrits (cabinet de
M. Montmerqu) qu'il ne fut pas trs satisfait de ce que l'_Histoire
amoureuse_ contenoit sur son compte. Il avoit t compagnon d'armes et
ami de Bussy. Il fut li avec Fouquet; il l'avertit de sa prochaine
disgrce (Mottev., t. 5, p. 140).

Ce fut le favori de Louis XIV quand Lauzun fut frapp de dchance. 
chaque page, dans les _Etats du comptant_ (Archives nat., sect. hist.,
carton K; p. 120, n 12), il est question des gratifications que le
roi lui accorde; il les payoit en adulations byzantines. La place des
Victoires est une place de son fait.

Sur la fin de sa vie, Louis XIV s'en dgota. Il mourut en septembre
1691,  soixante ans passs. Son pre, qu'il n'avoit pas connu, toit
mort au combat de Castelnaudary, en 1631.

Saint-Simon lui attribue la plate rponse que le marchal de Grammont
fit un jour  Louis XIV, lorsque le roi le surprit battant un valet.
La Feuillade avoit servi de confident dans l'histoire des amours de
mademoiselle de Fontanges.]

[Note 119: Son pre, Franois Annibal d'Estres, marquis de
Coeuvres, marchal de France, n en 1573, mourut 
quatre-vingt-dix-sept ans, le 5 mai 1670.

Tallemant (t. 1, p. 383) dit qu'il toit dissolu au dernier point,
ayant, selon le bruit public, couch successivement avec ses six
soeurs. Il eut en premires noces 1 le marquis de Coeuvres, 2 le
comte d'Estres, 3 l'vque de Laon, et en secondes noces le marquis
d'Estres.

Il toit fils d'Antoine d'Estres, premier baron du Boulonnois, et
neveu de la charmante Gabrielle. Il avoit pous la fille de
Montmor, trsorier de l'pargne, veuve du marchal de Thmines. La
satire 3 de Rgnier lui est ddie.

Son fils an, en 1648, sert en Catalogne avec le titre de marchal de
camp.

En 1615, le pre est matre de la garde-robe de Monsieur, qui est bien
jeune alors; il fut employ dans les ambassades,  Bruxelles, pour
enlever le prince de Cond (Fontenay-Mareuil, t. 1, p. 21), et surtout
 Rome, o il montra de l'habilet. Ses Mmoires sont intressants
pour l'histoire diplomatique.

C'est lui qui, avec le marquis de Rambouillet, est le premier des
jeunes gens de la cour roulant carrosse sous Henri IV (Tallem., t. 1,
p. 112).

Le marquis de Coeuvres fut fianc en 1647 (Mottev., t. 2, p. 216)
avec mademoiselle de Thmines, fille de la seconde femme de son pre.
Il fit partie de l'assemble de la noblesse en 1649 (Mottev., t. 3, p.
272), runie pour combattre les prtentions de La Rochefoucauld et de
quelques autres. Il se battit en duel avec Plessis-Chivray, frre de
la marchale de Grammont. Ce fut un des plus beaux combats de la
Rgence (Tallem., t. 4, p. 435); il n'y eut pas de raillerie. En 1650
il est  Laon, place de son pre (_Catal. de la Bibl. nat._, t. 2,
[histoire] n 1632). En 1670 (Daniel, t. 2, p. 394) il est colonel du
rgiment d'Auvergne.

Le comte d'Estres, son frre, fut marchal de France; l'vque de
Laon devint cardinal.]

[Note 120: La date est prcise. Si ce n'est que de l'appareil et
si elle ne rend pas la lettre authentique, au moins est-il impossible
de nier que dans tout ce qui prcde et dans tout ce qui suit, Bussy
raconte avec une grande clart et avec des dtails fort intressants
des faits qui ont une valeur vritable. L'histoire de la Fronde et du
ministre de Mazarin est claire, grce  ce livre badin, d'une
lumire qui, sans l'_Histoire amoureuse_, lui manqueroit. Les
historiens qui ont souci de la tche qu'ils se donnent ne peuvent
ngliger, sans encourir de reproche, une source qui est, en certains
cas, unique, et qui est toujours bonne. Il ne faut pas que les grces
trop raffines du rcit cartent la science svre des enseignements
qui l'attendent dans ce livre. Nous croyons pouvoir dclarer, sans
crainte de rien donner  l'engoment que l'annotateur a quelquefois
pour son texte, que l'ouvrage de Bussy-Rabutin peut prendre place
parmi les plus utiles mmoires crits sur l'histoire du rgne de Louis
XIV.]

[Note 121: Nous ne paraphraserons pas cette indication rapide.]

[Note 122: Je pense que ce M. de Vaux est un agent subalterne de
la police de l'abb Fouquet ou un logeur du Marais.]

[Note 123: C'est celle  qui, dans la lettre clbre de madame de
Svign (1672), madame de Longueville demande des nouvelles de son
fils. Elle toit soeur de madame de Montbazon. Catherine-Franoise
de Bretagne est morte le 21 novembre 1692.

Tallemant (t. 4, p. 454) lui accorde du mrite. Elle savoit le latin:
Les Vertus descendoient directement de Franois, comte de Vertus et
de Goello, baron d'Avaugour et seigneur de Clisson, de Champtoc,
etc., fils naturel de Franois II, duc de Bretagne, et d'Antoinette de
Maignelois, dame de Cholet.

Amie intime, et en tout temps, de madame de Longueville, elle cherche
 la rconcilier un jour avec La Rochefoucauld, un autre jour avec son
mari (1654, Montp., t. 2, p. 442).

Elle resta demoiselle, ne put vivre chez sa mre, qui toit trop peu
mre de famille, et alla d'abord chez madame de Rohan, puis 
Port-Royal.

M. Victor Cousin lui a donn une place  ct de son amie.]

[Note 124: On a attribu  tort  M. de Brgy les Mmoires de M.
de ***, qui ne semblent tre qu'une compilation. C'toit un pauvre
homme qui se croyoit important (Montp., t. 2, p. 318) et dont on
rioit, malgr ses ambassades en Pologne et en Sude. C'est son fils
sans doute qui, gouverneur du Fort-Louis, fut tu prs de cette place
en 1689 (Quincy, t. 2, p. 174, et Dangeau, 14 juin 1689).

Charlotte de Chazan, sa femme, ne en 1619, morte le 13 avril 1695,
toit fille du premier lit de madame Hbert, femme de chambre de la
reine-mre. Elle toit jolie, quoique brune et petite (Tallem., 2e
dit., t. 7, p. 169). Sa gentillesse la fit nommer fille de la reine,
du dehors, c'est--dire non titre, domestique. La reine l'aima tout
de suite et la combla de faveurs. Son esprit acheva sa fortune: il
toit vif, lgant, coquet. Tallemant dit: C'est la plus grande
faonnire et la plus vaine crature qui soit au monde. Mais elle
plut  tout le monde et elle crivit des lettres qu'on admira. La mre
n'toit ni muette (Mottev., t. 2, p. 74), ni philosophe, et n'toit
gure coute. La fille, bel esprit reconnu, pousa  seize ans
Lonor de Flesselles, comte de Brgy, qui aima ses servantes plus que
sa femme. Madame de Brgy devint dame d'honneur et amie de la personne
influente, madame de Motteville (Mottev., t. 3, p. 136).

L'_Estat de la France_ pour 1649 donne la liste du service de la
reine-mre.

Les dames sont: Madame la marchale de Vitry, madame de Chaumont
(soeur du prsident de Bailleul), madame de Sainct-Simon
(belle-soeur du duc de Sainct-Simon), la marquise de Rosny, la
comtesse de Boesleau, madame de Chavannes, madame de Vaucelles, madame
de Bonoeil, madame de Vieux-Pont, madame de Brgy, madame la
prsidente de Mortecelle et autres.

Puis viennent les filles d'honneur, puis les femmes de chambre.

Anne d'Autriche, dans son testament, lgue  madame de Brgy 30,000
livres. Louis XIV fit plus encore pour elle. On voit dans les
registres secrets (_Corresp. admin._, t. 3) qu'il lui donne une fois
300,000 livres. Christine de Sude lui avoit donn 400,000 livres,
dit-on. Madame (lettre du 10 novembre 1719) croit savoir pourquoi:
Elle a forc madame de Brgy  des turpitudes, et celle-ci n'a pu se
dfendre.

Madame de Brgy toit trs fconde et craignoit les grossesses. Loret
(15 novembre 1650) le fait entendre:

    Clorinde, ce dit-on, postule
    Pour obtenir arrest ou bulle
    Qui la dispense absolument
    Obir  ce sacrement
    Qui fait qu'avec regret on couche
    Quelquefois deux en une couche.

En effet elle devint laide.

Dans la mazarinade de: _La Vrit des proverbes de tous les grands de
la cour_, on lui fait dire: Il n'y a si belle rose qui ne devienne
gratte-cul.

Mais son esprit lui resta; c'est cet esprit que Louis XIV aimoit. Il
parot que lui-mme (Choisy, p. 673) fit pour elle une chanson:

    Vous avez, belle Brgis...

On a une lettre qu'il lui crivit lorsqu'elle dsira se sparer de son
mari (_Oeuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 19):

    _ la comtesse de Brgi._

     Fontainebleau, le 4 juin 1661.

Quand on sait demander les choses d'aussi bonne grce que vous
faites, et mme des choses raisonnables, on n'importune jamais. Il ne
tiendra pas  moi que votre procs (contre M. de Brgy) ne finisse. Je
m'en expliquerai dans les termes que vous pouvez souhaiter; mais
souvenez-vous, une fois pour toutes, que votre respect m'offenseroit
si, dans les occasions, vous ne recouriez  moi avec la confiance que
mrite l'estime que j'ai pour vous.

Cette sparation fut une grande affaire, qui occupa long-temps Colbert
et Louis XIV (V. leurs lettres).

Mazarin, dit-on, l'avoit aime: Le cardinal toit amoureux d'une dame
qui toit chez la reine. Je l'ai connue, elle logeoit au Palais-Royal,
et on la nommoit madame de Brgy. Elle toit trs belle, et beaucoup
de gens ont t amoureux d'elle; mais c'toit une honnte femme; elle
a servi fidlement la reine et a fait que le cardinal a mieux vcu
avec la reine qu'auparavant. Elle avoit beaucoup d'esprit. (Madame, 1
dcembre 1717.)

Madame de Brgy, tant belle femme, faisoit profession, de l'tre, et
mme avoit l'audace de prtendre que ce grand ministre avoit pour elle
quelque sentiment de tendresse. (1647; Mottev., t. 2, p. 221.)

La comtesse de Brgy s'est peinte elle-mme (en tte de ses _Oeuvres
galantes_; Leyde et Paris, J. Ribou, 1666): Ma personne est de celles
que l'on peut dire plustost grandes que petites. Mes cheveux sont
bruns et lustrez; mon teint est parfaitement uny: la couleur en est
claire, brune et fort agrable; la forme de mon visage est ovale, tous
les traits en sont rguliers: les yeux beaux et d'un meslange de
couleurs qui les rend tout  fait brillants; le nez est d'une agrable
forme; la bouche n'est pas des plus petites, mais elle est agrable et
par sa forme et par sa couleur; pour les dents, elles sont blanches et
ranges justement comme le pourroient estre les plus belles dents du
monde. La gorge est assez belle, et les bras et les mains se peuvent
montrer sans trop de honte. Tout cela est accompagn d'un air vif et
dlicat. Je suis propre et m'habille bien.

C'toit vritablement un bel esprit. Benserade l'a choye; elle
croyoit que c'toit elle qui toit l'hrone du sonnet de Job: aussi
le dfendit-elle (V. sa _Lettre  madame de Longueville_; Cousin, 2e
dit., p. 331). _Belarmis_ (Somaize, t. 1, p. 38) est une prtieuse
qui vit en clibat, quoyque son mary soit encore vivant. Son esprit a
fait parler d'elle et l'a fait connoistre pour prtieuse, non
seulement parcequ'elle parle comme elles, mais encore parcequ'elle
crit fort bien en vers et en prose. Sa demeure est dans le palais que
_Snque_ (Richelieu) a fait bastir dans le quartier de la _Normandie_
(Saint-Honor), au Palais-Royal.

M. de Brgy mourut le 2 novembre 1712. Il est remarquable qu'un si
grand nombre de nos personnages aient men la vie si longue.

Madame de Brgy mourut, comme nous l'avons dit, en avril 1695. Dangeau
(12 avril) dit de la dfunte: Elle a laiss, en mourant, 250,000
francs  Monsieur pour restituer; elle avoit eu cela d'un don que lui
avoit fait la reine-mre autrefois, qu'elle a prtendu un moment
injuste.

Et Saint-Simon (_Note  Dangeau_, t. 2, p. 135): C'toit une antique
beaut et un esprit, grande intrigante, et  qui, de la rgence et de
la jeunesse de Monsieur, il toit rest grande familiarit avec eux et
avec la reine-mre.

Il a racont une plaisante aventure qui lui arriva autrefois 
Saint-Germain: Elle toit sur son lit, le dos tourn vers la porte,
attendant un lavement. Sa femme de chambre ne venoit pas. Estoublon
passe par l, voit ce dos dcouvert, donne en silence le lavement et
disparot. La femme de chambre arrive enfin; ni elle ni la dame
mdicamente n'y purent rien comprendre.]

[Note 125: Edme lord Montaigu avoit t envoy en France en 1628
par la cour d'Angleterre pour s'entendre avec les princes et arranger
une conspiration (La Porte, p. 10). Il avoit fait connoissance, par le
canal de Buckingam, avec Anne d'Autriche, et lui avoit plu. En 1643 il
est son confident (Mottev., t. 2, p. 12, et Monglat, p. 141): Mazarin,
pour arriver au ministre se servit de milord Montaigu, autrefois
crature de Chteauneuf, mais qui, depuis sa retraite  Pontoise,
avoit t gagn par la mre Jeanne, religieuse carmlite, soeur du
chancelier Sguier. (_Mm. de M. de ***_, p. 455.)

Pendant toute la Fronde, Montaigu fut trs occup: il s'toit fait
catholique et toit devenu abb de Saint-Martin  Pontoise. Retz (p.
296, 357) et d'autres attestent son activit et son dvoment  la
cause royale.

