The Project Gutenberg EBook of Posies compltes, by Arthur Rimbaud

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Title: Posies compltes

Author: Arthur Rimbaud

Commentator: Paul Verlaine

Release Date: July 3, 2009 [EBook #29302]
[Last updated: August 2, 2014]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES COMPLTES ***




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[Notes sur cette version lectronique:

Le texte a t tabli sur la base des preuves de l'imprimerie de Ch.
Herissey  vreux, revues avec les corrections de la main de Paul
Verlaine en 1895. Certains passages illisibles ou d'une reconstitution
hypothtique ont t signals entre crochets.

On donne ici le texte aprs application des corrections; le texte
original de la prface avec les corrections se trouve en annexe  la fin
de la version HTML.]





ARTHUR RIMBAUD


POSIES

COMPLTES

AVEC PRFACE DE PAUL VERLAINE

ET NOTES DE L'DITEUR

[Marque d'diteur: L. V.]

PARIS

LON VANIER, LIBRAIRE-DITEUR

19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1895

Tous droits rservs




DU MME AUTEUR

MME DITEUR


Les Illuminations, Une Saison en Enfer. . . 3 50

TIRAGE DE LUXE:

25 exemplaires numrots sur Hollande, 6 fr.




PRFACE

ARTHUR RIMBAUD

SES POSIES COMPLTES


 mon avis tout  fait intime, j'eusse prfr, en dpit de tant
d'intrt s'attachant intrinsquement presque aussi bien que
chronologiquement  beaucoup de pices du prsent recueil, que celui-ci
ft allg pour, surtout, des causes littraires: trop de jeunesse
dcidment, d'inexpriences mal savoureuses, point d'assez heureuses
navets. J'eusse, si le matre, donn juste un dessus de panier, quitte
 regretter que le reste dt disparatre, ou, alors, ajout ce reste 
la fin du livre, aprs la table des matires et sans table des matires
quant  ce qui l'et concern, sous la rubrique pices attribues 
l'auteur, encore excluant de cette peut-tre trop indulgente dj
hospitalit les tout  fait apocryphes sonnets publis, sous le nom
glorieux et dsormais sacr, par de spirituels parodistes.

Quoi qu'il en soit, voici, seulement expurg des apocryphes en question
et class aussi soigneusement que possible par ordre de dates, mais,
hlas! priv de trop de choses qui furent, aux dplorables fins de
puriles et criminelles rancunes, sans mme d'excuses suffisamment
btes, confisques, confisques? voles! pour tout et mieux dire, dans
les tiroirs ferms d'un absent, voici _le livre des posies compltes
d'Arthur Rimbaud_, avec ses additions inutiles  mon avis et ses
dplorables mutilations irrparables  jamais, il faut le craindre.

Justice est donc faite, et bonne et complte, car en outre du prsent
fragment de l'[illisible], il y a eu des reproductions par la Presse et
la Librairie des choses en prose si inapprciables, peut-tre mme si
suprieures aux vers, dont quelques-uns pourtant incomparables, que je
sache!

Ici, avant de procder plus avant, dans ce trs srieux et trs sincre
et pnible et douloureux travail, il me sied et me plat de remercier
mes amis Dujardin et Kahn, Fnon, et ce trop mconnu, trop modeste
Anatole Baju, de leur intervention en un cas si beau, mais  l'poque
priculeux, je vous l'assure, car je ne le sais que trop.

Kahn et Dujardin disposaient nanmoins de revues jeunes et d'aspect
presque imposant, un peu d'outre-Rhin et parfois, pour ainsi dire,
pdantesques; depuis il y a eu encore du plomb dans l'aile de ces
priodiques changs de direction--et Baju, naf, eut aussi son
influence, vraiment.

Tous trois firent leur devoir en faveur de mes efforts pour Rimbaud,
Baju avec le tort, peut-tre inconscient, de publier,  l'appui de la
bonne thse, des gloses farceuses de gens de talent et surtout d'esprit
qui auraient mieux fait certainement de travailler pour leur compte, qui
en valait, je le leur dis en toute sincrit,

    La peine assurment!

Mais un devoir sacr m'incombe, en dehors de toute diversion mme
quasiment ncessaire, vite. C'est de rectifier des faits d'abord--et
ensuite d'lucider un peu la disposition,  mon sens, mal littraire,
mais conue dans un but tellement respectable! du prsent volume des
_Posies compltes d'Arthur Rimbaud._

On a tout dit, en une prface abominable que la Justice a chtie,
d'ailleurs par la saisie, sur la requte d'un galant homme de qui la
signature avait t escroque, M. Rodolphe Darzens, on a dit tout le
mauvais sur Rimbaud, homme et pote.

Ce mauvais-l, il faut malheureusement, mais carrment, l'amalgamer avec
celui qu'a crit, pens sans nul doute, un homme de talent dans un
journal d'irrprochable tenue. Je veux parler de M. Charles Maurras et
en appeler de lui  lui mieux inform.

Je lis, par exemple, ceci de lui, M. Charles Maurras:

Au dner du Bon Bock, or il n'y avait pas alors, de _dner du Bon
Bock_ o nous allassions, Valade, Mrat, Silvestre, quelques autres
Parnassiens [et] moi, ni par consquent Rimbaud avec nous, mais bien un
dner mensuel des _Vilains Bonshommes_ [note illisible], fond avant la
guerre et qu'avaient honor quelquefois Thodore de Banville et, de la
part de Sainte-Beuve, le secrtaire de celui-ci, M. Jules Troubat. Au
moment dont il est question, fin 1871, nos assises se tenaient au
premier tage d'un marchand de vins tabli au coin de la rue Bonaparte
et de la place Saint-Sulpice, vis--vis d'un libraire d'occasion (rue
Bonaparte) et (rue du Vieux-Colombier) d'un ngociant [en] objets
religieux. Au dner du Bon Bock, dit donc M. Maurras, ses reparties (
Rimbaud) causaient de grands scandales. Ernest d'Hervilly le rappelait
en vain  la raison. CARJAT LE MIT  LA PORTE. Rimbaud attendit
_patiemment_  la porte et Carjat reut  la sortie un bon (je retiens
bon) coup de canne  pe DANS LE VENTRE.

Je n'ai pas  invoquer le tmoignage de d'Hervilly qui est un cher pote
et un cher ami, parce qu'il n'a jamais t plus l'auteur d'une
intervention absurdement inutile que l'objet d'une insulte ignoble
publie sans la plus simple pudeur, non plus que sans la moindre
conscience du faux ou du vrai dans la prface de l'dition Genonceaux;
ni celui de M. Carjat lui-mme, par trop juge et partie, ni celui des
encore assez nombreux survivants d'une scne assurment peu glorieuse
pour Rimbaud, mais dmesurment grossie et dnature jusqu' la plus
complte calomnie.

Voici donc un rcit succinct, mais vrai jusque dans le moindre dtail,
du drame en question: ce soir-l, aux _Vilains Bonshommes_, on avait
lu beaucoup de vers aprs le dessert et le caf. Beaucoup de vers, mme
 la fin d'un dner (plutt modeste), ce n'est pas toujours des moins
fatigants, particulirement quand ils sont un peu bien dclamatoires
comme ceux dont _vraiment_ il s'agissait (et non du bon pote Jean
Aicard). Ces vers taient d'un monsieur qui faisait beaucoup de sonnets
 l'poque et de qui le nom m'chappe.

Et, sur le dbut suivant, aprs passablement d'autres choses d'autres
gens:

    _On dirait des soldats d'Agrippa d'Aubign
    Aligns au cordeau par Philibert Delorme..._

Rimbaud eut le tort incontestable de protester d'abord entre haut et bas
contre la prolongation d' la fin abusives rcitations. Sur quoi M.
Etienne Carjat, le photographe pote de qui le rcitateur tait l'ami
littraire et artistique, s'interposa trop vite et trop vivement  mon
gr, traitant l'interrupteur de gamin. Rimbaud qui ne savait supporter
la boisson, et que l'on avait contract dans ces agapes pourtant
modres, la mauvaise habitude de gter au point de vue du vin et des
liqueurs,--Rimbaud qui se trouvait gris, prit mal la chose, se saisit
d'une canne  pe  moi qui tait derrire nous, voisins immdiats et,
par-dessus la table large de prs de deux mtres, dirigea vers M. Carjat
qui se trouvait en face ou tout comme, la lame dgaine qui ne fit pas
heureusement de trs grands ravages, puisque le sympathique ex-directeur
du _Boulevard_ ne reut, si j'en crois ma mmoire qui est excellente
dans ce cas, qu'une raflure trs lgre  une main.

Nanmoins l'alarme fut grande et la tentative trs regrettable, vite et
plus vite encore rprime. J'arrachai la lame au furieux, la brisai sur
mon genou et confiai, devant rentrer de trs bonne heure chez moi, le
[gamin]  moiti dgris maintenant, au peintre bien connu, Michel de
l'Hay, alors dj un solide gaillard en outre d'un tout jeune homme des
plus remarquablement beaux qu'il soit donn de voir, qui eut tt fait de
reconduire  son domicile de la rue Campagne-Premire, en le chapitrant
d'importance, notre jeune intoxiqu de qui l'accs de colre ne tarda
pas  se dissiper tout  fait, avec les fumes du vin et de l'alcool,
dans le sommeil rparateur de la seizime anne.

Avant de lcher tout  fait M. Charles Maurras, je lui demanderai de
expliquer sur un malheureux membre de phrase de lui me concernant.

 propos de la question d'ailleurs subsidiaire de savoir si Rimbaud
tait beau ou laid, M. Maurras qui ne l'a jamais vu et qui le trouve
laid, d'aprs des tmoins plus rassis que votre serviteur, me
blmerait presque, ma parole d'honneur! d'avoir dit qu'il avait
(Rimbaud) un visage parfaitement ovale d'ange en exil, une forte bouche
rouge au pli amer et (_in cauda venenum!_) des jambes sans rivales.

a c'est, je veux bien le croire, idiot sans plus, autrement, quoi?
Voici toujours _ma_ phrase sur les jambes en question, extraite des
_Homme d'aujourd'hui_. Au surplus, lisez toute la petite biographie.
Elle rpond  tout d'_avance_, et cote deux sous.

... Des projets pour la Russie, une anicroche  Vienne (Autriche),
quelques mois en France, d'Arras et Douai  Marseille, et le Sngal
vers lequel berc par un naufrage[;] puis la Hollande, 1879-80; vu
dcharger des voitures de moisson dans une ferme  sa mre, entre
Attigny et Vouziers, et arpenter ces routes maigres de ses JAMBES SANS
RIVALES.

Voyons, M. Maurras, est-ce bien de bonne foi votre confusion entre
infatigabilit... et autre chose?

--Ouf! j'en ai fini avec les petites (et grosses) infamies qui, de
rgions prtendues uniquement littraires, s'insinueraient dans la vie
prive pour s'y installer, et veuillez, lecteur, me permettre de
m'tendre un peu, maintenant qu'on a brl quelque sucre, sur le pur
plaisir intellectuel de vous parler du prsent ouvrage qu'on peut ne pas
aimer, ni mme admirer, mais qui a droit  tout respect en tout
consciencieux examen?

On a laiss les pices objectionables au point de vue bourgeois, car le
point de vue chrtien et surtout catholique dont je m'honore d'tre un
des plus indignes peut-tre mais  coup sr le plus sincre tenant, me
semble suprieur et doit tre cart--j'entends, notamment les
_Premires Communions_, les _Pauvres  l'glise_ (pour mon compte,
j'eusse nglig cette pice brutale ayant pourtant ceci:

            _... Les malades du foie
    Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bnitiers._


Quant aux _Premires Communions_ dont j'ai svrement parl dans mes
_Potes maudits_  cause de certains vers affreusement blasphmateurs,
c'est si beau!... n'est-ce pas?  travers tant de coup[ables] choses...
n'est ce pas?

Pour le reste de ce que j'aime parfaitement, le _Bateau ivre_, les
_Effars_, les _Chercheuses de poux_ et, bien aprs, les _Assis_ aussi,
parbleu! un peu fumiste, mais si beau de dtails; _Sonnet de Voyelles_
qui a fait faire  M. Rn Ghill de ses mirobolantes thories, et
l'ardent _Faune_ [illisible] est parfait de fauves,--en libert! et
encore une fois, je vous le prsente, ce numro, comme autrefois dans
ce petit journal de combat mort en pleine brche _Lutce_, de tout mon
coeur, de toute mon me et de toutes mes forces.

On a cru devoir, videmment dans un but de rhabilitation qui n'a rien 
voir ni avec la vie honorable ni avec l'oeuvre trs intressante,
[illisible] ouvrir le volume par une pice intitule _trennes des
Orphelins_, laquelle assez longue pice, dans le got un peu Guiraud
avec dj des beauts tout autres. Ceci qui vaut du Desbordes-Valmore:

    _Les tout petits enfants ont le coeur si sensible!_

Cela:

    _La bise sous le seuil a fini par se taire..._

qui est d'un net et d'un vrai, quant  ce qui concerne un beau jour de
premier janvier. Surtout une facture solide, mme un peu trop, qui dit
l'extrme jeunesse de l'auteur quand il s'en servit d'aprs la formule
parnassienne exagre.