C'est son fils que nous trouvons en 1649 gouverneur de Rocroy (_Estat
de la France_), qu'en 1653 il essaie en vain (Lenet, p. 615) de
dfendre contre les Espagnols, et que nous voyons, en 1657, cornette
des chevau-lgers du roi (Montp., t. 3, p. 217). Bussy parle de ce
Montaigu-l.

Le pre, milord de Montaigu, comme on disoit, resta jusqu'au dernier
moment l'ami de la reine-mre; elle alloit le visiter dans son abbaye
(Mott., t. 5, p. 18.--1659). Il conserva aussi un grand crdit sur le
ministre et sur la cour d'Angleterre. C'est lui qui, en 1660 (Mottev.,
t. 5, p. 83), veut marier Charles II  Hortense Mancini; c'est lui qui
amne la reine Henriette  reconnotre pour sa belle-fille la femme du
duc d'Yorck, Anne Hyde de Clarendon. Il n'avoit pas de dsirs pour la
fortune, ses attachements toient en France; la vritable pit
faisoit qu'il toit dsintress. Il assista Anne d'Autriche  son
lit de mort (Montp., t. 4, p. 91, et Mottev., t. 5, p. 235.)

Le fils, le petit milord Montaigu (Mottev., t. 5, p. 134), jouissoit
du crdit de son pre en France, et y joignoit le sien auprs du roi
restaur d'Angleterre. Il devint ambassadeur d'Angleterre en France et
courtisa les dames de l'un et de l'autre pays. On le compte parmi les
galants de la trs galante madame de Brissac.

    Pour contenter cette beaut,
    L'ambassadeur a l'air trop fade.

C'toit donc, apparemment, un Anglois aux cheveux blonds. Il quitta
madame de Brissac en 1672 pour Elisabeth Wriothesley, comtesse de
Northumberland, soeur de l'hroque lady Russell; il l'pousa, non
sans peine, en 1673; elle mourut  quarante-quatre ans, en 1690.

Madame de La Fayette crivit sur cela  madame de Svign:

On dit ici que, si M. de Montaigu n'a pas un heureux succs de son
voyage, il passera en Italie pour faire voir que ce n'est pas pour les
beaux yeux de madame de Northumberland qu'il court le pays. (30
dcembre 1672.)

Et le 13 avril 1673: Montaigu s'en va; on dit que ses esprances sont
renverses; je crois qu'il y a quelque chose de travers dans l'esprit
de la nymphe.

Veuf, Montaigu pousa la folle duchesse d'Albemarle, qui ne consentit
 lui donner sa main et ses richesses que lorsqu'il se prsenta en
grande pompe sous le nom et avec un appareil digne de l'empereur de
Chine.

Lord Montaigu avoit t remplac, comme ambassadeur, par le comte de
Sunderland, gendre de Digby. Tous nos amis sont cass.

Le _British Musum_ a t tabli dans l'htel mme de lord Montaigu.

La soeur de lord Montaigu pousa le chevalier Hervey, qui a crit un
pome latin sur le style pistolaire:

    Natura mulier, vir magis arte valet.

C'est  elle que La Fontaine a ddi la 23e fable de son livre 12.]

[Note 126: Recourons uns fois de plus  Mademoiselle (t. 3, p.
297): Cette affaire (de la cassette des lettres prise chez l'abb
Fouquet) se passa un peu devant que je revinsse  la cour (1658). Deux
ou trois mois aprs, madame de Brienne alla avec madame de Chtillon 
la Misricorde, qui est un couvent du faubourg Saint-Germain. Elles
toient au parloir, et madame Fouquet, la mre, y vint avec l'abb.
Madame de Chtillon dit  madame de Brienne: Ah! ma bonne, que
vois-je? quoi! cet homme devant moi! Madame de Brienne et la Mre de
la Misricorde lui dirent: Songez que vous tes chrtienne et qu'il
faut tout mettre aux pieds de Jsus-Christ. La Mre de la Misricorde
s'cria: Au nom de Jsus, mon enfant, au nom de Jsus, regardez-le en
piti!

Au nom de Jsus, je crois pouvoir affirmer que la Mre de la
Misricorde faisoit l un mtier auquel on donne un vilain nom.

M. Henri Bordier (_Les Eglises et les Monastres de Paris_) ne cite
qu'un ancien couvent qui porte le nom de la Misricorde: les
Hospitalires de la rue Mouffetard (p. 81), tablies en 1656 pour
secourir les femmes pauvres.]

[Note 127: Mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquires sont les
soeurs du marchal de Grammont. Le comte de Grammont (_Mm._, ch.
12) se fait dire par son frre: La Saint-Chaumont, qui n'a pas, 
beaucoup prs, le jugement aussi merveilleux qu'elle se l'imagine...

Elle servit son neveu Guiche dans son intrigue avec Madame (_Lettres
de Madame_, 30 septembre 1718). Elle toit gouvernante des enfants de
Monsieur (La Fare), et avoit t, pour cette place, en concurrence
avec madame de Motteville (t. 5, p. 158; 1661). La cabale favorite du
roi, compose de la comtesse de Soissons et de Fouilloux, fille de la
reine-mre, confidente et amie de cette princesse, la soutint. Elle
fut aussi demande par Monsieur, grce aux manoeuvres de
mademoiselle Chemerault, qu'il aimoit alors.

_Sinade_ (Somaize, t. 1, p. 223) est une prtieuse fort spirituelle
et fort sage, et qui crit fort poliment en prose.]

[Note 128: Continuons l'histoire: Cependant le prince de Cond ne
fit plus en France la mme figure qu'il y avoit fait autrefois. Bien
loin de le voir ml dans les affaires, agissant par luy-mme et se
rendant considrable par son crdit, nous ne le verrons plus que dans
une continuelle dpendance. Sur quoy l'on rapporte que, la duchesse de
Chtillon ayant fait des reproches  ce prince du peu de soins qu'il
prenoit de faire valoir son autorit, et luy ayant remontr qu'tant
prince du sang, il devoit tenir le rang qui toit d  sa dignit, ce
prince luy rpondit: Madame, je n'ignore pas ce que vous venez de me
reprsenter, et, assurment, je n'ay pas besoin qu'on m'invite  faire
valoir l'autorit qui est due  ma naissance. J'y serois assez port
moi-mme, si le roy toit moins jaloux de son pouvoir et moins heureux
qu'il n'est; mais aussi, Madame, si vous connoissiez son humeur comme
je la connois, vous me parleriez d'une autre manire que vous ne
faites. (Pierre Coste, p. 251.)

Cela fut dit en 1660; mais le temps toit pass des aventures
politiques, et madame de Chtillon dut bientt se rsigner  devenir
madame de Meckelbourg.

En 1680 (Svign, 12 janvier), madame de Meckelbourg est loge  la
rue Taranne, o toit la Marans. Cela ne ressemble gure  l'htel de
Longueville.

En 1692, Abraham du Pradel (_le Livre commode_) la loge prs de
Saint-Roch et lui donne le titre de _dame curieuse_, c'est--dire de
collectionneuse, de dame  beaux meubles,  tableaux,  colifichets.
Ce fut l son dernier logement. Lorsqu'elle meurt, Saint-Simon (t. 1,
p. 50). dit qu'elle logeoit dans une des dernires maisons prs de la
porte Saint-Honor.

Elle avoit beaucoup aim son frre Luxembourg; elle ne lui survcut
pas (Saint-Simon, t. 1, p. 84 et 144).

M. de Meckelbourg toit mort  La Haye en 1692. Madame de Meckelbourg
toit reste l'amie de Monsieur (Saint-Simon, _note  Dangeau_, 24
janvier 1695). En mourant elle laissa 4,000,000 encore, prs de douze
millions d'aujourd'hui.

Ah! ne me parlez point de madame de Meckelbourg: je la renonce.
Comment peut-on, par rapport  Dieu et mme  l'humanit, garder tant
d'or, tant d'argent, tant de meubles, tant de pierreries, au milieu de
l'extrme misre des pauvres dont on toit accabl dans ces derniers
momens? (Sv., 3 fvrier 1695.)]

[Note 129: Quand Vardes meurt (en aot 1688), madame de Svign
crit (3 septembre 1688): Il n'y a plus d'homme  la cour bti sur ce
modle-l. Vardes avoit t le type du gentilhomme de palais royal.

Son pre, en 1617, avoit pous madame de Moret, ancienne matresse de
Henri IV (Jacqueline de Bueil, ne vers 1580, mre, en 1607, d'Antoine
de Bourbon, comte de Moret, marie en 1610  Philippe de Harlay, comte
de Csy).

Vardes s'appeloit Ren Franois du Bec Crespin (en Normandie). Je ne
l'aime pas beaucoup, pour ma part: il fut goste. Ses amours avec
madame de Roquelaure (Conrart, p. 250), et, plus tard, dans son exil,
avec mademoiselle de Thoiras, qu'il laissa dans l'embarras, ne parlent
pas en sa faveur. Madame de Svign (28 juin 1671 et 30 mars 1672) a
parl de cette dernire liaison: J'ai horreur de l'inconstance de M.
de Vardes; il a trouv cette conduite dans le feu de sa passion, sans
aucun sujet que de n'avoir plus d'amour. Cela dsespre, mais
j'aimerois encore mieux cette douleur que d'tre quitte pour une
autre. Voil notre vieille querelle. Il y a bien d'autres sujets sur
quoi je n'approuve pas M. de Vardes.

Vardes avoit pous Catherine Nicola. Le bruit courut partout qu'il
toit impuissant, ce qui passoit pour une vrit parmi ceux qui ne le
connoissoient pas particulirement; mais ceux qui le connoissoient
assuroient qu'il ne l'toit pas, mais qu'il n'toit pas fort
vigoureux, et que c'est ce qui avoit donn lieu  ce bruit. Sa femme
soutenoit  sa mre et  tous ses parents que tant s'en falloit que
cela ft, que mme il toit fort vert galant. (Conrart, p. 252.)

Le mariage eut lieu (V. Loret) le 19 septembre 1656. Mademoiselle de
Nicola, fille du premier prsident de la chambre des comptes et de
Marie Amelot, mourut en 1661.

La fille de Vardes, Marie-Elisabeth du Bec, fut marie en 1678  Louis
de Rohan-Chabot.

C'est pour son mariage avec mademoiselle de Nicola que Vardes fut si
vigoureusement aid contre la famille par l'abb Fouquet et Candale
(Montp., t. 3, p. 76).

Jarzay l'avoit soutenu dans l'intrigue qu'il eut avec madame de La
Roche-Guyon. Veuf, il eut deux fois  refuser mademoiselle de La
Vallire: on la lui offrit avant l'exaltation; on la lui offrit encore
aprs la chute. Il avoit eu Ninon. Madame de Vardes, morte jeune,
avoit brill  l'htel de Rambouillet (Walck., t. 1, p. 39).

En 1650, Vardes est pris de madame de Lesdiguires (Retz, p. 206); en
1652, il combat dans le parti de la cour et a le poignet cass 
Etampes (Conrart, p. 74). Tallemant (ch. 355) dit qu'il touchoit une
pension de 6,000 livres pour son beau dvoment.

De 1655  1678 (Daniel, t. 2, p. 312) il fut capitaine de la compagnie
des Cent-Suisses. Ce gentilhomme, si poli au Palais-Royal et au
Louvre, avoit quelque cruaut. Il fait couper le nez  Montandr,
auteur d'un libelle crit contre madame de Gubriant, sa soeur
(Retz, p. 258); il se bat avec le duc de Saint-Simon pour un procs,
et il est vaincu (Saint-Simon, 1, p. 50).

La _Gazette de France_ le montre, au mariage du roi, lestement vestu,
 la teste des Cent-Suisses, aussi en habits neufs passementez d'or,
avec la toque de velours ondoye de belles plumes, marchant, tambours
battant, sous leur enseigne, seme de fleurs de lys d'or.

Sa faveur toit grande alors. Il toit beau (de la tte au moins); il
se crut autoris  courtiser madame de Conti. Conti l'y prend (Choisy,
p. 627) et l'en dgote. Il toit joueur et ami de Gourville (_Mm. de
Gourville_, p. 529),  qui il raconta l'histoire de la lettre
espagnole. Madame ne l'aimoit pas (Conrart, p. 279); il poussa le
chevalier de Lorraine  l'aimer. Puis vint en effet cette malheureuse
lettre espagnole, imagine avec Guiche et madame la comtesse de
Soissons, qui les perdit (Montp., t. 4, p. 43).

Le roi a fait mettre dans la Bastille M. de Vardes; on ne sait point
le sujet: on dit que c'est  cause de M. Fouquet; mais apparemment
c'est le prtexte de quelque autre chose. (Guy Patin, 16 dcembre
1664.)

M. de Vardes a t amen d'Aigues-Mortes dans la citadelle de
Montpellier, par ordre du roi, d'o l'on dit qu'il sera conduit 
Paris (31 mars 1665).

(Mme lettre.) Le comte de Guiche a reu commandement du roi de se
retirer  La Haye (en Hollande), et la comtesse de Soissons n'est pas
bien dans l'esprit du roi  cause de la lettre qui est venue
d'Espagne.

Vardes alla d'abord  la Bastille, o on courut le voir en procession.
Il n'en toit pas moins perdu, et l'amiti du roi lui toit ravie. Il
avoit une ambition drgle (Mottev., t. 5, p. 227) et naturellement
toit artificieux et vain. On l'envoya dans la citadelle de
Montpellier (La Fare), puis on lui permit de se promener un peu; mais
il resta en exil. Madame de Grignan l'y retrouve, toujours capitaine
en titre des Cents-Suisses (Svign, dit. Didot, t. 3, p. 39),
s'occupant de chimie et poursuivant surtout la dcouverte de l'or
potable (1er juillet 1676). En 1683 il reparut  la cour (Svign, 26
mai) vieilli, cass, mais lgant, roide, poli, reste glac des grces
de la Rgence, et, plutt qu'un modle, un souvenir. Louis XIV fut
clment et doux.

M. de Vardes est ici plus dlicieux que jamais, et joignant les
perfections humaines et la sagesse de l'honnte homme  celle d'un bon
chrtien. (_Lettre de Corbinelli_, 1er juin 1684.)