On a cru aussi devoir intercaler de gr ou de force un trop long pome:
_Le Forgeron_, dat des _Tuileries vers le 10 aot 1792_, o vraiment
c'est trop dmoc-soc [illisible], par trop dmod, mme en 1870 o ce
fut crit; mais l'auteur, direz-vous, tait si, si jeune! Mais,
rpondrais-je, tait-ce une raison pour publier cette chose faite 
coups de mauvaises lectures dans des manuels suranns ou de trop
moisis historiens? Je ne m'empresse pas moins d'ajouter qu'il y a l
encore de trs beaux vers. Parbleu! avec cet tre-l!

Cette caricature de Louis XVI, d'abord:

    _Et prenant ce gros-l dans son regard farouche._

Cette autre encore;

    _Or le bon roi, debout sur son ventre, tait ple._

Ce cri bien dans le ton juste, trop rare ici:

    _On ne veut pas de nous dans les boulangeries_

Mais j'avoue prfrer telles pices purement jolies, mais alors trs
jolies, d'une joliesse sauvageonne ou sauvage tout  fait alors presque
aussi belles que les _Effars_ ou que les Assis.

Il y a, dans ce ton, _Ce qui relient Nina_, vingt-neuf strophes, plus de
cent vers, sur un [rh]ythme sautilleur avec des gentillesse  tout bout
de champ:

    _Dix-sept ans! tu seras heureuse!
                 les grands prs,
    La grande campagne amoureuse!
                --Dis, viens plus prs!...
    . . . . . . . . . . . . . .
    Puis comme une petite morte
                Le coeur pm
    Tu me dirais que je te porte
                L'oeil mi-ferm..._

Et, aprs la promenade au bois... et la rsurrection de la _petite
morte_, l'entre dans le village o _ sentirait le laitage_, une
table pleine d'un rhythme lent d'haleine, et de grands dos, un
intrieur  la Tniers:

    _Les lunettes de la grand-mre
           Et son nez long
    Dans son missel..._
    . . . . . . . . . . . . . .

Aussi la _Comdie en trois baisers:_

    . . . . . . . . . . . . . .
    _Elle tait fort dshabille
    Et de grands arbres indiscrets.
    Aux vitres penchaient leur feuille
    Malinement, tout prs, tout prs._

_Sensation_, o le pote adolescent va loin, bien loin, comme un
bohmien

    _Par la nature, heureux comme avec une femme..._

Roman:

    _On n'est pas srieux quand on a dix-sept ans._

Ce qu'il y a d'amusant, c'est que Rimbaud, quand il crivait ce vers,
n'avait pas encore seize ans. videmment il se vieillissait pour mieux
plaire  quelque belle... de, trs probablement, son imagination.

_Ma Bohme_, la plus gentille sans doute de ces gentilles choses:

    _Comme des lyres je tirai les lastiques
    De mes souliers blesss, un pied prs de mon coeur_...

Mes _Petites amoureuses_, les _Potes de sept ans_, frres franchement
douloureux des _Chercheuses de poux_:

    _Et la mre fermant le livre du devoir
    S'en allait satisfaite et trs fire sans voir
    Dans les yeux bleus et sous le front plein d'minences
    L'me de son enfant livre aux rpugnances._
    . . . . . . . . . . . . . .

Quant aux quelques morceaux en prose qui terminent le volume, je les
eusse retenus pour les publier dans une nouvelle dition des oeuvres en
prose. Ils sont d'ailleurs merveilleux, mais tout  fait dans la note
des _Illuminations_ et de la _Saison en Enfer_. Je l'ai dit tout 
l'heure et je sais que je ne suis pas le seul  le penser: Rimbaud en
prose est peut-tre suprieur  celui en vers...

J'ai termin, je crois avoir termin ma tche de prfacier. De la vie de
l'homme j'ai parl suffisamment. De son oeuvre je reparlerai peut-tre
encore.

Mon dernier mot ne peut-tre ici que ceci: Rimbaud fut un pote mort
jeune ( dix-huit ans, puisque n  Charleville[--le 20] Octobre
1854--nous n'avons pas de vers de lui [postrieur]  1872.) mais vierge
de toute platitude ou dcadence--comme il fut un homme mort jeune aussi
[( trente] sept ans [le] 10 Novembre 1891  l'hpital de la Conception
de Marseille), mais dans son voeu bien formul d'indpendance et de haut
ddain de n'importe quelle adhsion  ce qu'il ne lui plaisait pas de
faire ni d'tre.

  Paul VERLAINE.




POESIES COMPLTES


DE CE LIVRE

IL A T TIR

_25 exemplaires numrots sur hollande._




ARTHUR RIMBAUD

POSIES

COMPLTES

PARIS

LON VANIER, LIBRAIRE-DITEUR 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1895

Tous droits rservs.




LES TRENNES DES ORPHELlNS


I

    La chambre est pleine d'ombre; on entend vaguement
    De deux enfants le triste et doux chuchotement.
    Leur front se penche, encor, alourdi par le rve,
    Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulve...
    --Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux;
    Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux;
    Et la nouvelle anne,  la suite brumeuse,
    Laissant traner les plis de sa robe neigeuse,
    Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant...


II

    Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
    Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
    Ils coutent, pensifs, comme un lointain murmure...
    Ils tressaillent souvent  la claire voix d'or
    Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
    Son refrain mtallique en son globe de verre...
    --Puis, la chambre est glace... on voit traner  terre,
    pars autour des lits, des vtements de deuil:
    L'pre bise d'hiver qui se lamente au seuil,
    Souffle dans le logis son haleine morose!
    On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...
    --Il n'est donc point de mre  ces petits enfants,
    De mre au frais sourire, aux regards triomphants?
    Elle a donc oubli, le soir, seule et penche,
    D'exciter une flamme  la cendre arrache,
    D'amonceler sur eux la laine et l'dredon
    Avant de les quitter en leur criant: pardon.
    Elle n'a point prvu la froideur matinale,
    Ni bien ferm le seuil  la bise hivernale?...
    --Le rve maternel, c'est le tide tapis,
    C'est le nid cotonneux o les enfants tapis,
    Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
    Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches.
    --Et l,--c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur
    O les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur;
    Un nid que doit avoir glac la bise amre...


III

    Votre coeur l'a compris:--ces enfants sont sans mre,
    Plus de mre au logis!--et le pre est bien loin!...
    --Une vieille servante, alors, en a pris soin:
    Les petits sont tout seuls en la maison glace;
    Orphelins de quatre ans, voil qu'en leur pense
    S'veille, par degrs, un souvenir riant...
    C'est comme un chapelet qu'on grne en priant:
    --Ah! quel beau matin, que ce matin des trennes!
    Chacun, pendant la nuit, avait rv des siennes
    Dans quelque songe trange o l'on voyait joujoux,
    Bonbons habills d'or, tincelants bijoux,
    Tourbillonner, danser une danse sonore,
    Puis fuir sous les rideaux, puis reparatre encore!
    On s'veillait matin, on se levait joyeux,
    La lvre affriande, en se frottant les yeux...
    On allait, les cheveux emmls sur la tte,
    Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fte
    Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
    Aux portes des parents tout doucement toucher...
    On entrait!... Puis alors les souhaits... en chemise,
    Les baisers rpts, et la gat permise?


IV

    Ah! c'tait si charmant, ces mots dits tant de fois!
    --Mais comme il est chang, le logis d'autrefois:
    Un grand feu ptillait, clair, dans la chemine,
    Toute la vieille chambre tait illumine;
    Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
    Sur les meubles vernis aimaient  tournoyer...
    --L'armoire tait sans clefs!... sans clefs, la grande armoire
    On regardait souvent sa porte brune et noire...
    Sans clefs!... c'tait trange!... On rvait bien des fois
    Aux mystres dormant entre ses flancs de bois,
    Et l'on croyait our, au fond de la serrure
    Bante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure
    --La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui
    Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui;
    Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises:
    Partant point de baisers, point de douces surprises!
    Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux!
    --Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus
    Silencieusement tombe une larme amre,
    ils murmurent: Quand donc reviendra notre mre?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


V

    Maintenant, les petits sommeillent tristement:
    Vous diriez,  les voir, qu'ils pleurent en dormant,
    Tant leurs yeux sont gonfls et leur souffle pnible!
    Les tout petits enfants ont le coeur si sensible!
    --Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
    Et dans ce lourd sommeil mit un rve joyeux,
    Un rve si joyeux, que leur lvre mi-close,
    Souriante, semblait murmurer quelque chose...
    Ils rvent que, penchs sur leur petit bras rond,
    Doux geste du rveil, ils avancent le front,
    Et leur vague regard tout autour d'eux repose...
    Ils se croient endormis dans un paradis rose...
    Au foyer plein d'clairs chante gament le feu...
    Par la fentre on voit l-bas un beau ciel bleu;
    La nature s'veille et de rayons s'enivre...
    La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
    A des frissons de joie aux baisers du soleil...
    Et dans le vieux logis tout est tide et vermeil:
    Des sombres vtements ne jonchent plus la terre,
    La bise sous le seuil a fini par se taire.
    On dirait qu'une fe a pass dans cela!...
    --Les enfants, tout joyeux, ont jet deux cris... L,
    Prs du lit maternel, sous un beau rayon rose,
    L, sur le grand tapis, resplendit quelque chose...
    Ce sont des mdaillons argents, noirs et blancs,
    De la nacre et du jais aux reflets scintillants:
    Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
    Ayant trois mots gravs en or:  NOTRE MRE!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  2 janvier 1870




VOYELLES


    A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
    Je dirai quelque jour vos naissances latentes,
    A, noir corset velu des mouches clatantes
    Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

    Golfe d'ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes,
    Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles
    I, pourpres, sang crach, rire des lvres belles
    Dans la colre ou les ivresses pnitentes;

    U, cycles, vibrements divins des mers virides,
    Paix des ptis sems d'animaux, paix des rides
    Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;

    O, suprme Clairon plein de strideurs tranges,
    Silences traverss des Mondes et des Anges:
    --O l'Omga, rayon violet de Ses Yeux!




ORAISON DU SOIR


    Je vis assis tel qu'un ange aux mains d'un barbier,
    Empoignant une chope  fortes cannelures,
    L'hypogastre et le col cambrs, une Gambier
    Aux dents, sous l'air gonfl d'impalpables voilures.

    Tels que les excrments chauds d'un vieux colombier
    Mille rves en moi font de douces brlures;
    Puis par instants mon coeur triste est comme un aubier
    Qu'ensanglante l'or jaune et sombre des coulures.

    Puis quand j'ai raval mes rves avec soin,
    Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
    Et me recueille pour lcher l'cre besoin.

    Doux comme le Seigneur du cdre et des hysopes,
    Je pisse vers les cieux bruns trs haut et trs loin,
    Avec l'assentiment des grands hliotropes.




LES ASSIS


    Noirs de loupes, grls, les yeux cercls de bagues
    Vertes, leurs doigts boulus crisps  leurs fmurs,
    Le sinciput plaqu de hargnosits vagues
    Comme les floraisons lpreuses des vieux murs,

    Ils ont greff dans des amours pileptiques
    Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
    De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques
    S'entrelacent pour les matins et pour les soirs.

    Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs siges,
    Sentant les soleils vifs percaliser leur peaux,
    Ou les yeux  la vitre o se fanent les neiges,
    Tremblant du tremblement douloureux des crapauds.

    Et les Siges leur ont des bonts; culotte
    De brun, la paille cde aux angles de leurs reins.
    L'me des vieux soleils s'allume, emmaillote
    Dans ces tresses d'pis o fermentaient les grains.

    Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
    Les dix doigts sous leur sige aux rumeurs de tambour
    S'coutent clapoter des barcarolles tristes
    Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

    Oh! ne les faites pas lever! C'est le naufrage.
    Ils surgissent, grondant comme des chats giffls,
    Ouvrant lentement leurs omoplates,  rage!
    Tout leur pantalon bouffe  leurs reins boursoufls.

    Et vous les coutez cognant leurs ttes chauves
    Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors
    Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves
    Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors.

    Puis ils ont une main invisible qui tue;
    Au retour, leur regard filtre ce venin noir
    Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue,
    Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

    Assis, les poings crisps dans des manchettes sales,
    Ils songent  ceux-l qui les ont fait lever,
    Et de l'aurore au soir des grappes d'amygdales
    Sous leurs mentons chtifs s'agitent  crever.

    Quand l'austre sommeil a baiss leurs visires
    Ils rvent sur leurs bras de siges fconds,
    De vrais petits amours de chaises en lisires
    Sur lesquelles de fiers bureaux seront bords.

    Les fleurs d'encre, crachant des pollens en virgules,
    Les bercent le long des calices accroupis,
    Tels qu'au fil des glaeuls le vol des libellules,
    --Et leur membre s'agace  des barbes d'pis!




LES EFFARS

    Noirs dans la neige et dans la brume,
    Au grand soupirail qui s'allume,
        Leurs culs en rond,

     genoux, cinq petits,--misre!--
    Regardent le boulanger faire
        Le lourd pain blond...

    Ils voient le fort bras blanc qui tourne
    La pte grise, et qui l'enfourne
        Dans un trou clair.

    Ils coutent le bon pain cuire
    Le boulanger au gras sourire
        Chante un vieil air.