Dangeau (21 janvier 1688) montre que de Vardes reconquit presque sa
place perdue dans la faveur. Il meurt le 3 septembre 1688, laissant
40,000 livres de rente  son gendre. Saint-Simon, parlant de son exil
et de son retour, dit: Il en revint si rouill qu'il en surprit tout
le monde et conserva toujours du provincial. Le roi ne revint jamais
qu' l'extrieur, et encore fort mdiocre, quoiqu'il lui rendt enfin
un logement et ses entres.]

[Note 130: Dans les _Amours de madame de Brancas_, M. d'Olonne,
Jeannin, Paget, reparotront. On y verra que, si madame d'Olonne
jouoit des tours  son mari, celui-ci ne se gnoit nullement pour
courir la pretentaine. Il paya sa belle-soeur, madame la marchale
de La Fert; il enleva madame de Brancas  Jeannin; il eut une autre
de ses belles-soeurs, la femme de son frre Royan. Ce gros homme, ce
tonneau, n'toit donc pas adonn uniquement aux volupts
culinaires.]

[Note 131: Dans ce temps-l je fus d'une partie de plaisir  la
campagne qui fit bien du bruit. Je l'crivis et la montray un an aprs
 Mme ****, pour lors de mes amies. Elle en fit une histoire  sa
mode, qu'elle fit courir dans le monde quand nous nous brouillmes;
mais voicy naturellement comme elle se passa:

Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roy, voulant aller
passer les festes de Pasques  Roissy, qui est une terre  quatre
lieues de Paris, qui luy venoit du cot de sa femme, proposa 
Mancini, neveu du cardinal Mazarin, et  l'abb le Camus, aumnier du
roy, d'tre de la partie, lesquels ne s'en firent pas presser. Deux
jours aprs qu'ils y furent, le comte de Guiche et Manicamp, l'ayant
appris, les allrent trouver, et menrent avec eux le jeune Cavoye,
lieutenant au rgiment des gardes. Aussi-tt qu'ils y furent arrivez,
Mancini et l'abb s'enfermrent dans leurs chambres, se dfiant des
emportemens du comte de Guiche et de Manicamp; et le lendemain, jour
du vendredy saint, ils en partirent de grand matin et revinrent 
Paris. Quand Vivonne et les autres l'eurent appris, ils proposrent de
m'envoyer prier de les aller voir. Vivonne m'en crivit un billet, et
moy, n'ayant alors rien  faire  Paris, je montay  cheval et je les
allay trouver. Je les rencontray qu'ils venoient d'entendre le
service. Un moment aprs nous envoymes  Paris qurir quatre des
petits violons du roy et nous nous mmes  table. Aprs dner nous
allmes courre un livre avec les chiens du Tilloy. Pour moy, qui
n'aime point la chasse, je m'en revins bientt au logis, o, ayant
trouv les violons, je me divertis  les entendre. Je n'eus pas pris
ce plaisir une heure durant que je vois entrer dans la cour le comte
de Guiche au galop, qui menoit un homme par la bride de son cheval
comme un prisonnier de guerre, et Manicamp derrire avec un fouet de
postillon pour le presser. Je courus pour savoir ce que c'toit. Je
trouvay un homme vtu de noir, assez ag, qui avoit la mine d'un
honnte homme. Il me fit piti, et, ayant tmoign au comte de Guiche
que je condamnois son procd, le bon homme prit la parole et me dit
qu'il entendoit raillerie. Je le menay dans la salle, o il me conta
que, s'en retournant  Paris de sa maison de campagne, il avoit
rencontr ces messieurs; que le comte de Guiche, qui l'avoit abord le
premier, luy ayant demand qui il toit, il luy avoit rpondu qu'il
toit le procureur de M. le cardinal, nomm Chantereau; que le comte
de Guiche luy avoit dit: Ah! monsieur Chantereau, je suis fort aise
de vous avoir rencontr, il y a long-temps que je vous cherchois. J'ay
ouy faire bon rcit de votre capacit, et, pour moy, j'ay tojours
fort aim la chicanne; que sur cela il avoit bien ve que c'toit de
la jeunesse qui vouloit rire, et qu'il avoit pris son parti de ne se
point fcher. Il me fit cette relation avec la mme exactitude qu'il
auroit fait une information. Je luy dis qu'il avoit fait en galant
homme, et je luy fis apporter du vin pendant qu'on faisoit manger de
l'avoine  son cheval. Aprs cela, il nous quitta fort content de la
compagnie, et particulirement de moy. Les violons recommencrent 
jouer jusqu'au souper, que nous passmes gayement, mais sans dbauche.
Au sortir de table, nous les menmes au parc, o nous fmes jusqu'
minuit. Le samedy nous nous levmes fort tard, et nous passmes le
reste de la journe  nous promener dans des calches. Comme nous
avions impatience de manger de la viande, nous voulmes faire
mdianoche. Ce repas-l ne fut pas si sobre que les autres: nous bmes
fort, et sur les trois heures aprs minuit nous nous allmes coucher.
Nous tant levez  onze heures du matin le jour de Pques, nous omes
la messe dans la chapelle du chteau; nous dnmes et nous nous en
retournmes  Paris, o,  l'entre de la ville, chacun s'en alla de
son ct.

Nos ennemis et ceux qui, sans har, ne laissent pas de couper la
gorge, se souvinrent de nous  la cour. Ils savoient qu'un des plus
grands plaisirs qu'ils pouvoient faire au cardinal toit de luy
fournir des prtextes de ne pas faire du bien  ceux  qui il en
devoit et de se venger de ses ennemis. Ils luy dirent donc la partie
de Roissy, et qu'on y avoit fait mille choses contre le respect qu'on
doit  Dieu et au roy.

Il avoit des raisons particulires de har, de craindre ou de se
dfier de tous ces messieurs; pour moy, il et t bien aise de me
faire une querelle pour me faire perdre, ou du moins pour diffrer les
rcompenses qu'il me devoit. Tout cela fit rsoudre le cardinal de se
servir de cet avis aux occasions; et, pour cacher le mal qu'il nous
prparoit sous des apparences d'une justice fort exacte, il commena
par exiler  Brisac Manciny, son neveu, et l'abb le Camus  Meaux, et
fit courir le bruit qu'il s'toit fait  Roissy mille impietez, dont
les dvots, disoit-il, avoient fait des plaintes  la reine.

Le peuple, qui grossit tout et qui fait bien plus de cas du
merveilleux que du vritable, dcida bientt de ce qui s'toit fait 
Roissy. Il dit d'abord qu'on y avoit baptis des grenouilles, et puis
il revint  un cochon de lait; d'autres, qui vouloient rafiner sur
l'invention, disoient qu'on y avoit tu un homme et mang de sa
cuisse. Enfin, il n'y eut gure d'extravagance  imaginer qui ne ft
dite. (_Mmoires de Bussy_.)

Pour contrler Bussy, lisez madame de Motteville (t. 5, p. 6): La
semaine sainte ensuivant, une troupe de jeunes gens de la cour
allrent  Roissy pour les jours saints, dont toient le comte de
Vivonne, gendre de madame de Mesmes,  qui appartenoit la maison;
Mancini, neveu du ministre; Manicamp et quelques autres. Ils furent
accuss d'avoir choisi ce temps-l par drglement d'esprit, pour
faire quelques dbauches, dont les moindres toient d'avoir mang de
la viande le vendredi saint: car on les accusa d'avoir commis de
certaines impits indignes non seulement de chrtiens, mais mme
d'hommes raisonnables. La reine, qui en fut avertie, en tmoigna un
grand ressentiment. Elle exila l'abb le Camus pour avoir eu commerce
seulement avec des gens si drgls, quoiqu'il ne ft pas avec eux les
jours que ces choses se passrent. Le cardinal Mazarin, pour montrer
qu'il ne vouloit pas protger le crime, voulut punir tous les
complices en la personne de son neveu, qu'il chassa de la cour et de
sa prsence; et, aprs avoir chti celui-l, il pardonna  tous les
autres, qui en furent quittes pour de svres rprimandes que le roi
leur fit.]

[Note 132: Saint-Simon (t. 6, p. 121) lui a consacr trois pages
que nous voudrions lui emprunter. Il ne faut pas le confondre avec
Pierre Camus de Pont-Carr, que madame de Svign comptoit au nombre
de ses bons amis. Il toit frre du premier prsident de la cour des
Aides et du lieutenant civil du Chtelet, et tous les trois
descendoient d'une famille marchande (V. La Bruyre, t. 2, p. 201),
dont ils firent tout simplement passer l'enseigne (_Au Plican_) dans
leurs armes.

L'abb Le Camus fut d'abord trs lger. Il s'en repentit, vcut dans
la pratique des devoirs les plus difficiles, et imagina de ne vivre
que de lgumes. Innocent XI le prit pour cela en amiti et lui envoya
le chapeau _proprio motu_, sans sollicitation aucune, sans avis, sans
enqute. Le Camus toit vque de Grenoble, sur le passage de la
barrette. Contre l'usage, il la prit sans l'aller recevoir 
Versailles: aussi fut-il disgraci  la cour (1689).

Pendant que le cardinal Le Camus n'toit qu'aumnier du roi, il
n'toit pas si grave qu'il l'a t depuis, et se mettoit sur le pied
de faire rire S. M. quand il en trouvoit l'occasion. (Senec, _dit.
elzev._, t. 1, p. 317.)

Etant simple abb, il argumenta un jour  la Sorbonne avec beaucoup
de chaleur contre cette dfinition de l'Eglise: _Congregatio fidelium
sub uno capite_; car, disoit-il,  chaque vacance du Saint-Sige, il
n'y auroit plus d'Eglise.

Le cardinal Le Camus et le dernier archevque de Vienne, du nom de
Villars, dnant un jour ensemble dans un lieu du diocse de Grenoble
o ils s'toient rencontrs, l'archevque dit au cardinal: Eh!
Monseigneur, mangerez-vous toujours de ces mchantes racines? Et le
cardinal rpondit: Monsieur, vous les trouveriez bonnes si elles vous
avoient aid  devenir cardinal. (Amelot de la Houssaye, t. 2, p.
30.)

Madame de Svign disoit de lui: C'est l'homme du monde dont j'ai les
plus grandes ides (15 mai 1691.) La Fontaine (ptre 26) fait
galement son loge:

    Je ne me donne point ici pour un oracle;
    Et, sans chercher si loin, Grenoble en possde un.
           Il sait notre langue  miracle;
    Son esprit est en tout au dessus du commun.
    C'est votre cardinal que j'entends.........

On trouve dans le recueil de chansons du comte de Maurepas (manuscrits
de la Bibliothque nationale) la chanson suivante au sujet de la
nomination de Le Camus au cardinalat; elle est accompagne d'un
commentaire: Etienne Le Camus, vesque de Grenoble, trs dbauch du
tems qu'il toit aumnier du roy Louis XIV, comme on verra par la
suite, prit tout d'un coup l'esprit de pnitence ds qu'il fut
vesque. Il vescut d'une manire trs austre et trs singulire, car
il ne se contenta pas d'une rsidence exacte et d'une application
infinie dans le gouvernement de son diocse; il preschoit outre cela
continuellement. Il ne vivoit que de lgumes, il mangeoit avec ses
domestiques dans un rfectoire; ses gens ne le voyoient coucher ny se
lever, de manire que plusieurs personnes croyoient qu'il couchoit sur
la dure; enfin l'extrieur de ce prlat ne montroit que la pnitence
et l'austrit. Cependant les spculatifs jugeoient autrement de
l'intrieur, et l'on toit persuad que l'amour de Dieu et la crainte
de son jugement avoient moins de part  cette manire de vivre que la
vanit et l'ambition. Ce qui arriva par la suite augmenta ces
soupons, car, le pape Innocent XI l'ayant fait cardinal, au mois de
septembre 1686, sans qu'il et paru tre appuy d'aucune protection 
Rome, et tant mme brouill avec la cour de France parcequ'il toit
jansniste, il n'y eut plus lieu de douter qu'il n'et des
intelligences particulires avec Sa Saintet et ses ministres; l'on ne
doutoit mme pas que ce ft aux dpens du roy, qui avoit pour lors de
grandes affaires avec la cour de Rome.

    L'minentissime Camus
    A si bien dit ses _oremus_
    Qu'il est au comble de la gloire.
    Les Vivonnes et les Bussy
    Sont chargs d'en faire l'histoire
    Et s'informer partout ici,
    Pour lui donner un nom plus noble,
    S'il est cardinal de Grenoble,
    Ou bien cardinal de Roissy.

L'histoire  laquelle il est fait allusion dans cette chanson se
trouve ainsi rapporte dans le mme recueil:

Le cardinal Le Camus, lors aumnier du roy, fut passer la semaine
sainte  Roissy, maison de M. de Vivonne; avec lui le comte de Bussy,
Philippe de Mancini, duc de Nevers, de Longueval, comte de Manicamp,
et plusieurs autres dbauchs. Ils y mangrent de la viande, et, avec
une impit horrible, ils y baptisrent un cochon de lait avec les
crmonies de l'Eglise et le nommrent _Carpe_. On prtend mme que
l'abb Le Camus, qui toit alors ecclsiastique, fit cette belle
crmonie.

Baptisez un cochon de lait et soyez honnte homme!]

[Note 133: Philippe-Julien Mancini-Mazarini, duc de Nevers et de
Donzy, n  Rome le 26 mai 1641, colonel de la vieille marine en 1652,
chevalier de l'ordre en 1661, mort le 8 mai 1707.

Daniel (t. 2, p. 225) l'inscrit ds 1657, date du rtablissement de la
premire compagnie des mousquetaires, comme capitaine lieutenant de
cette compagnie. Il en garda le commandement jusqu'en 1667.

Exil  la suite de cette affaire, il fut rappel bientt.  la
dernire crmonie du mariage du roi, il porta la queue de
Mademoiselle (Montp., t. 5, p. 70). Nanmoins, Mazarin ne lui fit pas
tout le bien qu'il lui auroit fait s'il l'et trouv de meilleur
conseil. Quoiqu'il le dshritt, ne le croyant pas digne de porter
son nom, ce neveu dshrit ne laisse pas d'avoir la principaut ou
duch de Ferreti en Italie, le duch de Nevers en France, avec une
partie de la maison et beaucoup d'autres biens. (Motteville, t. 5, p.
52.)

Ce qu'en dit Saint-Simon (t. 5, p. 390) parot juste: C'toit un
Italien, trs italien, de beaucoup d'esprit, facile, extrmement orn,
qui faisoit les plus jolis vers du monde qui ne lui cotoient rien, et
sur-le-champ, qui en a donn aussi des pices entires; un homme de la
meilleure compagnie du monde, qui ne se soucioit de quoi que ce ft,
paresseux, voluptueux, avare  l'excs, qui alloit trs souvent
acheter lui-mme  la halle et ailleurs ce qu'il vouloit manger, et
qui faisoit d'ordinaire son garde-manger de sa chambre. Il voyoit
bonne compagnie, dont il toit recherch; il en voyoit aussi de
mauvaise et d'obscure, avec laquelle il se plaisoit, et il toit en
tout extrmement singulier. C'toit un grand homme sec, mais bien
fait, et dont la physionomie disoit tout ce qu'il toit.

Son oncle le laissa fort riche et grandement apparent. Il ngligea
la faveur attache  son nom, et peu  peu se retira dans la vie
libre. Sa femme, fille ane de madame de Thianges, toit, lors de son
mariage (1670), la plus belle personne de la cour. Il en fut jaloux.
Fort souvent il l'emmena  Rome de grand matin, sans prparatifs; ils
y firent de longs sjours. M. de Nevers mourut  soixante-six ans. Il
s'toit fort adonn  Sceaux, et sa femme encore davantage. Son fils
n'eut pas grand crdit.

Assurment, ce n'est pas pour refaire le curieux ouvrage de M. Amde
Rene (_les Nices de Mazarin_) que j'ajoute  tant de notes une note
supplmentaire. Plusieurs fois nous avons rencontr la duchesse de
Mercoeur, la comtesse de Soissons, la conntable Colonna, le duc de
Nevers, etc. Le lecteur, qui n'est pas forc de connotre  fond la
gnalogie des parents de Mazarin, a pu y trouver quelque embarras.

Le cardinal Mazarin avoit deux soeurs:--madame Martinozzi, qui
n'eut que deux filles, l'une marie au duc de Modne, et mre de la
reine d'Angleterre, pouse du roi Jacques II; l'autre  M. le prince
de Conti, bisaeul de M. le prince de Conti d'aujourd'hui;--madame
Mancini, qui eut cinq filles et trois fils. Les filles furent: la
duchesse de Vendme, mre du dernier duc de Vendme et du grand
prieur, dont le pre fut cardinal aprs la mort de sa femme; la
comtesse de Soissons, mre du dernier comte de Soissons et du fameux
prince Eugne; la conntable Colonne, grand'mre du conntable Colonne
d'aujourd'hui, qui, tous deux, ont fait tant de bruit dans le monde;
la duchesse Mazarin, qui, avec le nom et les armes de
Mazzarini-Mancini, porta vingt-six millions en mariage au fils du
marchal de La Meilleraye, et qui est morte en Angleterre aprs y
avoir demeur longues annes; et la duchesse de Bouillon, grand'-mre
du duc de Bouillon d'aujourd'hui. Des trois fils, l'an fut tu tout
jeune au combat du faubourg Saint-Antoine, en 1652; il promettoit
tout; le cardinal Mazarin l'aimoit tellement qu'il lui confioit,  cet
ge, beaucoup de choses importantes et secrtes pour le former aux
affaires, o il avoit dessein de le pousser. Le troisime, tant au
collge des Jsuites, fort envi des coliers pour toutes les
distinctions qu'il y recevoit, se laissa aller  se mettre  son tour
dans une couverture et  se laisser berner; ils le bernrent si bien
qu'il se cassa la tte,  quatorze ans qu'il avoit; le roi, qui toit
 Paris, le vint voir au collge; cela fit grand bruit, mais n'empcha
pas le petit Mancini de mourir. Resta seul, le second, qui est M. de
Nevers, dont il s'agit ici. (Saint-Simon, t. 5, 389.)

Faisons un tableau:

                        ( 1. La princesse de Conti (Anne-Marie),
                        ( ne  Rome en 1637, marie le 22 fvrier
Mme =Martinozzi=.       (  1654, morte le 4 fvrier 1672.
                        (
                        ( 2. Madame de Modne, belle-mre de
                        ( Jacques II.


                        ( 1. Mancini, tu en 1652,  16 ans.
                        (
                        ( 2. Mancini (Alphonse), mort aux Jsuites
                        ( en 1658,  12 ans.
                        (
                        ( 3. Mancini (duc de Nevers).
                        (
                        ( 4. Laure Mancini (madame de Mercoeur),
                        (ne en 1636, marie le 4 fvrier 1651,
                        ( morte le 8 fvrier 1657 (mre du duc et
                        ( du grand-prieur de Vendme).
                        (
Mme =Mancini=.          ( 5. Olympe (comtesse de Soissons).
                        (
                        ( 6. Marie, aime de Louis XIV, femme du
                        ( conntable Colonna (Laurent-Onuphre
                        ( Colonne de Gioni), prince de Palliano
                        ( et de Castiglione, grand d'Espagne, chevalier
                        ( de la Toison-d'Or, mort en 1689.
                        ( [La conntable mourut en 1715.]
                        (
                        ( 7. Hortense, femme du fils du marchal
                        ( de la Meilleraye.
                        (
                        ( 8. Marie-Anne (duchesse de Bouillon).
]

[Note 134: Ce gros crev, dit madame de Svign (28 juin 1671);
et Saint-Simon: C'toit l'homme le plus naturellement plaisant et
avec le plus d'esprit et de sel, et le plus continuellement.

Il toit prodigue. Louis XIV le regarde comme un occasionnaire, un
aventurier (lettre du 22 juin 1663  Beaufort); mais il l'aime
long-temps (Mottev., t. 5, p. 20) et lui permet toute sorte de
langages. On connot assez sa soeur, madame de Montespan. Il avoit
pous mademoiselle de Mesmes. C'est sa belle-mre qui avertit la
reine-mre de tout ce que faisoit Vivonne pour fortifier le roi dans
l'amour qu'il avoit jur  mademoiselle Mancini. On n'arriva que bien
juste  temps pour le combattre. Vivonne fut exil.

Il rendit sur mer quelques grands services et eut du bonheur  la
guerre; mais ce ne fut jamais un trs honnte homme.

Madame de Svign crit  Bussy le 22 septembre 1688: Vous savez la
mort de votre ancien ami Vivonne. Il est mort en un moment, dans un
profond sommeil, la tte embarrasse, et, entre nous, aussi pourri de
l'me que du corps.

Bussy, qui attribue cette mort aux ravages d'un mal gagn dans des
dbauches anciennes, rpond (28 septembre): Aprs une troite amiti
entre lui et moi, mes disgraces me l'avoient fait perdre, et je
l'avois assez mpris pour ne lui en avoir fait aucun reproche; mais
je le regardois comme un homme d'esprit et de courage qui avoit un
fort vilain coeur.]

[Note 135: Ce cantique n'est pas de Bussy; c'est une
intercalation. Voir ce qui en est dit dans la Prface.]

[Note 136: En 1659 ce n'toit pas La Vallire que le roi aimoit.
La Vallire, ne le 6 aot 1644, n'avoit encore que quinze ans. C'est
en juin et en juillet 1661, trois ans aprs, que commencrent  se
former (ancien style) les noeuds de leur amour (Mottev., t. 5, p.
134). Roquelaure, le bouffon, le sceptique Roquelaure, y fut bien pour
quelque chose.

Dans ce premier couplet il s'agit de Marie Mancini et de sa grande
bouche  dents blanches (Mottev., t. 4, p. 395).]

[Note 137: =Faguenas=. S. M. Odeur fade et mauvaise sortant d'un
corps malpropre ou malsain. _Cela sent le faguenas._ Il est familier
et il vieillit. (_Dictionnaire de l'Acadmie franoise_, dernire
dition.)]

[Note 138: C'est Mademoiselle, et non la seconde femme de Gaston,
Marguerite de Lorraine (fille de Franois II), ne en 1613, marie 
Nancy le 31 janvier 1632, morte le 3 avril 1672; dvote, ngligente,
froide, qui,  en croire madame de Motteville (t. 2, p. 231), avoit
de l'esprit et raisonnoit fortement sur toutes les matires dont il
lui plaisoit de parler. Elle paroissoit, par ses discours, avoir du
coeur et de l'ambition. Elle aimoit Monsieur ardemment, et hassoit
de mme tout ce qui pouvoit lui nuire auprs de lui. Elle toit belle
par les traits de son visage, mais elle n'toit point agrable.
Mademoiselle (t. 2, p. 297) cite d'elle un mot dsagrable. Elle
venoit de perdre un fils, le petit Valois (en 1652). Mademoiselle la
trouve mangeant un potage, qui lui dit: Je suis oblige de me
conserver, je suis grosse!]

[Note 139: Mademoiselle de Vandy. Elle a de l'esprit (Montp., t.
4, p. 79, 1664). La Mesnardire (p. 49) l'appelle gente Vandy et
beaut cruelle. C'toit l'amie intime de Mademoiselle (t. 3, p. 39),
qui parle de sa mine prude (t. 3, p. 106), qui dit qu'elle est
bonne et prudente. C'est la princesse de Paphlagonie de mademoiselle
de Scudry (Montp., t. 3, p. 429). Bussy l'a toujours eue pour amie.
De mme il parot avoir aim Mademoiselle toute sa vie. Ces couplets
ne peuvent lui appartenir.]

[Note 140: On a confondu presque partout mademoiselle de La
Mothe-Argencourt et mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. L'une et
l'autre furent aimes du roi, mademoiselle de La Mothe-Argencourt la
premire.

Les Mmoires de Mademoiselle (t. 3, p. 272) font commencer les choses
en 1658. Peut-tre faut-il remonter jusqu'en 1657. Madame de La
Mothe-Argencourt, la mre, habitoit Montpellier, elle y reut toute la
cour en 1660 (Montp., t. 3, p. 441).

La fille n'avoit ni une clatante beaut, ni un esprit fort
extraordinaire; mais toute sa personne toit fort aimable. Sa peau
n'toit ni fort dlicate, ni fort blanche; mais ses yeux bleus et ses
cheveux blonds, avec la noirceur de ses sourcils et le brun de son
teint, faisoient un mlange de douceur et de vivacit si agrable
qu'il toit difficile de se dfendre de ses charmes. Comme, 
considrer les traits de son visage, on pouvoit dire qu'ils toient
parfaits, qu'elle avoit un trs bon air et une fort belle taille;
qu'elle avoit une manire de parler qui plaisoit et qu'elle dansoit
admirablement bien, sitt qu'elle fut admise  un petit jeu o le roi
se divertissoit quelquefois les soirs, il sentit une si violente
passion pour elle que le ministre en fut inquiet. (Motteville, t. 4,
p. 401.) Elle toit aime alors de Chamarante et du marquis de
Richelieu. Mazarin et Anne d'Autriche, effrays de cette subite
passion, et pousss vivement par la marquise de Richelieu, qui toit
jalouse, s'arrangent pour carter la favorite. Mais la mre de la
belle la veut jeter au cou du roi, mme comme simple matresse, et
cherche  ngocier cela comme une affaire avec le ministre, qui
apprend d'elle l'amour de Chamarante et celui du marquis de Richelieu,
part de l, dcouvre au roi ses rivaux, et le retire, par ces
artifices, d'une passion o il s'engageoit avec ardeur. Louis XIV
tromp se montra ddaigneux. Peu aprs quelqu'un trouve un billet
perdu: Fouilloux dit que c'toit de La Motte au marquis de Richelieu,
qui en faisoit le galant depuis que le roi ne l'toit plus. Cette
pauvre fille pleura et cria les hauts cris, et dsavoua le billet.
(1658, Montp., t. 3, p. 337.)

La pauvre fille, qui n'avoit point failli, et qui avoit rsist mme
au roi, sentit sa vie trouble; elle prit got  la vie religieuse
dans la maison des Filles-Sainte-Marie de Chaillot, et s'y consacra.
(Voyez, entre autres crivains de ce genre, Dreux du Radier, 1782, t.
6, p. 363.) Mademoiselle de La Vallire devoit un jour la retrouver
dans ces retraites.

L'_Alleluia_ en veut  mademoiselle de La Mothe-Argencourt, et non 
la marchale de La Motte-Houdancourt. Celle-ci (Louise de Prie,
demoiselle de Toussy), ne en 1624, aime en 1646 de Cond (Voy. Lenet
et un couplet mchant de Blot), toit trs belle, mais d'une beaut
svre, et elle toit grande. Elle avoit pous, le 21 novembre 1650,
La Mothe-Houdancourt, n en 1605, mort en 1657; elle mourut le 6
janvier 1709,  quatre-vingt-cinq ans.

La marchale de La Motte, honnte femme et de bonne maison, fut mise
gouvernante de monseigneur le Dauphin. Ce ne fut nullement pour ses
minentes qualits: car,  dire le vrai, elles toient mdiocres en
toutes choses. Elle toit petite-fille de madame de Lansac, qui
l'avoit t du roi. C'toit un grand titre; mais il n'auroit pas t
suffisant pour l'appeler  cette dignit si elle n'avoit t dans
l'alliance de M. Le Tellier, comme proche parente de l'hritire de
Souvr, qu'il avoit, depuis peu, fait pouser  son fils, le marquis
de Louvois. (Mottev., t. 5, p. 201.)

C'est la nice du marchal, mademoiselle Anne-Lucie de La Mothe, ou de
La Motte-Houdancourt, qui, en 1662, faillit, soutenue par la cabale de
la comtesse de Soissons, l'emporter sur La Vallire, encore hsitante
(Montp., t. 4 p. 33).

Dans ce mme temps (commencement de 1662) le roi parut s'attacher
d'inclination  mademoiselle de La Motte-Houdancourt, fille de la
reine. Je ne sais si elle toit dans son coeur subalterne 
mademoiselle de La Vallire, mais je sais qu'elle causa beaucoup de
changement dans la cour, plutt par la force de l'intrigue que par la
grandeur de sa beaut, quoiqu'en effet elle en et assez pour pouvoir
faire natre de grandes passions. (Mott., t. 5, p. 168.)

Le roi,  Saint-Germain, ne pouvoit entrer chez les filles d'honneur:
il alloit causer avec mademoiselle de La Motte en passant par les
chemines; madame de Navailles, leur gouvernante, fit griller ces
singuliers passages, et encourut pour toujours l'inimiti violente ou
muette de Louis XIV.