    Ils sont blottis, pas un ne bouge,
    Au souffle du soupirail rouge,
        Chaud comme un sein.

    Et quand, pendant que minuit sonne,
    Faonn, ptillant et jaune,
        On sort le pain;

    Quand, sous les poutres enfumes,
    Chantent les crotes parfumes,
        Et les grillons;

    Que ce trou chaud souffle la vie;
    Ils ont leur me si ravie
        Sous leurs haillons,

    Ils se ressentent si bien vivre,
    Les pauvres petits pleins de givre!
        --Qu'ils sont l, tous,

    Collant leurs petits museaux roses
    Au grillage, chantant des choses,
        Entre les trous,

    Mais bien bas,--comme une prire...
    Replis vers cette lumire
        Du ciel rouvert,

    --Si fort, qu'ils crvent leur culotte,
    --Et que leur lange blanc tremblotte
        Au vent d'hiver...

20 septembre 1870.




LES CHERCHEUSES DE POUX


    Quand le front de l'enfant plein de rouges tourmentes,
    Implore l'essaim blanc des rves indistincts,
    Il vient prs de son lit deux grandes soeurs charmantes
    Avec de frles doigts aux ongles argentins.

    Elles assoient l'enfant devant une croise
    Grande ouverte o l'air bleu baigne un fouillis de fleurs,
    Et dans ses lourds cheveux o tombe la rose
    Promnent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

    Il coute chanter leurs haleines craintives
    Qui fleurent de longs miels vgtaux et ross
    Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives
    Reprises sur la lvre ou dsirs de baisers.

    Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
    Parfums; et leurs doigts lectriques et doux
    Font crpiter parmi ses grises indolences
    Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

    Voil que monte en lui le vin de la Paresse,
    Soupir d'harmonica qui pourrait dlirer;
    L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
    Sourdre et mourir sans cesse un dsir de pleurer.




BATEAU IVRE


    Comme je descendais des Fleuves impassibles
    Je ne me sentis plus guid par les haleurs;
    Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
    Les ayant clous nus aux poteaux de couleurs.

    J'tais insoucieux de tous les quipages,
    Porteur de bls flamands ou de cotons anglais.
    Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
    Les Fleuves m'ont laiss descendre o je voulais.

    Dans les clapotements furieux des mares,
    Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
    Je courus! Et les Pninsules dmarres,
    N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

    La tempte a bni mes veils maritimes.
    Plus lger qu'un bouchon j'ai dans sur les flots
    Qu'on appelle rouleurs ternels de victimes,
    Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots.

    Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures
    L'eau verte pntra ma coque de sapin
    Et des taches de vins bleus et des vomissures
    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

    Et ds lors je me suis baign dans le pome
    De la mer, infus d'astres et latescent,
    Dvorant les azurs verts o, flottaison blme
    Et ravie, un noy pensif parfois descend,

    O, teignant tout  coup les bleuits, dlires
    Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
    Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,
    Fermentent les rousseurs amres de l'amour.

    Je sais les cieux crevant en clairs, et les trombes,
    Et les ressacs, et les courants, je sais le soir,
    L'aube exalte ainsi qu'un peuple de colombes,
    Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir.

    J'ai vu le soleil bas tach d'horreurs mystiques
    Illuminant de longs figements violets,
    Pareils  des acteurs de drames trs antiques,
    Les flots roulant au loin leurs frissons de volets;

    J'ai rv la nuit verte aux neiges blouies,
    Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,
    La circulation des sves inoues
    Et l'veil jaune et bleu des phosphores chanteurs.

    J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
    Hystriques, la houle  l'assaut des rcifs,
    Sans songer que les pieds lumineux des Maries
    Pussent forcer le muffle aux Ocans poussifs;

    J'ai heurt, savez-vous? d'incroyables Florides,
    Mlant aux fleurs des yeux de panthres, aux peaux
    D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
    Sous l'horizon des mers,  de glauques troupeaux;

    J'ai vu fermenter les marais normes, nasses
    O pourrit dans les joncs tout un Lviathan,
    Des croulements d'eaux au milieu des bonaces
    Et les lointains vers les gouffres cataractant!

    Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises!
    chouages hideux au fond des golfes bruns
    O les serpents gants dvors des punaises
    Choient des arbres tordus avec de noirs parfums!

    J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
    Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants,
    Des cumes de fleurs ont bni mes drades
    Et d'ineffables vents m'ont ail par instants.

    Parfois, martyr lass des ples et des zones,
    La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
    Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
    Et je restais ainsi qu'une femme  genoux,

    Presqu'le ballottant sur mes bords les querelles
    Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,
    Et je voguais lorsqu' travers mes liens frles
    Des noys descendaient dormir  reculons.

    Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
    Jet par l'ouragan dans l'ther sans oiseau,
    Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
    N'auraient pas repch la carcasse ivre d'eau,

    Libre, fumant, mont de brumes violettes,
    Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
    Qui porte, confiture exquise aux bons potes,
    Des lichens de soleil et des morves d'azur,

    Qui courais tach de lunules lectriques,
    Plante folle, escort des hippocampes noirs,
    Quand les Juillets faisaient croler  coups de triques
    Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,

    Moi qui tremblais, sentant geindre  cinquante lieues
    Le rut des Bhmots et des Maelstroms pais,
    Fileur ternel des immobilits bleues,
    Je regrette l'Europe aux anciens parapets.

    J'ai vu des archipels sidraux! Et des les
    Dont les cieux dlirants sont ouverts au vogueur:
    --Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
    Million d'oiseaux d'or,  future Vigueur?

    Mais, vrai, j'ai trop pleur! Les aubes sont navrantes,
    Toute lune est atroce et tout soleil amer.
    L'cre amour m'a gonfl de torpeurs enivrantes.
    Oh! que ma quille clate! Oh! que j'aille  la mer!

    Si je dsire une eau d'Europe, c'est la flache
    Noire et froide o, vers le crpuscule embaum,
    Un enfant accroupi, plein de tristesse, lche
    Un bateau frle comme un papillon de mai.

    Je ne puis plus, baign de vos langueurs,  lames,
    Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
    Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
    Ni nager sous les yeux horribles des pontons!




LES PREMIRES COMMUNIONS


I

    Vraiment, c'est bte, ces glises de villages
    O quinze laids marmots, encrassant les piliers,
    coutent, grasseyant les divins babillages,
    Un noir grotesque dont fermentent les souliers.
    Mais le soleil veille,  travers les feuillages,
    Les vieilles couleurs des vitraux ensoleills,

    La pierre sent toujours la terre maternelle,
    Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux
    Dans la campagne en rut qui frmit, solennelle,
    Portant, prs des bls lourds, dans les sentiers sreux,
    Ces arbrisseaux brls o bleuit la prunelle,
    Des noeuds de mriers noirs ou de rosiers furieux.

    Tous les cent ans, on rend ces granges respectables
    Par un badigeon d'eau bleue et de lait caill.
    Si des mysticits grotesques sont notables
    Prs de la Notre-Dame ou du saint empaill,
    Des mouches sentant bon l'auberge et les tables
    Se gorgent de cire au plancher ensoleill.

    L'enfant se doit surtout  la maison, famille
    Des soins nafs, des bons travaux abrutissants,
    Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille
    O le Prtre du Christ a mis ses doigts puissants.
    On paie au Prtre un toit ombr d'une charmille
    Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts bruissants.

    Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes
    Sous le Napolon ou le Petit Tambour,
    Quelque enluminure o les Josephs et les Marthes
    Tirent la langue avec un excessif amour
    Et qui joindront aux jours de science deux cartes,
    Ces deux seuls souvenirs lui restent du grand jour.

    Les filles vont toujours  l'glise, contentes
    De s'entendre appeler garces par les garons
    Qui font du genre, aprs messe et vpres chantantes,
    Eux, qui sont destins au chic des garnisons,
    Ils narguent au caf les maisons importantes,
    Blouss neuf et gueulant d'effroyables chansons.

    Cependant le cur choisit, pour les enfances,
    Des dessins; dans son clos, les vpres dites, quand
    L'air s'emplit du lointain nasillement des danses,
    Il se sent, en dpit des clestes dfenses,
    Les doigts de pied ravis et le mollet marquant...
    --La nuit vient, noir pirate au ciel noir dbarquant.


II

    Le prtre a distingu, parmi les catchistes
    Congrgs des faubourgs ou des riches quartiers,
    Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,
    Front jaune. Ses parents semblent de doux portiers.
    Au grand jour, la marquant parmi les catchistes,
    Dieu fera, sur son front, neiger ses bnitiers.

    La veille du grand jour, l'enfant se fait malade
    Mieux qu' l'glise haute aux funbres rumeurs.
    D'abord le frisson vient, le lit n'tant pas fade,
    Un frisson surhumain qui retourne: Je meurs...

    Et, comme un vol d'amour fait  ses soeurs stupides,
    Elle compte, abattue et les mains sur son coeur,
    Ses Anges, ses Jsus et ses Vierges nitides,
    Et, calmement, son me a bu tout son vainqueur.

    Adona!... Dans les terminaisons latines
    Des cieux moirs de vert baignent les Fronts vermeils
    Et tachs du sang pur des clestes poitrines,
    De grands linges neigeux tombent sur les soleils.

    Pour ses virginits prsentes et futures
    Elle mord aux fracheurs de ta Rmission;
    Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures
    Tes pardons sont glacs,  Reine de Sion.


III

    Puis la Vierge n'est plus que la Vierge du livre;
    Les mystiques lans se cassent quelquefois,
    Et vient la pauvret des images que cuivre
    L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois.

    Des curiosits vaguement impudiques
    pouvantent le rve aux chastes bleuits
    Qui sont surpris autour des clestes tuniques
    Du linge dont Jsus voile ses nudits.

    Elle veut, elle veut pourtant, l'me en dtresse,
    Le front dans l'oreiller creus par les cris sourds,
    Prolonger les clairs suprmes de tendresse
    Et bave...--L'ombre emplit les maisons et les cours,

    Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite et cambre
    Les reins, et d'une main ouvre le rideau bleu
    Pour amener un peu la fracheur de la chambre
    Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu.


IV

     son rveil,--minuit,--la fentre tait blanche
    Devant le soleil bleu des rideaux illuns;
    La vision la prit des langueurs du Dimanche,
    Elle avait rv rouge. Elle saigna du nez,

    Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse,
    Pour savourer en Dieu son amour revenant,
    Elle eut soif de la nuit o s'exalte et s'abaisse
    Le coeur, sous l'oeil des cieux doux, en les devinant;

    De la nuit, Vierge-Mre impalpable qui baigne
    Tous les jeunes mois de ses silences gris;
    Elle eut soif de la nuit forte o le coeur qui saigne
    coute sans tmoin sa rvolte sans cris.

    Et, faisant la victime et la petite pouse,
    Son toile la vit, une chandelle aux doigts,
    Descendre dans la cour o schait une blouse,
    Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.


V

    Elle passa sa nuit Sainte dans les latrines.
    Vers la chandelle, aux trous du toit, coulait l'air blanc
    Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines
    En de d'une cour voisine s'croulant.

    La lucarne faisait un coeur de lueur vive
    Dans la cour o les cieux bas plaquaient d'ors vermeils
    Les vitres; les pavs puant l'eau de lessive
    Souffraient l'ombre des toits bords de noirs sommeils.


VI

    Qui dira ces langueurs et ces pitis immondes
    Et ce qui lui viendra de haine,  sales fous,
    Dont le travail divin dforme encor les mondes
    Quand la lpre,  la fin, rongera ce corps doux,

    Et quand, ayant rentr tous ces noeuds d'hystries
    Elle verra, sous les tristesses du bonheur,
    L'amant rver au blanc million de Maries
    Au matin de la nuit d'amour, avec douleur!


VII

    Sais-tu que je t'ai fait mourir? J'ai pris ta bouche,
    Ton coeur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez,
    Et moi je suis malade. Oh! je veux qu'on me couche
    Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvs!

    J'tais bien jeune, et Christ a souill mes haleines,
    Il me bonda jusqu' la gorge de dgots;
    Tu baisais mes cheveux profonds comme des laines,
    Et je me laissais faire!... Oh! va... c'est bon pour vous,

    Hommes! qui songez peu que la plus amoureuse
    Est, dans sa conscience, aux ignobles terreurs
    La plus prostitue et la plus douloureuse
    Et que tous nos lans vers vous sont des erreurs.

    Car ma communion premire est bien passe!
    Tes baisers, je ne puis jamais les avoir bus.
    Et mon coeur et ma chair par ta chair embrasse
    Fourmillent du baiser putride de Jsus...


VIII

    Alors l'me pourrie et l'me dsole
    Sentiront ruisseler tes maldictions.
    --Ils avaient couch sur ta haine inviole
    Echapps, pour la mort, des justes passions.

    Christ,  Christ, ternel voleur des nergies,
    Dieu qui, pour deux mille ans, vouas,  ta pleur,
    Clous au sol, de honte et de cphalalgies,
    Ou renverss, les fronts des Femmes de douleur.

Juillet 1871.




L'ORGIE PARISIENNE

OU

PARIS SE REPEUPLE


     lches, la voil! dgorgez dans les gares!
    Le soleil expia de ses poumons ardents
    Les boulevards qu'un soir comblrent les Barbares
    Voil la Cit belle assise  l'occident!