On a dit que ce qui contribua beaucoup  fixer la destine de
mademoiselle de La Vallire fut que mademoiselle de La Motte balana
quelque temps en faveur de la vertu, et qu'elle, au contraire, ayant
alors cess de se dfendre, ce fut par sa foiblesse qu'elle vainquit.
(Mottev., t. 5, p. 174.)

Le comte de Grammont aima La Motte quand il la vit si distingue.

Il ne se rebuta point pour ses mauvais traitemens ni pour ses
menaces; mais, s'tant tmrairement obstin dans ses manires, elle
s'en plaignit. Il fut banni de la cour. (_Mm. de Grammont_, ch. 5.)

Plus tard, par l'entremise de La Feuillade, mademoiselle de La Motte
pousa le marquis de la Vieuville, chevalier d'honneur de la reine.
(Voy. le _Journal du marquis de Sourches_, t. 1, p. 233.)

Mademoiselle de La Motte-Houdancourt, fille du marchal, devint en
fvrier ou en mars 1671 (Voy. Svign) la femme du vilain duc de
Ventadour. Elle toit extrmement belle (voil bien des La Motte
favorises!), et ne fit pas un heureux mnage.

Madame en parle dans ses lettres: Madame de Ventadour
(Charlotte-Elonore-Madeleine de La M. H.) est devenue ma dame
d'honneur il y a au moins seize ans, et elle m'a quitte deux ans
aprs la mort de Monsieur. C'toit un tour que me jouoit la vieille
guenipe pour me faire enrager, parce qu'elle savoit que j'aimois cette
dame; elle est bonne et agrable, mais ce n'est pas la femme la plus
adroite du monde.

Madame de Ventadour fut la gouvernante de Louis XV, hrditairement.]

[Note 141: Cette demoiselle Chemeraut, Chemerault ou Chimeraut,
toit la nice de madame de la Bazinire, qui avoit port le mme nom
et avoit t aussi fille d'honneur. On confond presque partout la
nice et la tante.

La tante, Franoise de Barbezire, la belle gueuse, fut espionne de
Richelieu, puis matresse de Cinq-Mars. Benserade mnagea son mariage
avec Mac Bertrand, sieur de la Bazinire, financier de basse
naissance (Voy. les _Varits hist_., t. 5, p. 90), qui lui permit de
faire ce qu'elle voudroit. Elle voulut vendre quelque chose au
surintendant d'Esmery. En 1651, je crois, une de ses demoiselles lui
vole ses lettres: il y en avoit de d'Esmery, de Beaufort, de l'vque
de Metz (Henri, lgitim de France, fils de Gabrielle d'Estres), de
tout le monde enfin.

Quand Cinq-Mars l'eut  sa discrtion, elle toit au couvent (Tallem.
des R., t. 2, p. 253). C'est le 23 novembre 1659 qu'elle dut se
retirer, par ordre, au couvent du Chasse-Midy (Cherche-Midi). Une
lettre de Henri Arnauld, crite au prsident Barillon, fixe cette
date, qui n'a rien d'intressant, mais qui n'est pas celle que donne
Tallemant (t. 2, p. 201).

J'cris ces notes sur l'emplacement mme de ce couvent du Chasse-Midy;
il me semble voir ces ombres disparues, et malgr moi, malgr leurs
erreurs, je me prends  demander pardon pour mademoiselle de
Chemerault et ses mules. Somaize (t. 1, p. 43) a du courage:
illustre en beaut, dit-il de _Basinaris_, elle a beaucoup de vertu!
De vertu! Elle toit riche et maigre. Le 27 fvrier 1658 elle eut
l'honneur de recevoir chez elle la reine de Sude.

Elle avoit un frre, Geoffroy de Barbezire, sieur de la
Roche-Chemerault (en Poitou). C'est le pre de la seconde Chemerault,
que Mademoiselle cite ds 1657 (t. 3, p. 200) parmi les filles de la
reine-mre, et qui est la ntre.

Gourville (p. 521) dit qu'en 1656 le comte de Chemerault est mis  la
Bastille. Il y a l de l'obscurit.

N'importe, mademoiselle de Chemerault fut belle et courtise. En 1661
elle danse les ballets connus de l'_Impatience_ et des _Saisons_ (Voy.
Walck. t. 2, p. 490, et la _Lettre de Mathieu Montreuil_ [t. 8 des
_Archives curieuses_, 2e srie, p. 314]). Quincy (t. 1, p., 385) met
un comte de Chemerault parmi les morts de Snef.]

[Note 142: Les Bonnoeil (Bonoeil, Bonneuil) ont t de pre en
fils introducteurs des ambassadeurs (Tall., t. 3, p. 414; _Gazette de
France_,  la date du mariage de Louis XIV; Svign, 26 avril 1680;
Saint-Simon, t. 1, p. 410). Mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 264)
parle de mademoiselle de Bonneuil comme fille d'honneur en 1658;
ailleurs (t. 3, p. 200, 1657) elle cite Gourdon, Fouilloux,
Boismenil, Chemeraut et Meneville. Il y a probablement une erreur
ici: _Boismenil_ a t mal lu il faut restituer Bonneuil.

Aux ballets de l'_Impatience_ et des _Saisons_ voici les noms des
danseuses principales; mademoiselle de Bonneuil y figure: mademoiselle
de Pons, mademoiselle de La Mothe, mademoiselle de Villeroi,
mademoiselle de Montbazon, mesdames et mesdemoiselles Chtillon,
Noailles, Brancas, Arpajon, de La Fayette, de Guiche, Fouilloux,
Meneville, Chemerault, Bonneuil, et, petite violette cache sous
l'herbe, La Vallire.]

[Note 143: Est-ce du marchal Clrambault qu'il s'agit? Bussy en a
longuement parl dans ses mmoires lorsqu'il s'appeloit Palluau.

C'toit un cavalier pourvu de toutes les qualits ncessaires au
courtisan et  l'homme  la mode. Il toit joueur (Gourville, p. 529);
il avoit eu Ninon; il avoit aim ardemment la comtesse de Chalais
(Lenet, p. 238); il avoit de l'esprit sal. Mademoiselle l'aimoit.
(Montp., t. 2, p. 111).

Il resta fidle au cardinal Mazarin et le servit heureusement,
quoiqu'en dise ce couplet de Blot sous forme de _sant_:

     ce grand mareschal de France,
    Favory de Son Eminence,
    Qui a si bien battu Persan,
    Palluau, ce grand capitaine,
    Qui prend un chasteau dans un an
    Et perd trois places par semaine.

Le cardinal n'oublia pas ses services, et le voulut compter parmi ses
conseillers intimes (La Fare).

Il pousa Louise Franoise Bouthilier de Chavigny, qui, en 1669, fut
mise auprs de Mademoiselle (nice de Louis XIV) pour tre sa
gouvernante,  la place de madame de Saint-Chaumont; elle toit fille
et femme de deux hommes qui avoient bien de l'esprit et savoient bien
la cour. Pour elle, on disoit qu'elle toit savante comme M. de
Chavigny, son pre. (Montp., t. 4, p. 134)

Elle toit peut-tre galante.

    Marchale de Clrambault,
    Vous tranchez bien de la divine...
    Vous coquettez  tous venants,
    Malgr la laideur et les ans.

Saint-Simon (dans ses _Notes  Dangeau_ et dans ses Mmoires) revient
plusieurs fois sur le portrait de la marchale. Rien de plus singulier
que cette femme. Les _Lettres_ de Madame, qui l'aimoit, s'en occupent
aussi. Elle ne mourut qu' la fin de 1722.

Saint-Simon, nomme un autre Clrambault (et c'est peut-tre ici le
vrai), Ren Gillier de Puygarrou, marquis de Clrambault (t. 1, p.
302), premier cuyer de madame la duchesse d'Orlans, qui avoit t
pous par amour de Marie-Louise de Bellenave, comtesse du Plessis.

Catinat vit un Clrambault servir long-temps sous ses ordres
(_Mmoires de Catinat_. t. 1, p. 68; t. 2, p. 25; t. 3, p. 146), et le
poussa en avant.

Dangeau (t. 5, p. 366) parle d'une demoiselle de Clrambault, fille du
Clrambault dont la naissance toit lgre et que la comtesse du
Plessis avoit pous par amour. Elle se maria, en fvrier 1696, avec
le duc de Luxembourg, fils du marchal. Les Palluau toient d'une
famille de robe.]

[Note 144: Voiture, le 4 dcembre 1633, crit  M. de Gourdon, en
Angleterre. C'est sans doute Georges Gourdon, marquis de Huntley, qui,
en 1625 toit commandant de la compagnie des Ecossois (Daniel, t. 2,
p. 256). Depuis long-temps les Gordon jouoient un grand rle en
Ecosse; ce que prouve ce passage de la _Marie Stuart_ de M. Mignet
(dit. in-18, t. 1, p. 120): Les Gordon exeroient dans les districts
du nord autant d'autorit que les Hamilton dans ceux de l'ouest.
Huntly avoit complot la mort du comte de Mar et du secrtaire
Lethington, et il avoit song  marier son deuxime fils, John Gordon,
avec la reine.

Forbin, en 1675, cite un chevalier de Gourdon, son camarade, joueur et
pauvre. Les Gourdon partagrent la fortune des Stuarts. En 1685, un
Gourdon est  la poursuite d'Argyle. Le 5 mai 1689, Dangeau met dans
son journal: Le duc de Gourdon continue  se dfendre dans le chteau
d'Edimbourg, o il est assig.

Mademoiselle de Gourdon (Guordon, Gordon) fut d'abord fille d'honneur
de la reine-mre, puis dame d'atours de Henriette d'Angleterre, de la
seconde Madame (Sourches, t. 1, p. 206).

Elle est fille d'honneur ds la Fronde. En 1652, le peuple pille ses
bagages (Loret, mois de mai). En 1658, Mademoiselle, qui dit (t. 3, p.
285) qu'elle est assez considre, en parle de cette manire: Je
l'avois vue auprs de madame la princesse, o la reine l'avoit mise
parcequ'elle ne vouloit pas tre religieuse. C'est une fille d'une
maison de qualit d'Ecosse, et, lorsque M. le Prince fut arrt, elle
ne voulut pas suivre madame la princesse; la reine la prit.

Peu aprs elle ajoute (t. 3, p. 300) que Monsieur ne s'amuse qu'
faire des habits  mademoiselle de Gourdon.

Ce que confirment les _Portraits de la Cour_ (V. la Collection Cimber
et Danjou): Il a eu avant son mariage beaucoup d'amiti pour madame
de Gourdon, et la reine, pour dcouvrir ses sentimens, luy dit un jour
qu'il sembloit qu'il fust amoureux de cette dame,  cause qu'il luy
avoit envoy des pendans d'oreilles de quatre mille cus en estreine
au premier jour de l'an. Il respondit que, pour beaucoup d'amiti et
de compassion, il en avoit vritablement pour une pauvre estrangre
hors de son pays et sans biens.

Mademoiselle de Gourdon ne plaisoit pas  tout le monde:

    Je me connois en ange:
    Gourdon ne l'est pas,

dit un refrain (_Nouveau Sicle de Louis XIV_, p. 80) de 1662.

Madame de Lafayette, introduisant dans une lettre (dcembre 1672) la
seconde Madame: Elle se mit, dit-elle, sur le ridicule de M. de
Meckelbourg d'tre  Paris prsentement, et je vous assure que l'on ne
peut mieux dire. C'est une personne trs opinitre et trs rsolue, et
assurment de bon got, car elle hait madame de Gourdon  ne la
pouvoir souffrir.

Madame, en effet, l'accuse dans ses lettres d'tre rveuse, bizarre
(18 fvrier 1716), l'appelle _mchante_ et dit qu'elle calomnia la
premire Madame auprs de Monsieur (13 juillet 1716).

Beuvron passe pour avoir joui de cette belle anglaise.]

[Note 145: D'abord on chante (_Rec._ de Maurepas, t. 4, p. 271):

    Fouilloux, sans songer  plaire,
    Plat pourtant infiniment
    Par un air libre et charmant.

En 1692 on parle, toujours dans les chansons, de sa rouge trogne; on
dit:

    Aussi rouge qu'une crevisse,

ou bien: C'est Baron qui l'enivre. Elle toit grande et fort
clatante (Sourches, t. 1; p. 39) mais plus belle de loin que de prs.
Elle eut ensuite la petite vrole, qui la rendit extrmement laide, et
elle n'eut pas d'enfants. Ainsi passe la beaut des dames.

Bnigne de Meaux du Fouilloux (V. la notice de M. de la Morinerie)
avoit un frre que les Mmoires de M. de *** (p. 531) nomment le
Fouilloux, que la table du premier volume de Quincy nomme
Fouilleuse, que le texte (t. 1, p. 158) nomme M. de Fouilleux, qui
toit enseigne des gardes de la reine, rustique, mais spirituel et
gaillard (Tallem., t. 1, p. 355). Aprs avoir fait rougir les filles
de la reine par ses mots vigoureux, il fut tu de la propre main de
Cond, parot-il, au combat du faubourg Saint-Antoine (V. Mottev., t.
4, p. 338). C'estoit une espce de favori que le cardinal poussoit
auprs du roi (Montp., t. 2, p. 274).

Le roi eut toujours de l'amiti pour mademoiselle du Fouilloux. Son
nom toit fameux en province. En 1662,  Uzs, Racine le vante (Lettre
 La Fontaine). Louis XIV l'accabla de prvenances (V. Lettre  Talbot
en mai 1664, t. 5 des _Oeuvres_, p. 184); le 16 mars 1661, il lui
donne 50,000 cus sur un pot de vin des gabelles (V. le _Journal des
bienfaits du Roi_, et Choisy, p. 592). Devenue marquise d'Alluye
(1697), elle fut l'intime amie de la comtesse de Soissons (Choisy, p.
610), avec qui elle fut compromise un moment et s'exila lors de
l'affaire des poisons (Svign, lettre du 26 janvier 1680).]

[Note 146: D'Alluye (Somaize, t. 1, p. 94) a invent l'expression:
Je suis pntr de vos sentiments; je suis pntr de votre douleur.
il toit de la Socit de l'htel de Rambouillet.