    Allez! on prviendra les reflux d'incendie,
    Voil les quais! voil les boulevards! voil,
    Sur les maisons, l'azur lger qui s'irradie,
    Et qu'un soir la rougeur des bombes toila.

    Cachez les palais morts dans des niches de planches
    L'ancien jour effar rafrachit vos regards.
    Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,
    Soyez fous, vous serez drles, tant hagards!

    Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
    Le cri des maisons d'or vous rclame. Volez!
    Mangez! voici la nuit de joie aux profonds spasmes
    Qui descend dans la rue,  buveurs dsols,

    Buvez. Quand La lumire arrive intense et folle
    Fouillant  vos cts les luxes ruisselants,
    Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole,
    Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,

    Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes!
    coutez l'action des stupides hoquets
    Dchirants. coutez, sauter aux nuits ardentes
    Les idiots rleux, vieillards, pantins, laquais!

     coeurs de salet, bouches pouvantables,
    Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs!
    Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables...
    Vos ventres sont fondus de hontes,  Vainqueurs!

    Ouvrez votre narine aux superbes nauses!
    Trempez de poisons forts les cordes de vos cous!
    Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croises
    Le Pote vous dit:  lches, soyez fous!

    Parce que vous fouillez le ventre de la Femme
    Vous craignez d'elle encore une convulsion
    Qui crie, asphyxiant votre niche infme
    Sur sa poitrine, en une horrible pression.

    Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
    Qu'est-ce que a peut faire  la pudeur Paris,
    Vos mes et vos corps, vos poisons et vos loques?
    Elle se secouera de vous, hargneux pourris!

    Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles
    Les flancs morts, rclamant votre argent, perdus,
    La rouge courtisane aux seins gros des batailles,
    Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus!

    Quand tes pieds ont dans si fort dans les colres,
    Paris! quand tu reus tant de coups de couteau,
    Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires,
    Un peu de la bont du fauve renouveau,

     cit douloureuse,  cit quasi morte,
    La tte et les deux seins jets vers l'Avenir
    Ouvrant sur ta pleur ses milliards de portes,
    Cit que le Pass sombre pourrait bnir:

    Corps remagntis pour les normes peines,
    Tu rebois donc la vie effroyable! tu sens
    Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
    Et sur ton clair amour rder les doigts glaants!

    Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides
    Ne gneront pas plus ton souffle de Progrs
    Que les Stryx n'teignaient l'oeil des Cariatides
    O des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrs.

    Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
    Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cit
    Ulcre plus puant  la Nature verte,
    Le Pote te dit Splendide est ta Beaut!

    L'orage t'a sacre suprme posie;
    L'immense remuement des forces te secourt;
    Ton oeuvre bout, la mort gronde, Cit choisie!
    Amasse les strideurs au coeur du clairon lourd.

    Le Pote prendra le sanglot des Infmes,
    La haine des Forats, la clameur des maudits;
    Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes.
    Ses strophes bondiront, voil! voil! bandits!

    --Socit, tout est rtabli:--les orgies
    Pleurent leur ancien rle aux anciens lupanars:
    Et les gaz en dlire aux murailles rougies
    Flambent sinistrement vers les azurs blafards!

Mai 1871.




ACCROUPISSEMENTS


    Bien tard, quand il se sent l'estomac coeur,
    Le frre Milotus un oeil  la lucarne
    D'o le soleil, clair comme un chaudron rcur,
    Lui darde une migraine et fait son regard darne,
    Dplace dans les draps son ventre de cur.

    Il se dmne sous sa couverture grise
    Et descend ses genoux  son ventre tremblant,
    Effar comme un vieux qui mangerait sa prise,
    Car il lui faut, le poing  l'anse d'un pot blanc,
     ses reins largement retrousser sa chemise!

    Or, il s'est accroupi frileux, les doigts de pied
    Replis grelottant au clair soleil qui plaque
    Des jaunes de brioches aux vitres de papiers,
    Et le nez du bonhomme o s'allume la laque
    Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
    Au ventre: il sent glisser ses cuisses dans le feu
    Et ses chausses roussir et s'teindre sa pipe;
    Quelque chose comme un oiseau remue un peu
     son ventre serein comme un morceau de tripe!

    Autour, dort un fouillis de meubles abrutis
    Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres,
    Des escabeaux, crapauds tranges, sont blottis
    Aux coins noirs: des buffets ont des gueules de chantres
    Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles apptits.

    L'coeurante chaleur gorge la chambre troite,
    Le cerveau du bonhomme est bourr de chiffons,
    Il coute les poils pousser dans sa peau moite
    Et parfois en hoquets fort gravement bouffons
    S'chappe, secouant son escabeau qui boite...

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Et le soir aux rayons de lune qui lui font
    Aux contours du cul des bavures de lumire,
    Une ombre avec dtails s'accroupit sur un fond
    De neige rose ainsi qu'une rose trmire...
    Fantasque, un nez poursuit Vnus au ciel profond.




LES PAUVRES  L'GLISE


    Parqus entre des bancs de chne, aux coins d'glise
    Qu'attidit puamment leur souffle, tous leurs yeux
    Vers le coeur ruisselant d'orrie et la matrise
    Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux;

    Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire,
    Heureux, humilis comme des chiens battus,
    Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
    Tendent leurs oremus risibles et ttus.

    Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses;
    Aprs les six jours noirs o Dieu les fait souffrir!
    Elles bercent, tordus dans d'tranges pelisses,
    Des espces d'enfants qui pleurent  mourir;

    Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
    Une prire aux yeux et ne priant jamais,
    Regardent parader mauvaisement un groupe
    De gamines avec leurs chapeaux dforms.

    Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote:
    C'est bon. Encore une heure; aprs, les maux sans nom
    --Cependant, alentour, geint, nazille, chuchote
    Une collection de vieilles  fanons;

    Ces effars y sont et ces pileptiques
    Dont on se dtournait hier aux carrefours;
    Et, fringalant du nez dans des missels antiques
    Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.

    Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
    Rcitent la complainte infinie  Jsus
    Qui rve en haut, jauni par le vitrail livide,
    Loin des maigres mauvais et des mchants pansus,

    Loin des senteurs de viande et d'toffes moisies,
    Farce prostre et sombre aux gestes repoussants;
    --Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,
    Et les mysticits prennent des tons pressants,

    Quand, des nefs o prit le soleil, plis de soie
    Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
    Distingus,-- Jsus!--les malades du foie
    Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bnitiers.

1871




CE QUI RETIENT NINA


LUI

    Ta poitrine sur ma poitrine,
        Hein? nous irions,
    Ayant de l'air plein la narine,
        Aux frais rayons

    Du bon matin bleu qui vous baigne
        Du vin de jour?...
    Quand tout le bois frissonnant saigne
        Muet d'amour

    De chaque branche, gouttes vertes,
        Des bourgeons clairs,
    On sent dans les choses ouvertes
        Frmir des chairs;

    Tu plongerais dans la luzerne
        Ton long peignoir,
    Divine avec ce bleu qui cerne
        Ton grand oeil noir,

    Amoureuse de la campagne,
        Semant partout,
    Comme une mousse de champagne,
        Ton rire fou!

    Riant  moi, brutal d'ivresse,
        Qui te prendrais
    Comme cela,--la belle tresse,
        Oh!--qui boirais

    Ton got de framboise et de fraise,
         chair de fleur!
    Riant au vent vif qui te baise
        Comme un voleur!

    Au rose glantier qui t'embte
        Aimablement...
    Riant surtout,  folle tte,
         ton amant!...

    Dix-sept ans! Tu seras heureuse!
        Oh! les grands prs,
    La grande campagne amoureuse!
        --Dis, viens plus prs!...

    Ta poitrine sur ma poitrine,
        Mlant nos voix,
    Lents, nous gagnerions la ravine,
        Puis les grands bois!...

    Puis, comme une petite morte,
        Le coeur pm,
    Tu me dirais que je te porte,
        L'oeil mi-ferm...

    Je te porterais, palpitante
        Dans le sentier...
    L'oiseau filerait son andante,
        Joli portier...

    Je te parlerais dans ta bouche:
        J'irais, pressant
    Ton corps, comme une enfant qu'on couche
        Ivre du sang

    Qui coule, bleu, sous ta peau blanche
        Aux tons ross,
    Te parlant bas la langue franche...
        Tiens!... que tu sais...

    Nos grands bois sentiraient la sve,
        Et le soleil
    Sablerait d'or fin leur grand rve
        Sombre et vermeil!

    Le soir?... Nous reprendrons la route
        Blanche qui court,
    Flnant, comme un troupeau qui broute,
        Tout  l'entour...

    Les bons vergers  l'herbe bleue
        Aux pommiers tors!
    Comme on les sent tout une lieue,
        Leurs parfums forts!

    Nous regagnerions le village
        Au ciel mi-noir;
    Et a sentirait le laitage
        Dans l'air du soir:

    a sentirait l'table pleine
        De fumiers chauds,
    Pleine d'un rythme lent d'haleine,
        Et de grands dos

    Blanchissant sous quelque lumire;
        Et, tout l-bas,
    Une vache fienterait fire,
         chaque pas!...

    --Les lunettes de la grand'mre
        Et son nez long
    Dans son missel, le pot de bire
        Cercl de plomb

    Moussant entre trois larges pipes
        Qui, crnement,
    Fument: dix, quinze, immenses lippes
        Qui, tout fumant,

    Happent le jambon aux fourchettes
        Tant, tant et plus;
    Le feu qui claire les couchettes,
        Et les bahuts:

    Les fesses luisantes et grasses
        D'un gros enfant
    Qui fourre,  genoux, dans des tasses,
        Son museau blanc

    Frol par un mufle qui gronde
        D'un ton gentil,
    Et pourlche la face ronde
        Du cher petit...

    Noire, rogue au bord de sa chaise,
        Affreux profil,
    Une vieille devant la braise
        Qui fait du fil;

    Que de choses nous verrions, chre,
        Dans ces taudis,
    Quand la flamme illumine, claire,
        Les carreaux gris!...

    --Et puis, frache et toute niche
        Dans les lilas,
    La maison, la vitre cache
        Qui rit l-bas...

    Tu viendras, tu viendras, je t'aime,
        Ce sera beau!
    Tu viendras, n'est-ce pas? et mme...

ELLE

        Mais le bureau?

15 aot 1870.




VNUS ANADYOMNE


    Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tte
    De femme  cheveux bruns fortement pommads
    D'une vieille baignoire merge, lente et bte,
    Montrant des dficits assez mal ravauds;

    Puis le col gras et gris, les larges omoplates
    Qui saillent; le dos court qui rentre et qui ressort.
    --La graisse sous la peau parat en feuilles plates;
    Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor...

    L'chine est un peu rouge, et le tout sent un got
    Horrible trangement,--on remarque surtout
    Des singularits qu'il faut voir  la loupe...

    Les reins portent deux mots gravs: _Clara Vnus_
    --Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
    Belle hideusement d'un ulcre  l'anus.

27 juillet 1870.




  Franais de soixante-dix, bonapartistes, rpublicains, souvenez-vous
  de vos pres en 92, etc...

  PAUL DE CASSAGNAC _(Le Pays)_


    Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize
    Qui, ples du baiser fort de la libert,
    Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pse
    Sur l'me et sur le front de toute humanit;

    Hommes extasis et grands dans la tourmente,
    Vous dont les coeurs sautaient d'amour sous les haillons,
     soldats que la Mort a sems, noble Amante,
    Pour les rgnrer, dans tous les vieux sillons;

    Vous dont le sang lavait toute grandeur salie,
    Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d'Italie,
     Million de Christs aux yeux sombres et doux;

    Nous vous laissions dormir avec la Rpublique,
    Nous, courbs sous les rois comme sous une trique:
    --Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous!

3 septembre 1870.




COMDIE EN TROIS BAISERS


    Elle tait fort dshabille,
    Et de grands arbres indiscrets
    Aux vitres penchaient leur feuille
    Malinement, tout prs, tout prs.

    Assise sur ma grande chaise,
    Mi-nue elle joignait les mains.
    Sur le plancher frissonnaient d'aise
    Ses petits pieds si fins, si fins.

    --Je regardai, couleur de cire
    Un petit rayon buissonnier
    Papillonner, comme un sourire,
    Sur son beau sein, mouche au rosier,

    --Je baisai ses fines chevilles.
    Elle eut un long rire tris-mal
    Qui s'grenait en claires trilles,
    Une risure de cristal...

    Les petits pieds sous la chemise
    Se sauvrent: Veux-tu finir!
    --La premire audace permise,
    Le rire feignait de punir!

    --Pauvrets palpitant sous ma lvre,
    Je baisai doucement ses yeux:
    --Elle jeta sa tte mivre
    En arrire: Oh! c'est encor mieux!...

    Monsieur, j'ai deux mots  te dire...
    --Je lui jetai le reste au sein
    Dans un baiser, qui la fit rire
    D'un bon rire qui voulait bien...

    --Elle tait fort dshabille
    Et de grands arbres indiscrets
    Aux vitres penchaient leur feuille
    Malinement, tout prs, tout prs.




SENSATION


    Par les soirs bleus d't, j'irai dans les sentiers,
    Picot par les bls, fouler l'herbe menue:
    Rveur, j'en sentirai la fracheur  mes pieds.
    Je laisserai le vent baigner ma tte nue!

    Je ne parlerai pas, je ne penserai rien;
    Mais l'amour infini me montera dans l'me,
    Et j'irai loin, bien loin, comme un bohmien
    Par la Nature,--heureux comme avec une femme.

Mars 1870.




BAL DES PENDUS


        Au gibet noir, manchot aimable,
        Dansent, dansent les paladins,
        Les maigres paladins du diable,
        Les squelettes de Saladins.

    Messire Belzebuth tire par la cravate
    Ses petits pantins noirs grimaant sur le ciel,
    Et, leur claquant au front un revers de savate,
    Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Nol!

    Et les pantins choqus enlacent leurs bras grles:
    Comme des orgues noirs, les poitrines  jour
    Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
    Se heurtent longuement dans un hideux amour.

    Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse!
    On peut cabrioler, les trteaux sont si longs!
    Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse!
    Belzebuth enrag rcle ses violons!

     durs talons, jamais on n'use sa sandale!
    Presque tous ont quitt la chemise de peau:
    Le reste est peu gnant et se voit sans scandale.
    Sur les crnes, la neige applique un blanc chapeau:

    Le corbeau fait panache  ces ttes fles,
    Un morceau de chair tremble  leur maigre menton:
    On dirait, tournoyant dans les sombres mles,
    Des preux, raides, heurtant armures de carton.

    Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes!
    Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
    Les loups vont rpondant des forts violettes:
     l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...

    Hol, secouez-moi ces capitans funbres
    Qui dfilent, sournois, de leurs gros doigts casss
    Un chapelet d'amour sur leurs ples vertbres:
    Ce n'est pas un monstier ici, les trpasss!

    Oh! voil qu'au milieu de la danse macabre
    Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
    Emport par l'lan, comme un cheval se cabre:
    Et, se sentant encor la corde raide au cou,

    Crispe ses petits doigts sur son fmur qui craque
    Avec des cris pareils  des ricanements,
    Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
    Rebondit dans le bal au chant des ossements.

        Au gibet noir, manchot aimable,
        Dansent, dansent les paladins,
        Les maigres paladins du diable,
        Les squelettes de Saladins.




ROMAN


I

    On n'est pas srieux, quand on a dix-sept ans.
    --Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
    Ces cafs tapageurs aux lustres clatants!
    --On va sous les tilleuls verts de la promenade,

    Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin!
    L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupire;
    Le vent charg de bruits,--la ville n'est pas loin,--
    A des parfums de vigne et des parfums de bire...


II

    --Voil qu'on aperoit un tout petit chiffon
    D'azur sombre, encadr d'une petite branche,
    Piqu d'une mauvaise toile, qui se fond
    Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

    Nuit de juin! Dix-sept ans!--On se laisse griser.
    La sve est du champagne et vous monte  la tte...
    On divague; on se sent aux lvres un baiser
    Qui palpite l, comme une petite bte...


III

    Le coeur fou Robinsonne  travers les romans,
    --Lorsque, dans la clart d'un ple rverbre,
    Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
    Sous l'ombre du faux-col effrayant de son pre...

    Et, comme elle vous trouve immensment naf,
    Tout en faisant trotter ses petites bottines,
    Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
    --Sur vos lvres alors meurent les cavatines...


IV

    Vous tes amoureux. Lou jusqu'au moi d'aot.
    Vous tes amoureux.--Vos sonnets la font rire.
    Tous vos amis s'en vont, vous tes mauvais got.
    --Puis l'adore, un soir, a daign vous crire...!

    --Ce soir-l, ...--vous rentrez aux cafs clatants,
    Vous demandez des bocks ou de la limonade...
    --On n'est pas srieux, quand on a dix-sept ans
    Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

23 septembre 1870.




RAGES DE CSARS


    L'Homme ple, le long des pelouses fleuries,
    Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents:
    L'Homme ple repense aux fleurs des Tuileries
    --Et parfois son oeil terne a des regards ardents...!

    Car l'Empereur est saol de ses vingt ans d'orgie!
    Il s'tait dit: Je vais souffler la Libert
    Bien dlicatement, ainsi qu'une bougie!
    La Libert revit! Il se sent reint!

    Il est pris.--Oh! quel nom sur ses lvres muettes
    Tressaille? Quel regret incapable le mord?
    On ne le saura pas. L'Empereur a l'oeil mort.

    Il repense peut-tre au Compre en lunettes...
    --Et regarde filer de son cigare en feu,
    Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu




LE MAL


    Tandis que les crachats rouges de la mitraille
    Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu;
    Qu'carlates ou verts, prs du Roi qui les raille,
    Croulent les bataillons en masse dans le feu;

    Tandis qu'une folie pouvantable, broie
    Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant;
    --Pauvres morts! dans l't, dans l'herbe, dans ta joie,
    Nature!  toi qui fis ces hommes saintement!...--

    --Il est un Dieu, qui rit aux nappes damasses
    Des autels,  l'encens, aux grands calices d'or;
    Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

    Et se rveille, quand des mres, ramasses
    Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
    Lui donnent un gros sou li dans leur mouchoir!




OPHLIE


I

    Sur l'onde calme et noire o dorment les toiles,
    La blanche Ophlia flotte comme un grand lys,
    Flotte trs lentement, couche en ses longs voiles...
    --On entend dans les bois de lointains hallalis...

    Voici plus de mille ans que la triste Ophlie
    Passe, fantme blanc, sur le long fleuve noir;
    Voici plus de mille ans que sa douce folie
    Murmure sa romance  la brise du soir.

    Le vent baise ses seins et dploie en corolle
    Ses longs voiles bercs mollement par les eaux;
    Les saules frissonnants pleurent sur son paule,
    Sur son grand front rveur s'inclinent les roseaux.

    Les nnuphars froisss soupirent autour d'elle;
    Elle veille parfois, dans un aune qui dort,
    Quelque nid, d'o s'chappe un petit frisson d'aile.
    --Un chant mystrieux tombe des astres d'or.


II

     ple Ophlia! belle comme la neige,
    Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emport!
    --C'est que les vents tombant des grands monts de Norwge
    T'avaient parl tout bas de l'pre libert!

    C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,
     ton esprit rveur portait d'tranges bruits;
    Que ton coeur entendait la voix de la Nature
    Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits!

    C'est que la voix des mers, comme un immense rle,
    Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux;
    C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier ple,
    Un pauvre fou s'assit, muet,  tes genoux!

    Ciel! Amour! Libert! Quel rve,  pauvre Follet
    Tu te fondais  lui comme une neige au feu.
    Tes grandes visions tranglaient ta parole:
    --Un Infini terrible effara ton oeil bleu!


III

    --Et le Pote dit qu'aux rayons des toiles
    Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis;
    Et qu'il a vu sur l'eau, couche en ses longs voiles,
    La blanche Ophlia flotter, comme un grand lys.




LE CHTIMENT DE TARTUFE


    Tisonnant, tisonnant son coeur amoureux sous
    Sa chaste robe noire, heureux, la main gante,
    Un jour qu'il s'en allait, effroyablement doux,
    Jaune, bavant la foi de sa bouche dente,

    Un jour qu'il s'en allait, Ormus,--un Mchant
    Le prit rudement par son oreille benoite
    Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
    Sa chaste robe noire autour de sa peau moite!

    Chtiment!... Ses habits taient dboutonns,
    Et le long chapelet des pchs pardonns
    S'grenant dans son coeur, Saint Tartufe tait ple!...

    Donc, il se confessait, priait, avec un rle!
    L'homme se contenta d'emporter ses rabats...
    --Peuh! Tartufe tait nu du haut jusques en bas!




 LA MUSIQUE


  _Place de la Gare,  Charleville._

    Sur la place taille en mesquines pelouses,
    Square o tout est correct, les arbres et les fleurs,
    Tous les bourgeois poussifs qu'tranglent les chaleurs
    Portent, les jeudis soirs, leurs btises jalouses.

    Un orchestre guerrier, au milieu du jardin,
    Balance ses schakos dans la Valse des fifres:
    On voit, aux premiers rangs, parader le gandin,
    Les notaires montrent leurs breloques  chiffres:

    Des rentiers  lorgnons soulignent tous les couacs;
    Les gros bureaux bouffis tranent leurs grosses dames,
    Auprs desquelles vont, officieux cornacs,
    Celles dont les volants ont des airs de rclames;

    Sur les bancs verts, des clubs d'piciers retraits
    Qui tisonnent le sable avec leur canne  pomme,
    Fort srieusement discutent des traits,
    Puis prisent en argent, mieux que monsieur Prud'homme!

    talant sur un banc les rondeurs de ses reins,
    Un bourgeois bienheureux,  bedaine flamande,
    Savoure, s'abmant en des rves divins,
    La musique franaise et la pipe allemande!

    Au bord des gazons frais ricanent les voyous;
    Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
    Trs nafs, et fumant des roses, des pioupious
    Caressent les bbs pour enjler les bonnes...

    --Moi, je suis, dbraill comme un tudiant,
    Sous les marronniers verts les alertes fillettes:
    Elles le savent bien, et tournent en riant,
    Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrtes.

    Je ne dis pas un mot: je regarde toujours
    La chair de leurs cous blancs brods de mches folles;
    Je suis, sous leur corsage et les frles atours,
    Le dos divin aprs la courbe des paules...

    Je cherche la bottine... et je vais jusqu'aux bas;
    Je reconstruis le corps, brl de belles fivres.
    Elles me trouvent drle et se parlent tout bas...
    --Et je sens les baisers qui me viennent aux lvres...




LE FORGERON

  _Palais des Tuileries, vers le 10 aot 92._

    Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
    D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
    Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,
    Et prenant ce gros-l dans son regard farouche,
    Le Forgeron parlait  Louis Seize, un jour
    Que le Peuple tait l, se tordant tout autour,
    Et sur les lambris d'or tranant sa veste sale.
    Or le bon roi, debout sur son ventre, tait ple,
    Ple comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,
    Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait,
    Car ce maraud de forge aux normes paules
    Lui disait de vieux mots et des choses si drles,
    Que cela l'empoignait au front, comme cela!
    Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la
    Et nous piquions les boeufs vers les sillons des autres:
    Le Chanoine au soleil filait des patentres
    Sur des chapelets clairs grens de pices d'or.
    Le Seigneur,  cheval, passait, sonnant du cor
    Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache
    Nous fouillaient.--Hbts comme des yeux de vache,
    Nos yeux ne pleuraient plus; nous allions, nous allions
    Et quand nous avions mis le pays en sillons,
    Quand nous avions laisse dans cette terre noire
    Un peu de notre chair... nous avions un pourboire:
    On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit,
    Nos petits y faisaient un gteau fort bien cuit.

    ... Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes btises,
    C'est entre nous. J'admets que tu me contredises,
    Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
    Dans les granges entrer des voitures de foin
    normes? De sentir l'odeur de ce qui pousse,
    Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse?
    De voir des bls, des bls, des pis pleins de grain,
    De penser que cela prpare bien du pain...
    Oh! plus fort, on irait, au fourneau qu'il s'allume,
    Chanter joyeusement en martelant l'enclume,
    Si l'on tait certain de pouvoir prendre un peu,
    tant homme,  la fin! de ce que donne Dieu!
    Mais voil, c'est toujours la mme vieille histoire!...
    Mais je sais, maintenant! Moi je ne peux plus croire,
    Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau
    Qu'un homme vienne l, dague sur le manteau,
    Et me dise: Mon gars, ensemence ma terre;
    Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,
    De prendre mon garon comme cela, chez moi!
    --Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
    Tu me dirais: Je veux!...--Tu vois bien, c'est stupide.
    Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,
    Tes officiers dors, tes mille chenapans,
    Tes palsembleu btards tournant comme des paons:
    Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles
    Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles
    Et nous dirons: C'est bien; les pauvres  genoux!
    Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous!
    Et tu te soleras, tu feras belle fte.
    --Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tte!
    Non. Ces salets-l datent de nos papas!
    Oh! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas
    Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussire.
    Cette bte suait du sang  chaque pierre
    Et c'tait dgotant, la Bastille debout
    Avec ses murs lpreux qui nous racontaient tout
    Et, toujours, nous tenaient enferms dans leur ombre!
    --Citoyen! citoyen! c'tait le pass sombre
    Qui croulait, qui rlait, quand nous prmes la tour
    Nous avions quelque chose au coeur comme l'amour.
    Nous avions embrass nos fils sur nos poitrines.
    Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
    Nous allions, fiers et forts, et a nous battait l...
    Nous marchions au soleil, front haut; comme cela,
    Dans Paris! On venait devant nos vestes sales.
    Enfin! Nous nous sentions Hommes! Nous tions ples
    Sire, nous tions sols de terribles espoirs:
    Et quand nous fmes l, devant les donjons noirs,
    Agitant nos clairons et nos feuilles de chne,
    Les piques  la main; nous n'emes pas de haine,
    --Nous nous sentions si forts, nous voulions tre doux!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Et depuis ce jour-l, nous sommes comme fous!
    Le tas des ouvriers a mont dans la rue,
    Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue
    De sombres revenants, aux portes des richards.
    Moi, je cours avec eux assommer les mouchards:
    Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'paule,
    Farouche,  chaque coin balayant quelque drle,
    Et, si tu me riais au nez, je te tuerais!
    --Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais
    Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requtes
    Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
    Et, tout bas, les malins se disent; Qu'ils sont sots!
    Pour mitonner des lois, coller de petits pots
    Pleins de jolis dcrets roses et de droguailles,
    S'amuser  couper proprement quelques tailles,
    Puis se boucher le nez quand nous marchons prs d'eux
    --Nos doux reprsentants qui nous trouvent crasseux!
    Pour ne rien redouter, rien, que les baonnettes...,
    C'est trs bien. Foin de leur tabatire  sornettes!
    Nous en avons assez, l, de ces cerveaux plats
    Et de ces ventres-dieux. Ah! ce sont l les plats
    Que tu nous sers bourgeois, quand nous sommes froces
    Quand nous brisons dj les sceptres et les crosses!...
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Il le prend par le bras, arrache le velours
    Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
    O fourmille, o fourmille, o se lve la foule,
    La foule pouvantable avec des bruits de houle
    Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
    Avec ses btons forts et ses piques de fer,
    Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,
    Tas sombre de haillons saignants de bonnets rouges;
    L'Homme, par la fentre ouverte, montre tout
    Au roi ple, et suant qui chancelle debout,
    Malade  regarder cela!