    Estre d'une grande naissance,

lui crivoit Beauchteau en 1657,

    Avoir du bel esprit le pur raffinement,
    Faire dans les combats esclater sa vaillance,
      Vivre  la cour et sans empressement,
        Marquis, croyez asseurement
        Que c'est de vous ce que l'on pense.

La maison d'Escoubleau (ce nom vient d'un chteau de
Chtillon-sur-Svre) s'toit divise en deux branches: celle de
Sourdis, et, au XVe sicle, celle d'Alluye, qui se runirent.

Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye, toit le deuxime fils de Charles
d'Escoubleau de Sourdis, marquis d'Alluye, gouverneur d'Orlans, dont
nous avons parl. Son frre an, le marquis d'Alluye, toit mort en
campagne au mois d'aot 1638 (Montglat, p. 68). Il devint, par cette
mort, marquis d'Alluye. Ne pouvant avoir la survivance du
gouvernement d'Orlans, il se fait frondeur en 1649 (Montglat, p.
206). C'est chez lui que se rassemblent les nobles qui protestent
alors contre les tabourets de certaines personnes titres. Mardi
matin, 5 octobre, encore assemble de la noblesse opposante, que l'on
appelle anti-tabouretiers, chez le marquis de Sourdis, lui absent, et
son fils, le marquis d'Alluye, prsent.

Jeudi 7, la noblesse opposante aux tabourets s'assemble encore chez
le marquis d'Alluye, en l'htel de Sourdis. (_Mm. manusc._ de
Daubuisson-Aubenay, ms. Bibl. Maz. H. 1719, in-fol.)

Il avoit lui-mme, avant d'entrer dans la Fronde, nettement indiqu
ses prtentions (Mottev., t. 3, p. 259). M. le marquis d'Alluye
demande qu'on retire, par rcompense, de M. de Trville, le
gouvernement du comt de Foix, qu'il a perdu par la mort du comte de
Cramail, son grand-pre, qui l'avoit achet, et qu'on lui donne la
survivance de celui du marquis de Sourdis, son pre.

Le refus de la cour le fait entrer dans la cabale du duc d'Orlans
(Aubery, liv. 5, p. 423).

Quand les troubles s'apaisent, d'Alluye est de toutes les ftes (V.
Loret et les _Ballets_ de Benserade). Il se jeta trs courageusement
dans la galanterie. Il n'aimoit pas la guerre, quoi qu'en dise
Beauchteau, et ne l'avoit apprise qu' contre-coeur en 1644. Il
aima d'abord madame de Boussu, que Guise pousa et dlaissa. Ce M. le
marquis, dit Tallemant, se vante de savoir un secret pour entrer
partout. Il s'en servit pour entrer le premier chez madame de
Saint-Germain Beaupr. (Agns de Bailleul), belle-soeur du marchal
Foucault. _Les logements de la cour_ (1659) placent M. de
Saint-Germain Beaupr et M. d'Alluye au chteau de Saint-Germain,
l'un sur le devant, l'autre sur le derrire.

D'Alluye toit li avec madame Cornuel (Tallem. t. 9, p. 51); c'est
bien le moins, puisqu'elle toit si lie avec son bon homme de pre.
On est autoris  le croire un peu philosophe lorsqu'on lit dans
Tallemant (t. 8, p. 89): La veille de Pques fleurie, madame de
Saint-Loup, M. de Candale, la comtesse de Fiesque, le marquis de la
Vieuville, mademoiselle d'Outrelaise, parente de Fiesque, et le
marquis d'Alluye, furent manger du jambon, un matin, aux Tuileries.

On est autoris  ne pas le croire trs belliqueux (et nous ne l'en
blmerons pas), lorsqu'on rencontre ce couplet:

    D'Alluy s'en va dans Orlans
    Au moindre petit bruit de guerre:
    C'est un fort bon gouvernement,
    Qui n'est point dessus la frontire;
    Si par hasard il y toit,
    Au diable si l'on l'y voyoit!

Il est fcheux que viennent aprs cela ces trois vers:

    Gloire au brave marquis d'Alluy
    Et au triste Montluc, son frre:
    Ce sont deux grands donneurs d'ennui.

L'amiti que d'Alluye avoit pour mademoiselle de Fouilloux toit comme
le secret de Polichinelle; tout le monde en connoissoit les dtails.
Le marquis de Sourdis n'approuva pas leur mariage.

Aprs la mort de son pre, d'Alluye garda son nom, sous lequel il
toit depuis si long-temps connu. Il fut, comme sa femme, l'ami de la
comtesse de Soissons et l'ennemi de La Vallire (Mottev., t. 5, p.
174).

En 1680, il est exil  Amboise, dit madame de Svign (16 fvrier
1680). Elle se rtracte (le 21 fvrier) et dit qu'il est  Hambourg.
Il parloit trop.]

[Note 147: Un Mneville, lieutenant de la mestre de camp (aux
gardes) est tu  Castelnaudary en 1632 (Daniel, t. 2, p. 282);
mademoiselle de Meneville est peut-tre sa fille.

En 1654 commence l'amour de Brion.

En 1656 mademoiselle de Meneville a la rougeole. Loret dit:

    Agrable sujet d'amour,
    Des plus beaux qui soient  la cour.

Et un vaudeville ajoute:

    Cachez-vous, filles de la Reine,
          Petites,
    Car Mneville est de retour,
          M'amour,

vaudeville que commente, en 1657, mademoiselle de Montpensier (t. 3,
p. 200).

Les filles de la Reine sont toutes bien faites et assez jolies.
Mneville est fort belle. La reine me fit l'honneur de me parler de
ses amours avec le duc de Damville, dont j'avois entendu parler (il y
avoit dj trois ou quatre ans que cela duroit), et que de trois en
trois mois Damville disoit qu'il la vouloit pouser. Madame la
duchesse de Ventadour, sa mre, ne le vouloit pas. Jamais homme ne
s'est trouv  cinquante ans n'tre pas matre de ses volonts et ne
se pouvoir marier  sa fantaisie. La reine me conta que Meneville
n'osoit sortir la plupart du temps; que, quand il alloit  quelque
voyage, il lui laissoit son aumnier pour lui dire la messe et pour la
garder. Jamais galanterie n'a t mene comme celle-l.

Madame de Motteville (t. 5, p. 76),  la date de 1661, entre dans des
dtails qui suffisent:

Le duc de Damville, le Brion de jadis, mourut aussi dans ce mme
temps. Par sa mort il chappa des chanes qu'il s'toit imposes
lui-mme, en s'attachant d'une liaison trop grande  mademoiselle de
Mneville, fort belle personne, fille d'honneur de la reine-mre. Il
lui avoit fait une promesse de mariage, et ne la vouloit point
pouser. Le roi et la reine-mre le pressant de le faire, il reculoit
toujours, et, quand il mourut, sa passion toit tellement amortie
qu'il avoit fait supplier la reine-mre de leur dfendre  tous deux
de se voir. Il offroit de satisfaire  ses obligations par de
l'argent; mais elle, qui esproit d'en avoir par une autre voie,
vouloit qu'il l'poust pour devenir duchesse. La fortune et la mort
s'opposrent  ses dsirs, et la dtromprent de ses chimres. Son
prtendu mari s'toit aperu qu'elle avoit eu quelque commerce avec le
surintendant Fouquet, et qu'elle avoit cinquante mille cus de lui en
promesses. Elle ne les reut pas, et perdit honteusement en huit jours
tous ses biens, tant ceux qu'elle estimoit solides que ceux o elle
aspiroit par sa beaut, par ses soins et par ses engagemens. Ils
paroissoient honntes  l'gard du duc de Damville, et n'toient pas
non plus tout  fait criminels  l'gard du surintendant. On le connut
clairement, car il arriva pour son bonheur que l'on trouva de ses
lettres dans les cassettes du prisonnier qui justifirent sa vertu.
Pour l'ordinaire, les dames trompent les hommes par de beaux
semblants, et, ne les considrant point en effet, leur font le moins
de libralits qu'elles peuvent; mais toutes ces choses sont toujours
mauvaises devant Dieu et honteuses devant les hommes.]

[Note 148:

Seigneur franc et bien sincre,

dit Loret; fort bon garon, dit Mademoiselle (t. 2, p. 432). De son
nom Franois-Christophe de Lvis, comte de Brion, parent de la Vierge
comme tous les Lvis, ce que tous les Lvis affirment et ce que
Scarron garantit.

Il fut cr duc de Damville (Dampville, crivoit Gaston) aprs la mort
de son oncle maternel, Henri II de Montmorency. La duch-pairie de
Damville fut achete le 27 novembre 1694, et rrige pour le comte de
Toulouse (Saint-Simon, t 1, p. 142).

Brion avoit t toute sa vie  Monsieur, dont il toit premier cuyer
(Montp., t. 3, p. 457). Il joua un certain rle dans la Fronde (Retz,
p. 331), avec fort peu d'esprit (Retz, p. 32) et beaucoup de
routine. Il a voulu de jour en jour (il faisoit tout _de jour en
jour_) pouser madame de Chalais, soeur de Jeannin. Il avoit t
capucin. Il voulut aussi pouser mademoiselle d'Elbeuf, et ne put se
rsoudre ni  la quitter ni  l'pouser. Quand on le pressoit, il se
dclaroit malade. Lorsqu'il aima Meneville, ce furent les mmes
pratiques. Tout cela n'indique pas un hros. Il dansoit agrablement
et se dguisoit au besoin (Mottev., t. 2, p. 327; Loret, fvrier
1657).

Il avoit fait btir dans l'enclos du Palais-Royal un petit palais fort
commode, dont Louis XIV se servit quelquefois pour ses aventures
particulires.]

[Note 149: Voir les lettres de madame de Svign et de Bussy.]

[Note 150: Ne  Paris, place Royale, le 5 fvrier 1626. Par
exemple, nous ne parlerons pas long-temps de celle-l. Quel crivain!
quel esprit! et pour nous quelle source abondante! Napolon, qu'on a
voulu faire et qui n'est pas un oracle en littrature, lui prfre
madame de Maintenon. C'est loin d'tre la mme chose, cela soit dit
sauf le respect que nous devons  un aussi solide crivain que madame
de Maintenon.

Bussy s'est repenti d'avoir fait la guerre  sa cousine. Il n'toit
pas seul  croire que le comte de Lude l'aimoit avec profit. Voici un
couplet qui est de la mme opinion. Il faut avouer que le couplet peut
n'tre qu'un cho de l'_Histoire amoureuse_:

      Froulay, Brgis, l'Archevesque et Bonnelle,
            Montmorillon, Thor,
            Chastillon et Cond,
            Pommereuil et Gondy,
            De Lude et Sevigny,
            Saint-Faron et Montglas,
    Font l'amour sans soupirs, sans larmes, sans hlas!

Madame de Svign est la Sophronie de Somaize (t. 1, p. 221):

Sophronie est une jeune veuve de qualit. Le mrite de cette
prcieuse est gal  sa grande naissance. Son esprit est vif et
enjou, et elle est plus propre  la joye qu'au chagrin; cependant il
est ais de juger par sa conduite que la joye, chez elle, ne produit
pas l'amour: car elle n'en a que pour celles de son sexe, et se
contente de donner son estime aux hommes; encore ne la donne-t-elle
pas aisment. Elle a une promptitude d'esprit la plus grande du monde
 connoistre les choses et  en juger. Elle est blonde, et a une
blancheur qui rpond admirablement  la beaut de ses cheveux. Les
traits de son visage sont dliez, son teint est uny, et tout cela
ensemble compose une des plus agreables femmes d'Athnes (Paris).
Mais, si son visage attire les regards, son esprit charme les
oreilles, et engage tous ceux qui l'entendent ou qui lisent ce qu'elle
crit. Les plus habiles font vanit d'avoir son approbation. Mnandre
(Mnage) a chant dans ses vers les louanges de cette illustre
personne; Crisante (Chapelain) est aussi un de ceux qui la visitent
souvent. Elle aime la musique et hait mortellement la satyre. Elle
loge au quartier de Lolie (au Marais, rue Saint-Anastase, d'abord).]

[Note 151: Tout encore a t dit sur cette femme. Amie de Molire,
elle devina Voltaire; elle eut de l'esprit autant que Madame Cornuel;
elle toit rellement l'institutrice de tous les jeunes seigneurs de
la cour. La Fare, juge d'un got dlicat, a dit: Je n'ai point vu
cette Ninon dans sa beaut; mais  l'ge de cinquante ans, et mme
jusques audel de soixante-dix, elle a eu des amans qui l'ont fort
aime, et les plus honntes gens pour amis. Jusqu' quatre-vingt-sept
elle fut recherche encore par la meilleure compagnie de son temps.
Elle est morte avec l'agrment de son esprit, qui toit le meilleur et
le plus aimable que j'aye connu en aucune femme.

Et les chansons, si souvent mchantes:

        On ne verra de cent lustres
    Ce que de notre temps nous a fait voir Ninon,
        Qui s'est mise, en dpit du ...
        Au nombre des hommes illustres.

Mettons deux portraits  ct l'un de l'autre: le premier de Somaize
(t. 1, p. 176): Pour de la beaut, quoy que l'on soit assez instruit
qu'elle en a ce qu'il en faut pour donner de l'amour, il faut pourtant
avouer que son esprit est plus charmant que son visage, et que
beaucoup chapperoient de ses mains s'ils ne faisoient que la voir; et
c'est cette aimable qualit qui a si long-temps attach _Gabinius_
(Guiche) auprs d'elle. Cette illustre personne est connue pour un des
plus accomplis courtisans, et il est vray qu'il ne la cherchoit que
pour son esprit, non pas dans la pense, que beaucoup ont eue, qu'il y
avoit quelque intrigue entre eux, ce que l'on n'a jamais que souponn
sur les conjectures de ses visites.