                           C'est la crapule,
    Sire. a bave aux murs, a monte, a pullule:
    --Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux!
    Je suis un forgeron: ma femme est avec eux,
    Folle! Elle croit trouver du pain aux Tuileries!
    --On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
    J'ai trois petits. Je suis crapule.--Je connais
    Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets
    Parce qu'on leur a pris leur garon ou leur fille:
    C'est la crapule.--Un homme tait  la Bastille,
    Un autre tait forat: et, tous deux, citoyens
    Honntes. Librs, ils sont comme des chiens:
    On les insulte! Alors, ils ont l quelque chose
    Qui leur fait mal, allez! C'est terrible, et c'est cause
    Que, se sentant briss, que, se sentant damns,
    Ils sont l, maintenant, hurlant sous votre nez!
    Crapule.--L dedans sont des filles, infmes
    Parce que,--vous saviez que c'est faible, les femmes,
    Messeigneurs de la cour,--que a veut toujours bien,
    Vous avez crach sur l'me, comme rien!
    Vos belles, aujourd'hui, sont l. C'est la crapule.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Oh! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brle
    Sous le soleil froce, et qui vont, et qui vont,
    Qui dans ce travail-l sentent crever leur front.
    Chapeau bas, mes bourgeois! Oh! ceux-l sont les Hommes!
    Nous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommes
    Pour les grands temps nouveaux o l'on voudra savoir,
    O l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,
    Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes
    Ou, lentement vainqueur, il domptera les choses
    Et montera sur Tout, comme sur un cheval!
    Oh! splendides lueurs des forges! Plus de mal,
    Plus!--Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-tre terrible:
    Nous saurons!--Nos marteaux en main; passons au crible
    Tout ce que nous savons: puis, Frres, en avant!
    Nous faisons quelquefois ce grand rve mouvant
    De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
    De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire
    D'une femme qu'on aime avec un noble amour:
    Et l'on travaillerait firement tout le jour,
    coutant le devoir comme un clairon qui sonne:
    Et l'on se sentirait trs heureux: et personne
    Oh! personne, surtout, ne vous ferait ployer!
    On aurait un fusil au-dessus du foyer...
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille!
    Que te disais-je donc? Je suis de la canaille!
    Il reste des mouchards et des accapareurs.
    Nous sommes libres, nous! Nous avons des terreurs
    O nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout  l'heure
    Je parlais de devoir calme, d'une demeure...
    Regarde donc le ciel!--C'est trop petit pour nous,
    Nous crverions de chaud, nous serions  genoux!
    Regarde donc le ciel!--Je rentre dans la foule
    Dans la grande canaille effroyable qui roule,
    Sire, tes vieux canons sur les sales pavs;
    --Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavs.
    --Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
    Les pattes des vieux rois mordors, sur la France
    Poussaient leurs rgiments en habits de gala,
    Eh bien, n'est-ce pas, vous tous? Merde  ces chiens-l
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    --Il reprit son marteau sur l'paule.

                                         La foule
    Prs de cet homme-l se sentait l'me sole,
    Et, dans la grande cour, dans les appartements,
    O Paris haletait avec des hurlements,
    Un frisson secoua l'immense populace.
    Alors, de sa main large et superbe de crasse
    Bien que le roi ventru sut, le Forgeron,
    Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front!




SOLEIL ET CHAIR


    Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
    Verse l'amour brlant  la terre ravie,
    Et, quand on est couch sur la valle, on sent
    Que la terre est nubile et dborde de sang;
    Que son immense sein, soulev par une me,
    Est d'amour comme dieu, de chair comme la femme,
    Et qu'il renferme, gros de sve et de rayons,
    Le grand fourmillement de tous les embryons!

    Et tout crot, et tout monte!
                                   Vnus,  Desse!
    Je regrette les temps de l'antique jeunesse,
    Des satyres lascifs, des faunes animaux,
    Dieux qui mordaient d'amour l'corce des rameaux
    Et dans les nnufars baisaient la Nymphe blonde!
    Je regrette les temps o la sve du monde,
    L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
    Dans les veines de Pan mettaient un univers!
    O le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chvre;
    O, baisant mollement le clair syrinx, sa lvre
    Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour;
    O, debout sur la plaine, il entendait autour
    Rpondre  son appel la Nature vivante;
    O, les arbres muets, berant l'oiseau qui chante,
    La terre berant l'homme, et tout l'Ocan bleu
    Et tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu!
    Je regrette les temps de la grande Cyble
    Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle,
    Sur un grand char d'airain, les splendides cits;
    Son double sein versait dans les immensits
    Le pur ruissellement de la vie infinie.
    L'Homme suait, heureux, sa mamelle bnie,
    Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
    --Parce qu'il tait fort, l'Homme tait chaste et doux.

    Misre! Maintenant il dit: Je sais les choses,
    Et va, les yeux ferms et les oreilles closes;
    --Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme est Roi!
    L'Homme est Dieu! Mais l'Amour, voil la grande Foi!
    Oh! si l'homme puisait encore  ta mamelle,
    Grande mre des dieux et des hommes, Cyble;
    S'il n'avait pas laiss l'immortelle Astart
    Qui jadis, mergeant dans l'immense clart
    Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
    Montra son nombril rose o vint neiger l'cume,
    Et fit chanter, Desse aux grands yeux noirs vainqueurs,
    Le rossignol aux bois et l'amour dans les coeurs!


II

    Je crois en toi! Je crois en toi! Divine mre,
    Aphrodite marine!--Oh! la route est amre
    Depuis que l'autre Dieu nous attelle  sa croix;
    Chair, Marbre, Fleur, Vnus, c'est en toi que je crois!
    --Oui l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,
    Il a des vtements, parce qu'il n'est plus chaste,
    Parce qu'il a sali son fier buste de Dieu,
    Et qu'il a rabougri, comme une idole au feu,
    Son corps olympien aux servitudes sales!
    Oui, mme aprs la mort, dans les squelettes ples
    Il veut vivre, insultant la premire beaut!
    --Et l'Idole o tu mis tant de virginit,
    O tu divinisas notre argile, la Femme,
    Afin que l'homme pt clairer sa pauvre me
    Et monter lentement, dans un immense amour,
    De la prison terrestre  la beaut du jour,
    La femme ne sait plus mme tre courtisane!
    --C'est une bonne farce! et le monde ricane
    Au nom doux et sacr de la grande Vnus!


III

    Si les temps revenaient, les temps qui sont venus!
    --Car l'Homme a fini! l'Homme a jou tous les rles!
    Au grand jour, fatigu de briser des idoles
    Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
    Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux!
    L'Idal, la pense invincible, ternelle,
    Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
    Montera, montera, brlera sous son front!
    Et quand tu le verras sonder tout l'horizon,
    Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
    Tu viendras lui donner la Rdemption sainte!
    --Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
    Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
    L'Amour infini dans un infini sourire!
    Le Monde vibrera comme une immense lyre
    Dans le frmissement d'un immense baiser:

    --Le Monde a soif d'amour: tu viendras l'apaiser.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


IV

     splendeur de la chair!  splendeur idale!
     renouveau d'amour, aurore triomphale
    O, courbant  leurs pieds les Dieux et les Hros
    Kallipige la blanche et le petit ros
    Effleureront, couverts de la neige des roses,
    Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds closes!
     grande Ariadn, qui jettes tes sanglots
    Sur la rive, en voyant fuir l-bas sur les flots,
    Blanche sous le soleil, la voile de Thse,
     douce vierge enfant qu'une nuit a brise,
    Tais-toi! Sur son char d'or brod de noirs raisins,
    Lysios, promen dans les champs Phrygiens
    Par les tigres lascifs et les panthres rousses,
    Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
    Zeus, Taureau, sur son cou berce comme un enfant
    Le corps nu d'Europ, qui jette son bras blanc
    Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague,
    Il tourne lentement vers elle son oeil vague;
    Elle, laisse traner sa ple joue en fleur
    Au front de Zeus; ses yeux sont ferms; elle meurt
    Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
    De son cume d'or fleurit sa chevelure.
    --Entre le laurier-rose et le lotus jaseur
    Glisse amoureusement le grand Cygne rveur
    Embrassant la Lda des blancheurs de son aile;
    --Et tandis que Cypris passe, trangement belle,
    Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
    tale firement l'or de ses larges seins
    Et son ventre neigeux brod de mousse noire,
    --Hracls, le Dompteur, qui, comme d'une gloire
    Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
    S'avance, front terrible et doux,  l'horizon!

    Par la lune d't vaguement claire,
    Debout, nue, et rvant dans sa pleur dore
    Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
    Dans la clairire sombre o la mousse s'toile,
    La Dryade regarde au ciel silencieux...
    --La blanche Sln laisse flotter son voile,
    Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
    Et lui jette un baiser dans un ple rayon...
    --La Source pleure au loin dans une longue extase...
    C'est la Nymphe qui rve, un coude sur son vase,
    Au beau jeune homme blanc que son onde a press.
    --Une brise d'amour dans la nuit a pass,
    Et, dans les bois sacrs, dans l'horreur des grands arbres,
    Majestueusement debout, les sombres Marbres,
    Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,
    --Les Dieux coutent l'Homme et le Monde infini!

7 mai 1870.




LE DORMEUR DU VAL


    C'est un trou de verdure o chante une rivire
    Accrochant follement aux herbes des haillons
    D'argent; o le soleil, de la montagne fire,
    Luit: c'est un petit aval qui mousse de rayons.

    Un soldat jeune, bouche ouverte, tte nue,
    Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
    Dort; il est tendu dans l'herbe, sous la nue,
    Ple dans son lit vert o la lumire pleut.

    Les pieds dans les glaeuls, il dort. Souriant comme
    Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
    Nature, berce-le chaudement: il a froid.

    Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
    Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
    Tranquille. Il a deux trous rouges au ct droit.

7 octobre 1870.




AU CABARET-VERT


  _Cinq heures du soir._

    Depuis huit jours, j'avais dchir mes bottines
    Aux cailloux des chemins. J'entrais  Charleroi,
    --_Au Cabaret-Vert_: je demandai des tartines
    De beurre et du jambon qui ft  moiti froid.

    Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table
    Verte: je contemplai les sujets trs nafs
    De la tapisserie.--Et ce fut adorable,
    Quand la fille aux ttons normes, aux yeux vifs,

    --Celle-l, ce n'est pas un baiser qui l'peure!--
    Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
    Du jambon tide, dans un plat colori,

    Du jambon rose et blanc parfum d'une gousse
    D'ail,--et m'emplit la chope immense, avec sa mousse
    Que dorait un rayon de soleil arrir.

Octobre 1870.




LA MALINE


    Dans la salle  manger brune, que parfumait
    Une odeur de vernis et de fruits,  mon aise
    Je ramassais un plat de je ne sais quel met
    Belge, et je m'patais dans mon immense chaise.

    En mangeant, j'coutais l'horloge,--heureux et coi.
    La cuisine s'ouvrit avec une bouffe
    --Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
    Fichu moiti dfait, malinement coiffe.

    Et tout en promenant son petit doigt tremblant
    Sur sa joue, un velours de pche rose et blanc,
    En faisant, de sa lvre enfantine, une moue,

    Elle arrangeait les plats, prs de moi, pour m'aiser;
    --Puis, comme a,--bien sr pour avoir un baiser,--
    Tout bas: Sens donc: j'ai pris une froid sur la joue...

Charleroi, octobre 1870.




L'CLATANTE VICTOIRE

DE SARREBRUCK

REMPORTE AUX CRIS DE VIVE L'EMPEREUR!

(Gravure belge brillamment colorie, se vend  Charleroi, 35 centimes.)


    Au milieu, l'Empereur, dans une apothose
    Bleue et jaune, s'en va, raide, sur son dada
    Flamboyant; trs heureux,--car il voit tout en rose,
    Froce comme Zeus et doux comme un papa;

    En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
    Prs des tambours dors et des rouges canons,
    Se lvent gentiment. Pitou remet sa veste,
    Et, tourn vers le Chef, s'tourdit de grands noms

     droite, Dumanet, appuy sur la crosse
    De son chassepot, sent frmir sa nuque en brosse,
    Et: Vive l'Empereur!!--Son voisin reste coi...

    Un schako surgit, comme un soleil noir...--Au centre
    Boquillon, rouge et bleu, trs naf, sur son ventre
    Se dresse, et,--prsentant ses derrires: De quoi?...

Octobre 1870.




RV POUR L'HIVER


  _ Elle._

    L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
            Avec des coussins bleus.
    Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
            Dans chaque coin moelleux.

    Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace,
          Grimacer les ombres des soirs,
    Ces monstruosits hargneuses, populace
          De dmons noirs et de loups noirs.

    Puis tu te sentiras la joue gratigne...
    Un petit baiser, comme une folle araigne,
            Te courra par le cou...

    Et tu me diras: Cherche! en inclinant la tte;
    --Et nous prendons du temps  trouver cette bte!
            --Qui voyage beaucoup...

En wagon, le 7 octobre 1870.




LE BUFFET


    C'est un large buffet sculpt; le chne sombre,
    Trs vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens;
    Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
    Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;

    Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
    De linges odorants et jaunes, de chiffons
    De femmes ou d'enfants, de dentelles fltries,
    De fichus de grand'mre o sont peints des griffons;

    --C'est l qu'on trouverait les mdaillons, les mches
    De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sches
    Dont le parfum se mle  des parfums de fruits.

    -- buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
    Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
    Quand s'ouvrent lentement tes grands portes noires.

Octobre 1870.




MA BOHME

(_Fantaisie_)


    Je m'en allais, les poings dans mes poches creves;
    Mon paletot aussi devenait idal;
    J'allais sous le ciel, Muse! et j'tais ton fal;
    Oh! l l! que d'amours splendides j'ai rves!

    Mon unique culotte avait un large trou.
    --Petit Poucet rveur, j'grenais dans ma course
    Des rimes. Mon auberge tait  la Grande-Ourse;
    --Mes toiles au ciel avaient un doux frou-frou.

    Et je les coutais, assis au bord des routes,
    Ces bons soirs de septembre o je sentais des gouttes
    De rose  mon front, comme un vin de vigueur;

    O, rimant au milieu des ombres fantastiques,
    Comme des lyres, je tirais les lastiques
    De mes souliers blesss, un pied prs de mon coeur!

Octobre 1870.




ENTENDS COMME BRAME


    Entends, comme brame
    prs des acacias
    en avril la rame
    viride du pois!

    Dans sa vapeur nette,
    Vers Phoeb! tu vois
    s'agiter la tte
    de saints d'autrefois...

    Loin des claires meules
    des caps, des beaux toits,
    ces chers Anciens veulent
    ce philtre sournois...

    Or ni feriale
    ni astrale! n'est
    la brume qu'exhale
    ce nocturne effet.

    Nanmoins ils restent,
    --Sicile, Allemagne,
    dans ce brouillard triste
    et blmi, justement!




CHANT DE GUERRE PARISIEN


    Le printemps est vident, car
    Du coeur des Proprits vertes
    Le vol de Thiers et de Picard
    Tient ses splendeurs grandes ouvertes.

     mai! Quels dlirants cul-nus!
    Svres, Meudon, Bagneux, Asnires,
    coutez donc les bienvenus
    Semer les choses printanires!

    Ils ont schako, sabre et tamtam
    Non la vieille bote  bougies
    Et des yoles qui n'ont jam... jam...
    Fendent le lac aux eaux rougies!...

    Plus que jamais nous bambochons
    Quand arrivent sur nos tanires[1]
    Crouler les jaunes cabochons
    Dans des aubes particulires.

    Thiers et Picard sont des ros
    Des enleveurs d'hliotropes
    Au ptrole ils font des Corots.
    Voici hannetonner leurs tropes...

    Ils sont familiers du grand turc!...
    Et couch dans les glaeuls, Favre,
    Fait son cillement aqueduc
    Et ses reniflements  poivre!

    La Grand-Ville a le pav chaud
    Malgr vos douches de ptrole
    Et dcidment il nous faut
    Nous secouer dans votre rle...

    Et les ruraux qui se prlassent
    Dans de longs accroupissements
    Entendront des rameaux qui cassent
    Parmi les rouges froissements.

  [1] Quand viennent sur nos fourmilires (_var. de l'auteur_).




MES PETITES AMOUREUSES


    Un hydrolat lacrymal lave
      Les cieux vert-chou:
    Sous l'arbre tendronnier qui bave
      Vos caoutchoucs.

    Blancs de lunes particulires
      Aux pialats ronds,
    Entrechoquez vos genouillres
      Mes laiderons!

    Nous nous aimions  cette poque,
      Bleu laideron:
    On mangeait des oeufs  la coque
      Et du mouron!

    Un soir tu me sacras pote,
      Blond laideron.
    Descends ici que je te fouette
      En mon giron;

    J'ai dgueul ta bandoline
      Noir laideron;
    Tu couperais ma mandoline
      Au fil du front.

    Pouah! nos salives dessches
      Roux laideron
    Infectent encor les tranches
      De ton sein rond!

     mes petites amoureuses
      Que je vous hais!
    Plaquez de fouffes douloureuses,
      Vos ttons laids!

    Pitinez mes vieilles terrines
      De sentiment;
    Hop donc soyez-moi ballerines
      Pour un moment!...

    Vos omoplates se dbotent
       mes amours!
    Une toile  vos reins qui botent
      Tournez vos tours.

    Est-ce pourtant pour ces clanches
      Que j'ai rim!
    Je voudrais vous casser les hanches
      D'avoir aim!

    Fade amas d'toiles rates
      Comblez les coins
    --Vous creverez en Dieu, btes
      D'ignobles soins!

    Sous les lunes particulires
      Aux pialats ronds
    Entrechoquez vos genouillires,
      Mes laiderons!




LES POTES DE SEPT ANS


  _A M. P. Demeny._

    Et la Mre, fermant le livre du devoir,
    S'en allait satisfaite et trs fire sans voir,
    Dans les yeux bleus et sous le front plein d'minence,
    L'me de son enfant livre aux rpugnances.

    Tout le jour il suait d'obissance; trs
    Intelligent; pourtant des tics noirs, quelques traits,
    Semblaient prouver en lui d'cres hypocrisies.
    Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,
    En passant il tirait la langue, les deux poings
     l'aine, et dans ses yeux ferms voyait des points.
    Une porte s'ouvrait sur le soir;  la lampe
    On le voyait, l-haut qui rlait sur la rampe,
    Sous un golfe de jour pendant du toit. L't
    Surtout, vaincu, stupide, il tait entt
     se renfermer dans la fracheur des latrines:
    Il pensait l, tranquille et livrant ses narines.
    Quand, lav des odeurs du jour, le jardinet
    Derrire la maison, en hiver s'illunait,
    Gisant au pied d'un mur, enterr dans la marne
    Et pour des visions crasant son oeil darne,
    Il coutait grouiller les galeux espaliers.
    Piti! Ces enfants seuls taient ses familiers
    Qui, chtifs, fronts nus, oeil dteignant sur la joue,
    Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue,
    Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
    Conversaient avec la douceur des idiots!
    Et si, l'ayant surpris  des pitis immondes,
    Sa mre s'effrayait; les tendresses profondes
    De l'enfant se jetaient sur cet tonnement.
    C'tait bon. Elle avait le bleu regard,--qui ment!

     sept ans, il faisait des romans sur la vie
    Du grand dsert, o luit la Libert ravie,
    Forts, soleils, rives, savanes!--Il s'aidait
    De journaux illustrs o, rouge, il regardait
    Des Espagnoles rire et des Italiennes.
    Quand venait, l'oeil brun, folle, en robes d'indiennes,
    --Huit ans,--la fille des ouvriers d' ct,
    La petite brutale, et qu'elle avait saut,
    Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
    Et qu'il tait sous elle, il lui mordait les fesses,
    Car elle ne portait jamais de pantalons;
    --Et, par elle meurtri des poings et des talons
    Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

    Il craignait les blafards dimanches de dcembre,
    O, pommad, sur un guridon d'acajou,
    Il lisait une Bible  la tranche vert-chou;
    Des rves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcve.
    Il n'aimait pas Dieu; mais les hommes, qu'au soir fauve,
    Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
    O les crieurs, en trois roulements de tambour
    Font autour des dits rire et gronder les foules.
    --Il rvait la prairie amoureuse, o des houles
    Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,
    Font leur remuement calme et prennent leur essor!

    Et comme il savourait surtout les sombres choses,
    Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
    Haute et bleue, crement prise d'humidit,
    Il lisait son roman sans cesse mdit,
    Plein de lourds ciels ocreux et de forts noyes,
    De fleurs de chair aux bois sidrals dployes,
    Vertige, croulements, droutes et piti!
    --Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
    En bas,--seul, et couch sur des pices de toile
    crue, et pressentant violemment le voile!

26 mai 1871.

[Note (Project Gutenberg).

On nous a fait savoir que le terme "le voile" dans la dernire ligne du
pome LES POTES DE SEPT ANS, doit tre corrige en "la voile".

D'aprs nos recherches, le pome crit en 1871 se terminait en effet sur
les mots "la voile".

La prsente dition de 1895 a t corrige de la main de Verlaine, sur
des preuves fournies par l'imprimerie Ch. Herissey  vreux. Il nous
est difficile de savoir pourquoi Verlaine a corrig la voile en le
voile, ou s'agit-il d'un moment d'inattention?

Ce qui est certain, notre dition marque bien le voile.]




LE COEUR VOL


    Mon pauvre coeur bave  la poupe,
    Mon coeur est plein de caporal;
    Ils lui lancent des jets de soupe,
    Mon triste coeur bave  la poupe.
    Sous les quolibets de la troupe
    Qui pousse un rire gnral,
    Mon triste coeur brave  la poupe
    Mon coeur est plein de caporal!

    Ithyphalliques et pioupiesques,
    Leurs insultes l'ont dprav.
     la vespre, ils font des fresques
    Ithyphalliques et pioupiesques,
     flots abracadabrantesques
    Prenez mon coeur, qu'il soit sauv!
    Ithyphalliques et pioupiesques
    Leurs insultes l'ont dprav!

    Quand ils auront tari leurs chiques,
    Comment agir,  coeur vol?
    Ce seront des refrains bachiques
    Quand ils auront tari leurs chiques.
    J'aurai des sursauts stomachiques
    Si mon coeur triste est raval:
    Quand ils auront tari leurs chiques,
    Comment agir,  coeur vol?




TTE DE FAUNE


    Dans la feuille, crin vert tach d'or,
    Dans la feuille incertaine et fleurie,
    D'normes fleurs o l'cre baiser dort
    Vif et devant l'exquise broderie,

    Le Faune affol montre ses grands yeux
    Et mord la fleur rouge avec ses dents blanches
    Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux,
    Sa lvre clate en rires par les branches;

    Et quand il a fui, tel un cureuil,
    Son rire perle encore  chaque feuille
    Et l'on croit peur par un bouvreuil
    Le baiser d'or du bois qui se recueille.




POISON PERDU


    Des nuits du blond et de la brune
    Pas un souvenir n'est rest;
    Pas une dentelle d't,
    Pas une cravate commune.

    Et sur le balcon, o le th
    Se prend aux heures de la lune,
    Il n'est rest de trace aucune,
    Aucun souvenir n'est rest,

    Au bord d'un rideau bleu pique,
    Luit une pingle  tte d'or
    Comme un gros insecte qui dort,

    Pointe d'un fin poison trempe,
    Je te prends, sois-moi prpare
    Aux heures des dsirs de mort.




LES CORBEAUX


    Seigneur, quand froide est la prairie,
    Quand dans les hameaux abattus,
    Les longs angelus se sont tus
    Sur la nature dfleurie,
    Faites s'abattre des grands cieux
    Les chers corbeaux dlicieux.

    Arme trange aux cris svres,
    Les vents froids attaquent vos nids!
    Vous, le long des fleuves jaunis,
    Sur les routes aux vieux calvaires,
    Sur les fosss et sur les trous,
    Dispersez-vous, ralliez-vous!

    Par milliers, sur les champs de France,
    O dorment les morts d'avant-hier,
    Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver,
    Pour que chaque passant repense!
    Sois donc le crieur du devoir,
     notre funbre oiseau noir!

    Mais, saints du ciel, en haut du chne,
    Mt perdu dans le soir charm,
    Laissez les fauvettes de mai
    Pour ceux qu'au fond du bois enchane,
    Dans l'herbe d'o l'on ne peut fuir,
    La dfaite sans avenir.

1872.




PATIENCE


  _D'un t._

    Aux branches claires des tilleurs
    Meurt un maladif hallali.
    Mais des chansons spirituelles
    Voltigent partout les groseilles.
    Que notre sang rie en nos veines,
    Voici s'enchevtrer les vignes.
    Le ciel est joli comme un ange,
    Azur et Onde communient.
    Je sors! Si un rayon me blesse,
    Je succomberai sur la mousse.

    Qu'on patiente et qu'on s'ennuie,
    C'est si simple!... Fi de ces peines!
    Je veux que l't dramatique
    Me lie  son char de fortune.
    Que par toi beaucoup,  Nature,
    --Ah! moins nul et moins seul! je meure,
    Au lieu que les bergers, c'est drle,
    Meurent  peu prs par le monde.