Le second, de Saint-Simon (t. 5, p. 63),  la date de 1705, anne o
mourut Ninon: Ninon eut des amis illustres de toutes les sortes, et
eut tant d'esprit qu'elle se les conserva tous, et qu'elle les tint
unis entre eux, ou pour le moins sans le moindre bruit. Tout se
passoit chez elle avec un respect et une dcence extrieures que les
plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses. Elle
eut de la sorte pour amis tout ce qu'il y avoit de plus fray et de
plus lev  la cour, tellement qu'il devint  la mode d'tre reu
chez elle, et qu'on avoit raison de le dsirer par les liaisons qui
s'y formoient. Jamais ni jeu, ni ris levs, ni disputes, ni propos de
religion ou de gouvernement, beaucoup d'esprit et fort orn, des
nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanteries, et,
toutefois, sans ouvrir la porte  la mdisance; tout y toit dlicat,
lger, mesur, et formoit les conversations qu'elle sut soutenir par
son esprit et par tout ce qu'elle savoit de faits de tout ge. La
considration, chose trange! qu'elle s'toit acquise, le nombre et la
distinction de ses amis et de ses connoissances, continurent quand
les charmes cessrent de lui offrir du monde, quand la biensance et
la mode lui dfendirent de plus mler le corps avec l'esprit. Elle
savoit toutes les intrigues de l'ancienne et de la nouvelle cour,
srieuses et autres; sa conversation toit charmante; dsintresse,
fidle, secrte, sre au dernier point, et,  la foiblesse prs, on
pouvoit dire qu'elle toit vertueuse et pleine de probit. Elle a
souvent secouru ses amis d'argent et de crdit, est entre pour eux
dans des choses importantes, a gard trs fidlement des dpts
d'argent et des secrets considrables qui lui toient confis. Tout
cela lui acquit de la rputation et une considration tout  fait
singulires.

Elle avoit t amie intime de madame de Maintenon tout le temps que
celle-ci demeura  Paris. Madame de Maintenon n'aimoit pas qu'on lui
parlt d'elle, mais elle n'osoit la dsavouer. Elle lui a crit de
temps en temps jusqu' sa mort avec amiti.]

[Note 152: Devant Gnes (en 1638) tombe un Esquilli, cadet de
Vass (Montglat, p. 72). Lisez Ecqvilly (Retz), et surtout
Esquevilly.

Les Vass, trs ancienne maison du Maine, nommoient leur an Vidame
du Mans, et leur cadet d'Ecquevilly. Le d'Ecquevilly mort  Gnes est
un cadet du pre de Vass. Retz parle des Vass comme de ses parents,
et madame de Svign s'honore de leur alliance (Lettres de 1688).

Vass (Henri-Franois, mort en 1684) eut d'abord la prsidente
l'Escalopier, dont il faut lire l'historiette (Tallem. des Raux,
deuxime dit., t. 6, p. 175). Cela fit un bruit terrible. Vass toit
tourdi. Il fit l'amoureux de madame de Svign (t. 7, p. 217).

Rouville l'appeloit Son Impertinence.

Ninon, lui trouvant l'haleine forte, le blmoit d'en tre si libral.
Vass toit d'une belle humeur; il enleva un jour, pour rire, une
jeune marie.

    On ne peut les punir assez,
    Ces godelureaux, ces Vassez.

Mais  tout pch misricorde! Le 20 janvier 1651, Loret prend la
parole pour annoncer que

    L'on dit encor que Vass mesmes
    N'a plus de dessein pour la Tresmes,
    Mais pour la jeune de Lansac.

Il pousa en effet Marie-Magdeleine de Saint-Gelais, fille du marquis
de Lansac.

Le temps des guerres civiles toit venu. En 1649, Vass commanda un
rgiment de cavalerie (Retz, p. 134). Cette mme anne il fait partie
des nobles assembls pour l'affaire des tabourets, et dont voici la
liste. Il y a l bien des noms de connoissance:

Orval, Saint-Simon, La Vieuville, Vass, Vardes, Leuville, Montrsor,
Orval, Coeuvres, Brancas, Fontenay, Clermont-Tonnerre, Argenteuil,
Louis de Mornay, Villarseaux, La Vieuville, Montmorency, Roussillon,
Savignac, de Bthune, Humires, le chevalier de Caderoux, Ligny,
Termes, Spinchal, Hautefort, Chteauvieux, de Vienne, La Vieuville,
Saint-Simon, commandeur de Canion, de Rouxel, de Medavy, de l'Hpital,
de Crevant, Seguier, le chevalier de La Vieuville, d'Alluye, Marginor,
Froulay, Monteval, d'Hautefort, d'Aspremont, Vandy, de La Chapelle,
Argenteuil, Thiboust, de Boissy, Congis-Moret, Svign, Rouville,
Saint-Simon, Mallet, Moreil, Caumesnil, Svign, Somon, Congis, de
Clermont, Monglat, Canaple, Largille, Maulevrier, d'Albret (Omer
Talon, p. 367).

En 1652 (Montp., t. 2, p. 232) le marquis de Vass est mestre de camp
du rgiment de Bourgogne.

On auroit de la peine  crire les annales de sa vie.

En 1680 (2 fvrier) madame de Svign crit: J'avois prpar un petit
discours raisonn et je l'avois divis en dix-sept points comme la
harangue de Vass. L'allusion n'est pas pour nous. Le fils de Vass
(vidame du Mans) pousa la deuxime fille du marchal d'Humires, qui
se remaria  Surville, cadet d'Hautefort (Saint-Simon, t. 3, p. 188).
Vass survcut  son fils, dont la veuve prit le nom lorsque le pre
fut mort  son tour. Elle avoit un fils (Sourches, t. 2, p. 71).

Les bibliophiles connoissent le _Catalogue de la Bibliothque de la
marquise de Vass_ en 1750.]

[Note 153: Voyez Walckenaer (t. 1, p. 21, 186, 269, 275, 276, 278,
285, 286, etc.): Ce Sevigny n'toit point un honnte homme. (Tallem.
des Raux, chap. 244.)]

[Note 154: Franois Amanieu, seigneur d'Ambleville, tu lui-mme
en duel en 1672, cadet de Miossens, qui fut marchal d'Albret.

Il courtisoit madame de Gondran, matresse de Svign, et ne pouvoit
souffrir de ne russir pas. Un jour il apprend que Svign a dit 
madame de Gondran que c'toit un amoureux sans vigueur, un Candale, un
Guiche; il envoie Saucourt, un bon patron, demander des excuses.
Svign nie avoir dit le mal, mais refuse de s'excuser. Le duel fut
arrt ainsi et eut lieu derrire le couvent de Picpus (Voy. Conrart,
p. 86), le vendredi 3 fvrier 1651  midi; Svign y trouva la mort, 
vingt-sept ans.

Si madame de Gondran ne prit pas des voiles de veuve, M. de Gondran,
ami de Svign, le regretta innocemment.]

[Note 155: Je ne sais rien de particulier sur cette dame.]

[Note 156: Madame de Svign badine  plusieurs reprises (par
exemple, le 1er mars 1680) sur la liaison qu'on supposoit avoir exist
entre elle et M. du Lude. Il resta son ami.

Du Lude a mrit les loges que Bussy lui donne. Il toit galant et
honnte; la marquise de Gouville (1655) et madame de La Suze (Somaize,
t. 1, p. 67) ont accept ses hommages. Favori du roi de bonne heure,
et long-temps, du Lude,  l'Arsenal, o il logea en qualit de
grand-matre de l'artillerie, runissoit une socit qui gardoit le
culte des divinits adores  l'htel de Rambouillet (Walck., t. 4, p.
131).

On voit sous Louis XI un Jean de Daillon, matre Jean des Habiletez,
disoit le roi, qui faisoit argent de tout. C'est un aeul. Le pre de
du Lude, gouverneur de Gaston, pousa une Feydeau, qui lui donna cent
mille pistoles (trois millions). (V. Amelot de la Houssaye, t. 2, p.
170.) Il toit camarade de Thophile et de Desbarreaux (Tallem., t. 4,
p. 46).

En 1648 et 1649 Retz et Mazarin se servent du canal de madame du Lude
la mre pour leurs confrences:  l'gard de ces frquentes et
rgles visites chez la comtesse du Lude, elles ne passoient que pour
des rendez-vous de galanterie: On les attribuoit aisment au mrite de
mademoiselle du Lude, sa fille, qui toit une trs belle personne.
(Aubery, liv. 5.)

Du Lude le fils, Henri de Daillon, grand diseur de mots fins
(_Menagiana_), beau danseur, un Achille au jeu de la bague, pousa
d'abord lonore de Bouill.

Toujours dans ses terres, elle ne se plaisoit qu'aux chevaux, qu'elle
piquoit mieux qu'un homme, et chasseuse  outrance. Elle faisoit sa
toilette dans son curie et faisoit trembler le pays. Vertueuse pour
elle, et trop pour les autres, elle fit chtrer un clerc en sa
prsence, pour avoir abus, dans son chteau, d'une de ses
demoiselles, le fit gurir, lui donna dans une bote ce qu'on lui
avoit t et le renvoya. (Saint-Simon, _Notes  Dangeau_.)

En secondes noces (1681) il pousa la veuve du comte de Guiche, qui
avoit alors trente-huit ans, et qui mourut le 25 janvier 1726. On la
fit dame d'honneur de la Dauphine. Le roi l'avoit aime (Saint-Simon,
t. 1, p. 217, et La Fare), et il ne cessa de la considrer, de bien
traiter son mari.

Le comte du Lude, sans exploits militaires, avoit conquis des grades.
Pour le ddommager de ce qu'il n'avoit pas t compris dans la
promotion des marchaux nomms le 30 juillet 1675, il avoit t
dclar duc le lendemain. Il toit chevalier des ordres du roi et
premier gentilhomme de la chambre. De 1669  1685 (Daniel, t. 2, p.
553) il occupa le poste de grand-matre de l'artillerie.

En 1685 il dut se faire traiter pour la fistule hmorrhodale
(Sourches, t. 1, p. 82), non sans soupon de quelque vieux vice
italien. Sa femme,  ce moment, le flattoit d'une grossesse qui se
trouva fausse. Il mourut en aot 1685 et laissa une grosse
dpouille.

Abraham du Pradel nomme madame du Lude parmi les grandes dames qui
aimoient et recherchoient les curiosits.]

[Note 157: Jeanne de Montluc, comtesse de Carmain (Cramail ou
Cramailles), marie  Charles d'Escoubleau-Sourdis, marquis d'Alluye,
morte le 2 mai 1657.]

[Note 158: Je ne peux pas donner ici une large place  un pdant,
quelque amoureux qu'il ait t. On lit dans le _Menagiana_ indit (de
La Monnoye) ce passage qui nous concerne:

C'est un bel esprit que M. de Bussy-Rabutin, mais il ne savoit rien.
Son histoire des _Amours des Gaules_ est toute remplie de fables et de
mensonges.

Etc., etc.

Comme les potes sont susceptibles de colre, j'ai fait cette
pigramme contre M. de Bussy:

    Francorum proceres media, quis credet! in aula,
      Bussiades scripto lserat horribili;
    Poena levis! Lodoix, nebulonem carcere claudens,
      Retrahit indigno munus equestre duci.
    Sic nebulo gladiis quos formidaret iberis
      Quos meruit francis fustibus eripitur.

Oui, Vadius, vous crastes votre ennemi sous des vers d'un tel
poids.]

[Note 159: La Place (t. 4, p. 359) nomme un d'Arcy, page de
musique sous Henri IV, qui vcut jusqu' l'ge de 103 ans, et jouit de
son franc parler sous Louis XIV.

D'Arcy qui est ici en scne toit frre du comte de Clre, fils du
marquis de Fontaine Martel. Tous les deux figurent dans la cavalcade
faite  l'occasion de la majorit du roi en 1651. Le 26 septembre
1689, Dangeau apprend qu'il est nomm gouverneur du duc de Chartres
avec 2,400 fr. d'appointements.  Nerwinde, il pousse son lve au feu
(La Place, t. 2, p. 235); lui-mme tombe sous les chevaux (_Racine 
Boileau_, 6 aot 1693).

Son frre, M. de Fontaine-Martel, en 1692, est nomm premier cuyer de
la duchesse de Chartres (Dangeau, t. 4, p. 9). D'Arcy toit chevalier
de l'ordre (1688) et conseiller d'tat d'pe; il avoit t
ambassadeur en Savoie. Il mourut en 1694,  60 ans, devant Maubeuge,
non mari et pauvre. Son neveu Cayeu le remplaa. Saint-Simon (t. 1,
p. 136) lui rend bon tmoignage:

D'une vertu et d'une capacit peu communes, sans nulle pdanterie et
fort rompu au grand monde, et un trs vaillant homme sans
ostentation.

Il est fort regrett de tout le monde, dit Dangeau (7 juin 1694).]

[Note 160: Walckenaer (t. 2, p. 458) la prsume belle-fille du
comte de l'Isle qui, en 1654, sert en Catalogne sous Conti. Dans un
acte (sign =Gungaud=) du 25 fvrier 1649, on voit le sieur de l'Isle
lieutenant des gardes du corps de Sa Majest. Quant  la vicomtesse,
Basse-Bretonne, elle n'est pas belle, mais elle est fort coquette, et
danse admirablement. (Tall., =CCCXXIX=, t. 9, p. 207.) Certaines pices
du cabinet de M. de Montmerqu donnent  croire qu'elle avoit une fort
mauvaise rputation. (V. la _Carte de la Braquerie_.)]

[Note 161: Morte  Paris le 18 ou le 27 fvrier 1695 (Dangeau), 
soixante-dix-sept ans, Ccile-Elizabeth Hurault de Chiverny pouse, le
8 fvrier 1645 (ou 1643), Franois de Paule de Clermont, marquis de
Montglat.

Cette jeune personne (Montp., t. 1, p. 418), qui toit d'agrable
compagnie, fut depuis toujours auprs de moi.

Elle commena par aimer La Tour Roquelaure (Tallem., t. 7, p. 139); le
duc d'Elbeuf l'eut ensuite (Tallem., t. 4, p. 309). Voici, puise  la
mme source, une historiette (t. 5, p. 371) qui nous fait entrer dans
sa vie prive et lui donne un nouvel amant:

Au carnaval de 1652, madame de Montglas fit une plaisante
extravagance chez la prsidente de Pommerueil. On y devoit jouer
Pertarite, roy des Lombards, pice de Corneille qui n'a pas russy.
Mademoiselle de Rambouillet dit  Segrais, garon d'esprit, qui est 
cette heure  Mademoiselle, qu'elle n'avoit point ve l'Amour  la
mode et qu'elle l'aymeroit bien mieux. Dites-le  la comtesse de
Fiesque. La comtesse le dit  Hippolite: c'est le fils du prsident
de Pommerueil du premier lict, un benais qu'on appelloit ainsy parce
qu'on luy faisoit la guerre qu'il estoit amoureux de sa belle-mre.
Hippolite, qui estoit espris de la comtesse, alla dire aux comdiens
que, quoy qu'il en coustast, il falloit absolument jouer l'Amour  la
mode, et les envoya changer d'habits. On joue: madame de Montglat
rclame et fait bien du bruit. La comtesse et elle se harpignrent;
les autres ne dirent rien. Au troisiesme acte, patience luy eschappe;
elle crie, tout haut: Mon carrosse est-il venu?--Non, Madame.--Celuy
de l'abb de Richou y est-il? (Notez que c'toit son galant.)--Ouy,
Madame. Elle sort, et, par une plaisante rencontre, le comdien qui
estoit sur le thtre dit:

    Retraite ridicule et fort extravagante.

C'estoit justement o il en estoit, et, dans la comdie, une femme se
retiroit comme cela brusquement. Cela fit rire jusqu'aux larmes.

Un couplet s'exprime ainsi:

    Le rendez-vous du beau monde,
    Montglas, n'est plus que chez vous;
    Et l chacun se fait les yeux doux
        Sans qu'on s'y morfonde;
    Prs de vous l'on parle haut et bas;
    L'on s'y chauffe, et l'on ne s'y brusle pas.

 la fin des Mmoires de Mademoiselle se trouve le portrait de madame
de Monglat:

Vous estiez fort jolie, vous aviez le teint beau et vif, la bouche
agrable, les plus belles dents qu'on puisse voir, le nez un peu
retrouss, mais d'une manire qui ne vous sied pas mal, les yeux
noirs, les cheveux bruns, mais en la plus grande quantit du monde;
vous aviez la gorge belle, comme vous l'avez encore; l'air imprieux
et le ton, etc.; les bras, les mains, le coude!

Vous n'estes point mdisante, vous excusez facilement les autres,
vous estes bonne amie.

_Delphiniane_ (Somaize, t. 1, p. 282) a beaucoup d'esprit; elle lit
tous les beaux livres, elle aime les vers, elle connoist tous les
auteurs, elle corrige leurs pices.

Sa belle-mre avoit t gouvernante des enfants de Henri IV. Son mari
fut d'abord premier cuyer de Gaston.

Franois de Paule de Clermont, marquis de Montglat, toit de
l'illustre et ancienne maison de Clermont, originaire d'Anjou, d'o
sont sorties les branches de Clermont, de Galerande, d'Amboise, de
Saint-Georges et de Resnel. Il toit chef de la branche de
Saint-Georges. Il fut chevalier des ordres du roi, grand-matre de la
garde-robe et marchal de camp. Il mourut le 7 avril l'an 1675. (_Le
Pre Bougeant_, Avertiss. en tte des Mmoires.)

Bussy, qui fut l'un des amants de madame de Montglat, et, par
consquent, l'un des oppresseurs de M. de Monglat, ne se fait pas
faute de rire de ses infortunes.

J'attends ici un de ces maris dont la tte n'est pas incommode des
corniches; ce qu'il y porte va dans le superlatif. Je voudrois bien
vous faire connotre le personnage sans vous le nommer. Il n'est pas
si beau qu'Astolfe ni que Joconde; mais, en rcompense, il est quatre
fois plus malheureux. Ne le connoissez-vous pas  cela? C'est un mari
tout  fait insensible. Il ne ressemble pas au pauvre Sganarelle, qui
toit un mari trs marri. On ne comprend pas celui-ci: car, quoiqu'il
porte des cornes sur la tte, il les tient fort au dessous de lui. Si
vous n'y tes pas encore, vous n'en tes pas loin. Attendez: c'est un
mari gros et gras et bien nourri. Y tes-vous? C'est un mari dont le
malheur m'est particulirement connu. Oh! pour celui-l, vous y tes.
(Bussy  Sv., 9 juin 1668.)

Bussy pendant long-temps poursuivit sa matresse infidle de sa colre
et de ses injures, ne voulant pas comprendre qu'elle ft bien vue,
considre encore; qu'elle et, par sa bont, son amabilit et une
conduite plus rgulire, conserv l'amiti de toutes les femmes avec
lesquelles elle s'toit lie. (Walck., t. 3, p. 171.)

Il crit  madame de Svign (26 juin 1688): J'ai fait toute la peur
 madame de Monglas; et, lorsqu'elle attendoit la honte de parotre en
public manquer de bonne foi, je lui viens de faire dire par la
comtesse de Fiesque qu'aprs les sentimens que j'avois eus pour elle,
je ne lui voulois jamais faire de mal. Je ne sais comment elle recevra
cela, mais je sais bien pourquoi je l'ai fait.

Le 1er juillet il dit: Elle a reu mes honntets avec la joie et la
reconnoissance qu'elles mritoient. Bussy l'a aime sincrement, et
c'est l le plus beau trait de sa vie lgre.]

[Note 162: Chez son oncle, qui habitoit le Temple.]

[Note 163: Mon indpendance.]

[Note 164: Dans quelques _Almanachs d'amour_ du temps,  la fin
des posies de madame de La Suze, et dans quelques unes des ditions
hollandaises de l'_Histoire amoureuse_, on trouve, plus ou moins
nombreuses, des Maximes d'amour. J'ai imprim celles-ci d'aprs le
texte que les Mmoires de Bussy nous donnent. Tout cela est coulant,
gracieux et de bonne mine.]

[Note 165: Le marquis de Langeais, dclar impuissant en justice.]

[Note 166: Celui qui contentoit tout le monde et sa femme.]

[Note 167: _Vi capitur corpus, non cor insilitur._ Dcidment tout
ce style n'est pas du premier venu.]

[Note 168:  la fin de l'anne 1654, Bussy servoit sous Conti en
Catalogne; c'toit le temps o il toit l'ami du prince et lui donnoit
la primeur de toutes ses jovialits. Conti lui demanda de faire pour
lui la revue de la Braquerie, c'est--dire du corps des galants et des
galantes de la cour. Conti lui-mme,  ce que disent les Mmoires de
Bussy, avoit fait la carte du pays de Braquerie. Toutes ces
gentillesses couroient le monde en manuscrit, comme tant d'autres
pices de ce genre. En 1668 seulement fut imprime, en Hollande, la
_Carte gographique de la Cour_, que nous rimprimons sous le titre
que les Mmoires de Bussy lui donnent. Selon toute apparence, c'est 
la fois l'oeuvre de Bussy-Rabutin et du prince de Conti. M. Bazin ne
devoit pas l'attribuer exclusivement  ce dernier, et M. P. Pris a eu
raison de rectifier l-dessus, en publiant  son tour la Carte du pays
de Braquerie, les dtails du titre que M. Bazin lui imposoit.

M. Bazin a fait son dition au moyen de la Carte imprime en 1668 et
de deux copies manuscrites qui, comme toutes les copies manuscrites de
pamphlets  la mode, prsentent quelques variantes. Nous suivons, 
peu de chose prs, le texte qu'il a donn, et que M. Paulin Paris a
mis  la fin du tome 4 de son Tallemant des Raux. Je n'ai pas cru
devoir transcrire ses notes telles qu'elles.]

[Note 169: Dames galantes.]

[Note 170: Les Maris.]

[Note 171: Galants.]

[Note 172: Ou Garsentins.]

[Note 173: Le pays de la Pruderie.]

[Note 174: La Galanterie honte.]

[Note 175: Ici M. Bazin avoit adopt une leon que je n'ai pas cru
devoir prfrer  l'imprim.]

[Note 176: Mademoiselle de Guerchy, fille de la premire comtesse
de Fiesque, fut aime de Chtillon, comme nous l'avons vu. C'est elle
qui fut mortellement blesse d'une piqre dans l'opration d'un
avortement, et que Vitry, son amant, tua d'un coup de pistolet (1672).
Elle toit fille d'honneur de la reine-mre.

Cette _Petite Fronde_ est date de 1656.

    Guerchy, tu ravis le monde;
    Pons est celle qui te seconde;
    Saint Maingrin passe les trente ans;
    Sgur s'en va vieille et mourante;
    Pour Neuillant, les moins mdisants
    Disent qu'elle est rousse et mchante.

Mademoiselle de Pons est celle que Guise aima et dlaissa;
mademoiselle de Sgur toit laide et sage; mademoiselle de Neuillant
devint la svre madame de Navailles; quant  mademoiselle de
Saint-Mesgrin, Loret (1er octobre 1650) en parle, et ce qu'il en dit
montre que notre beau financier, Jeannin de Castille, tranchoit du
monarque et du coq.

    Saint Maigrin, fille de la reine,
    Avec sa belle gorge pleine
    Et son accueil doux et benin,
    S'est fort acquis monsieur Janin,
    Dont l'on dit qu'elle est adore,
    Tant le matin que la soire.
    Je ne croye pas que cet amant,
    Dans son nouvel embrazement,
    Lui fasse faire aussi grand'chre
    Comme Gaston luy faisoit faire.

Une autre chanson, qui est de Benserade et date de 1652, ne viendra
pas mal maintenant:

    Guerchy, deux coeurs brlent pour vous.

Les deux coeurs, disent les clefs, sont le coeur de M. de Jars,
commandeur de Malte, et le coeur de M. de Joyeuse (de la maison de
Lorraine).

    Guerchy, deux coeurs brlent pour vous;
          L'amour qui les assemble
          Les feroit plaindre ensemble
              Sans tre jaloux;
              Malte et la Lorraine
              Sont dessous vos lois;
          Mais tirez-nous de peine:
           laquelle des trois
          Donnez-vous votre choix?

C'est donc  tort que M. A. Bazin corrige _Malte et Lorraine_ et met
_Metz en Lorraine_,  cause que le chevalier de Lorraine n'est venu au
monde qu'en 1643, et parcequ'il suppose que Metz en Lorraine
signifieroit le marchal de Schomberg, gouverneur de la ville et beau
galant.]

[Note 177: Jeannin de Castille.]

[Note 178: Ailleurs =Prcy=.]

[Note 179: L'abb Fouquet, dit la Clef.]

[Note 180: Mademoiselle de La Roche Posay, marie au financier Le
Page, qui prit le nom de Saint-Loup. Ce fut, nous l'avons dit, la
premire matresse de Candale.]

[Note 181: Candale, colonel gnral de l'infanterie, en
survivance.]

[Note 182: Fille du marchal de Chtillon, soeur de madame de
Wurtemberg, bel esprit et pote. Elle avoit abjur.]

[Note 183: Mademoiselle de Pons, dont nous avons parl.]

[Note 184: Le duc de Guise.]

[Note 185: Malicorne, cuyer du duc de Guise.]

[Note 186: O mademoiselle de Pons avoit d se rfugier.]

[Note 187: Marie de Bailleul, veuve du marquis de Nangis, et
remarie en 1645  Louis Chlon du Bl, marquis d'Uxelles.]

[Note 188: M. de Clrambault, cuyer de Madame (Ren Gillier,
baron de Puygarreau, en Poitou).]

[Note 189: Fille de Bordeaux, intendant des finances, femme de
Pommereuil, prsident au grand Conseil.]

[Note 190: Retz.]

[Note 191: Anne de la Magdelaine de Ragny, marie en 1632 
Franois de Bonne, duc de Lesdiguires.]

[Note 192: Retz, son cousin-germain.]

[Note 193: Roquelaure.]

[Note 194: Madame de Puisieux.]

[Note 195: Le garde des sceaux Chteauneuf.]

[Note 196: =Biron=. Ce n'est pas madame de Brion, morte en 1651.]

[Note 197: Charles de Svign seigneur de Montmoron, cousin issu
de germain de Henri, marquis de Svign.]

[Note 198: Du Lude.]

[Note 199: Bussy. Mais ceci feroit croire que la carte n'est pas
de Bussy, ou que Bussy se vante, ou encore qu'il ne faut pas prendre
pour des paroles d'vangile tout ce que nous rencontrons.]

[Note 200: La princesse d'Harcourt.]

[Note 201: H! h! Cela n'est pas dans l'Oraison funbre.]

[Note 202: Marie de Rohan.]

[Note 203: Laigues.]

[Note 204: Fille d'un conseiller au Parlement nomm Henry, soeur
de Gerniou, veuve du fils du ministre Ferrier, et femme du conseiller
Menardeau, seigneur de Champr.]

[Note 205: Ailleurs _dix_.]

[Note 206: Veuve du prsident de la Barre, remarie en 1650 
Isaac Arnauld, mestre de camp gnral des carabins (carabiniers) et
lieutenant gnral, mort en 1652.]

[Note 207: Clrambault, dj cit.]

[Note 208: Sibille-Anglique-milie d'Amalby, marie en 1643 
Cominges, cousin de Guitaut.]

[Note 209: Le marchal du Plessis, dit la Clef.]

[Note 210: Fille ane du prsident Bailleul, marie  N. Girard,
seigneur du Tillet.]

[Note 211: Soeur de la marquise d'Uxelles, belle-soeur du
marchal Foucault.]

[Note 212: Son mari.]

[Note 213: Femme peu aimable, dont Tallemant a parl en passant.]

[Note 214: Madame de La Fayette, marie en 1655.]

[Note 215: Retz.]

[Note 216: Julie-Lucie d'Angennes de Rambouillet, marie en 1645 
Charles de Sainte-Maure, marquis de Montausier.]

[Note 217: Je crois qu'il faut lire Fiennes, comme sur l'imprim.
Ce ne peut tre l, en 1654, le portrait de madame de Pienne,
c'est--dire de la comtesse de Fiesque. Cependant on pourroit
reconnotre le petit Guitaut dans le gouverneur.]

[Note 218: La mre, la borgnesse.]

[Note 219: Anne d'Autriche.]

[Note 220: Louis XIV.]

[Note 221: Les enfants, les filles, mesdemoiselles de Beauvais?]

[Note 222: Mademoiselle de Guise, ne en 1615.]

[Note 223: Montrsor.]

[Note 224: La duchesse, soeur de Cond.]

[Note 225: Faut-il voir l Cond, Conti, Nemours et La
Roche-Foucauld? Pour les deux premiers noms, cela rpugne. Mais aprs
tout, nous n'avons affaire qu' un pamphlet.]

[Note 226: Par la dvotion.]






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by 
Roger de Bussy-Rabutin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES, 1 ***

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