    Je veux bien que les saisons m'usent.
     toi, Nature! je me rends,
    Et ma faim et toute ma soif;
    Et s'il te plat, nourris, abreuve.
    Rien de rien ne m'illusionne;
    C'est rire aux parents qu'au soleil;
    Mais moi je ne veux rire  rien,
    Et libre soit cette infortune.




JEUNE MNAGE


    La chambre est ouverte au ciel bleu turquin;
    Pas de place: des coffrets et des huches!
    Dehors le mur est plein d'aristoloches
    O vibrent les gencives des lutins.

    Que ce sont bien intrigues de gnies
    Cette dpense et ces dsordres vains!
    C'est la fe africaine qui fournit
    La mre, et les rsilles dans les coins.

    Plusieurs entrent, marraines mcontentes,
    En pans de lumire dans les buffets,
    Puis y restent! le mnage s'absente
    Peu srieusement, et rien ne se fait.

    Le mari a le vent qui le floue
    Pendant son absence, ici, tout le temps.
    Mme des esprits des eaux malfaisants
    Entrent vaguer aux sphres de l'alcve.

    La nuit, l'amie oh, la lune de miel
    Cueillera leur sourire et remplira
    De mille bandeaux de cuivre le ciel.
    Puis ils auront affaire au malin rat.

    --S'il n'arrive pas un feu follet blme,
    Comme un coup de fusil, aprs des vpres.
    -- spectres saints et blancs de Bethlem,
    Charmez plutt le bleu de leur fentre!

27 juin 1872.




MMOIRE


I

    L'eau claire; comme le sel des larmes d'enfance;
    L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes;
    La soie, en foule et de lys pur des oriflammes
    Sous les murs dont quelque pucelle eut la dfense;

    L'bat des anges;--non... le courant d'or en marche,
    Meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d'herbe. Elle,
    Sombre, ayant le ciel bleu pour ciel de lit, appelle
    Pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.


II

    Eh! l'humide carreau tend ses bouillons limpides!
    L'eau meuble d'or ple et sans fond les couches prtes.
    Les robes vertes et dteintes des fillettes
    Font les saules, d'o sautent les oiseaux sans brides.

    Plus pure qu'un louis, jaune et chaude paupire
    Le souci d'eau--ta foi conjugale,  l'pouse!--
    Au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
    Au ciel gris de chaleur la sphre rose et chre.


III

    Madame se tient trop debout dans la prairie
    Prochaine o neigent les fils du travail; l'ombrelle
    Aux doigts; foulant l'ombelle; trop fire pour elle
    Des enfants lisant dans la verdure fleurie

    Leur livre de maroquin rouge! Hlas, Lui, comme
    Mille anges blancs qui se sparent sur la route,
    S'loigne par del la montagne! Elle, toute
    Froide, et noire, court! aprs le dpart de l'homme!


IV

    Regrets des bras pais et jeunes d'herbe pure!
    Or des lunes d'avril au coeur du saint lit! Joie
    Des chantiers riverains  l'abandon, en proie
    Aux soirs d'aot qui faisaient germer ces pourritures!

    Qu'elle pleure  prsent sous les remparts: l'haleine
    Des peupliers d'en haut est pour la seule brise.
    Amis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise--
    Un vieux dragueur, dans sa barque immobile, peine.


V

    Jouet de cet oeil d'eau morne, je n'y puis prendre,
     canot immobile!  bras trop courts! ni l'une
    Ni l'autre fleur; ni la jaune qui m'importune,
    L; ni la bleue, amis,  l'eau couleur de cendre.

    Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue!
    Les roses des roseaux ds longtemps dvores!...
    Mon canot toujours fixe; et sa chane tire
    Au fond de cet oeil d'eau sans bords-- quelle boue?




    Est-elle alme?... aux premires heures bleues
    Se dtruira-t-elle comme les fleurs feues...
    Devant la splendide tendue o l'on sente
    Souffler la ville normment florissante!

    C'est trop beau! c'est trop beau! mais c'est ncessaire
    --Pour la Pcheuse et la chanson du corsaire,
    Et aussi puisque les derniers masques crurent
    Encore aux ftes de nuit sur la mer pure!

Juillet 1872




FTES DE LA FAIM


        Ma faim, Anne, Anne,
        Fuis sur ton ne.

    Si j'ai du got, ce n'est gures
    Que pour la terre et les pierres
    Dinn! dinn! dinn! dinn! Mangeons l'air,
    Le roc, les terres, le fer,
            Charbons.

    Mes faims, tournez. Paissez, faims,
        Le pr des sons!
    Attirez le gai venin
        Des liserons;

    Mangez les cailloux qu'un pauvre brise,
    Les vieilles pierres d'glises,
    Les galets, fils des dluges,
    Pains couchs aux valles grises!

    Des faims, c'est les bouts d'air noir;
        L'azur sonneur;
    --C'est l'estomac qui me tire,
        C'est le malheur.

    Sur terre ont paru les feuilles:
    Je vais aux chairs de fruit blettes,
    Au sein du sillon je cueille
    La doucette et la violette.

        Ma faim, Anne, Anne!
        Fuis sur ton ne.

Aot 1872.




PROSE




I

FLAIRY


Pour Hlne se conjurrent les sves ornementales dans les ombres
vierges et les clarts impassibles dans le silence astral. L'ardeur de
l't fut confie  des oiseaux muets et l'indolence requise  une
barque de deuils sans prix par des anses d'amours morts et de parfums
affaisss.

Aprs le moment de l'air des bcheronnes  la rumeur du torrent sous la
ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux  l'cho des vals, et des
cris des steppes.

Pour l'enfance d'Hlne frissonnrent les fourrs et les ombres, et le
sein des pauvres, et les lgendes du ciel.

Et ses yeux et sa danse suprieurs encore aux clats prcieux, aux
influences froides, au plaisir du dcor et de l'heure uniques.




II

GUERRE


Enfant, certains ciels ont affin mon optique, tous les caractres
nuancrent ma physionomie. Les phnomnes s'murent.  prsent
l'inflexion ternelle des moments de l'infini des mathmatiques me
chassent par ce monde o je subis tous les succs civils, respect de
l'enfance trange et des affections normes. Je songe  une guerre, de
droit ou de force, de logique bien imprvue.

C'est aussi simple qu'une phrase musicale.




III

GNIE


Il est l'affection et le prsent puisqu'il a fait la maison ouverte 
l'hiver cumeux et  la rumeur de l't, lui qui a purifi les boissons
et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyant et le dlice
surhumain des stations. Il est l'affection et l'avenir, la force et
l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons
passer dans le ciel de tempte et les drapeaux d'extase.

Il est l'amour, mesure parfaite et rinvente, raison merveilleuse et
imprvue, et l'ternit: machine aime des qualits fatales. Nous avons
tous eu l'pouvante de sa concession et de la ntre:  jouissance de
notre sant, lan de nos facults, affection goste et passion pour
lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie...

Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va,
sonne, sa promesse sonne: Arrire ces superstitions, ces anciens corps,
ces mnages et ces ges. C'est cette poque-ci qui a sombr!

Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas
la rdemption des colres de femmes et des gats des hommes et de tout
ce pch: car c'est fait, lui tant, et tant aim.

 ses souffles, ses ttes, ses courses; la terrible clrit de la
perfection des formes et de l'action.

 fcondit de l'esprit et immensit de l'univers!

Son corps! Le dgagement rv le brisement de la grce croise de
violence nouvelle! sa vue, sa vue! tous les agenouillages anciens et les
peines _relevs_  sa suite.

Son jour! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la
musique plus intense.

Son pas! les migrations plus normes que les anciennes invasions.

 Lui et nous! l'orgueil plus bienveillant que les charits perdues.

 monde! et le chant clair des malheurs nouveaux!

Il nous a connus tous et nous a tous tous aim. Sachons, cette nuit
d'hiver, de cap en cap, du ple tumultueux au chteau, de la foule  la
plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le hler et le
voir, et le renvoyer, et sous les mares et au haut des dserts de
neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.




IV

JEUNESSE


I

DIMANCHE

Les calculs de ct, l'invitable descente du ciel, la visite des
souvenirs et la sance des rythmes occupent la demeure, la tte et le
monde de l'esprit.

--Un cheval dtale sur le turf suburbain, le long des cultures et des
boisements, perc par la peste carbonique. Une misrable femme de drame,
quelque part dans le monde soupire aprs les abandons improbables. Les
desperadves languissent aprs l'orage, l'ivresse et les blessures. De
petits enfants touffent des maldictions le long des rivires.

Reprenons l'tude au bruit de l'oeuvre dvorante qui se rassemble et se
monte dans les masses.


II

SONNET

_Homme_ de constitution ordinaire, la chair n'tait-elle pas un fruit
pendu dans le verger,  journes enfantes! le corps un trsor 
prodiguer;  aimer, le pril ou la force de Psych? La terre avait des
versants fertiles en princes et en artistes, et la descendance et la
race nous poussaient aux crimes et aux deuils: ce monde votre fortune et
votre pril. Mais  prsent, le labeur combl, toi, tes calculs, toi,
tes impatiences, ne sont plus que votre danse et votre voix, non fixes
et point forces, quoique d'un double vnement d'invention et de succs
une liaison, en l'humanit fraternelle est discrte par l'univers sans
images;--la force et le droit rflchissent la danse et la voix 
prsent seulement apprcies.


III

VINGT ANS

Les voix instructives exiles... L'ingnuit physique amrement
rassise... Adagio. Ah! l'gosme infini de l'adolescence, l'optimisme
studieux: que le monde tait plein de fleurs cet t! Les airs et les
formes mourant... Un choeur, pour calmer l'impuissance et l'absence! Un
choeur de verres de mlodies nocturnes... En effet les nerfs vont vite
chasser.


IV

Tu en es encore  la tentation d'Antoine. L'bat du zle court, les
tics d'orgueil, l'affaissement et l'effroi. Mais tu te mettras  ce
travail: toutes les possibilits harmoniques et architecturales
s'mouvront autour de ton sige. Des tres parfaits, imprvus,
s'offriront  tes expriences. Dans tes environs affluera rveusement la
curiosit d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mmoire et tes sens
ne seront que la nourriture de ton impulsion cratrice. Quant au monde,
quand tu sortiras, que sera-t-il devenu? En tout cas, rien des
apparences actuelles.




V

SOLDES


 vendre ce que les Juifs n'ont pas vendus, ce que noblesse ni crime
n'ont got, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probit infernale des
masses; ce que le temps ni la science n'ont pas  reconnatre:

Les voix reconstitues; l'veil fraternel de toutes les nergies
chorales et orchestrales, et leurs applications instantanes,
l'occasion, unique, de dgager nos sens!

 vendre les corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout
sexe, de toute descendance! Les richesses jaillissant  chaque dmarche!
Solde de diamants sans contrle!

 vendre l'anarchie pour les masses; la satisfaction irrprssible pour
les amateurs suprieurs; la mort atroce pour les fidles et les amants!

 vendre les habitations et les migrations, sports, feries et conforts
parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font:

 vendre les applications de calcul et sauts d'harmonie inous. Les
trouvailles et les termes non souponns, possession immdiate.

lan insens et infini aux splendeurs et invisibles aux dlices
insensibles, et ses secrets affolants pour chaque vice, et sa gat
effroyante pour la foule.

 vendre les corps, les voix, l'immense opulence inquestionable, ce
qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas  bout de solde! Les
voyageurs n'ont pas  rendre leur commission de sitt!




TABLE


    PRFACE
    Les trennes des orphelins
    Voyelles
    Oraison du soir
    Les assis
    Les effars
    Les chercheuses de poux
    Bateau ivre
    Premires communions
    L'orgie parisienne ou Paris se repeuple
    Accroupissements
    Les pauvres  l'glise
    Ce qui retient Nina
    Vnus Anadyomne
    Morts de quatre-vingt-douze
    Comdie en trois baisers
    Sensation
    Bal des pendus
    Roman
    Rages de Csars
    Le mal
    Ophlie
    Le chtiment de Tartufe
     la musique
    Le forgeron
    Soleil et chair
    Le dormeur du Val
    Au Cabaret Vert
    La Maline
    L'clatante victoire de Sarrebruck
    Rv pour l'hiver
    Le buffet
    Ma bohme
    Entends comme Brame
    Chant de guerre parisien
    Mes petites amoureuses
    Les potes de sept ans
    Le coeur vol
    Tte de faune
    Poison perdu
    Les corbeaux
    Patience
    Jeune mnage
    Mmoire
    ... Est-elle alme?
    Ftes de la faim (variante)

PROSE

    Fairy
    Guerre
    Gnie
    Jeunesse
    I. Dimanche
    II. Sonnet
    III. Vingt ans
    IV. Tu en es encore
    Solde



[Notes sur la transcription:

On a effectu les corrections suivantes:

    ombrag => ombr (On paie au Prtre un toit ombrag d'une charmille)
    retir petits (De s'entendre appeler garces par les petits garons)
    retir fortes (Elle eut soif de la nuit forte o s'exalte et s'abaisse)
    Bote => Pote (Le Bote prendra le sanglot des Infmes)
    gravements => gravement (Et parfois en hoquets fort gravements bouffons)
    ajout est Roi! (--Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme)
    dlamants => diamants (Solde de dlamants sans contrle!)]







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     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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